‹ Petite critique. Avec une eau-forteChapitre 14 sur 50 · CHRONIQUE DU TEMPS DE CHARLES IX /S · texte numérisé non relu

CHRONIQUE DU TEMPS DE CHARLES IX /S

toi qu'il vaudrait mieux quMl n'y en eût pas du tout », et il me conduisit à la cour de ces deux maîtres.

Le premier était un homme grand et sévère, sombre et triste, un bon calviniste de son métier; bien remuant, bien hostile, toujours prêt à tourmenter Tautre maître, qui, bien qu'il fût le plus faible, était pourtant le maître légitime de la France. Il avait été bon, jeune et brave; mais, homme fait, il avait vu tant de révolutions autour de son trône, sa mère avait été tant de fois attaquée, son bel âge de jeunesse avait été si malheureusement soumis à sa mère, qu'il était facile de comprendre que, par faiblesse, ce triste prince arriverait à un épouvantable résultat. A cette vue, j'eus peur; je voulus reculer, n'étant pas homme à me complaire à l'aspect du sang et du meurtre politique. Mais le fantôme me comprit, « Marche, me dit-il avec quelque chose de la voix puissante de Bossuet; celui qui veut savoir l'histoire doit oser la regarder en face. » Et, sans doute pour me faire prendre courage, il me transporta dans mille scènes de volupté et d'amour.

Il s'agissait d'une grande dame et d'un tout jeune homme ; il s'agissait de ces serments d'amour éternel, et de ce remords combattu, et de ces invraisemblables aventures que l'Espagne mit plus

tard à la mode parmi nous. Nous autres jeunes hommes, nous aimons à trouver dans les livres ces longues histoires, ces rues noires et étroites, la maison isolée dont la porte, heurtée légèrement, nous est ouverte par une vieille femme à minuit; vous gravissez un escalier tournant, ne sachant si vous allez à une scène de meurtre ou bien à un rendez-vous d'amour; enfin, vous pénétrez dans une immense salle aux panneaux de chêne noir, éclairée par le vaste foyer, dont le reflet joyeux prend ses ébats sur une table chargée de vins et de gâteaux. C'est là que me conduisit mon fantôme. « Fantôme, lui dis-je en mettant le pied dans la salle gothique, cette scène n'est pas sans charme, mais il me semble Tavoir vue bien souvent. — Que t'importe, répliqua le fantôme, si la jolie dame de Turgis, avec ses yeux brillants et sa longue robe de châtelaine, t'intéresse encore ! Félicite-toi de ta bonne fortune, c'est la dernière à laquelle je te conduirai. «

Et, en effet, je suivis toujours le fantôme, qui finit par me conduire chez le roi, au Louvre. Un huissier, soulevant une tapisserie, nous introduisit dans le cabinet. Charles IX était assis près d'une petite table fort simple. L'appartement était simple aussi. Une bonne Vierge italienne, surmontée d'un rameau de buis, une arquebuse et

Page 1