‹ Petite critique. Avec une eau-forteChapitre 15 sur 50 · CHRONIQUE DU TEMPS DE CHARLES IX · texte numérisé non relu

CHRONIQUE DU TEMPS DE CHARLES IX

un cor de chasse, voilà rornement des murs. Sur le plancher, un chapelet et un livre d'heures, des filets et des sonnettes de faucon, un grand lévrier dormant sur un coussin. Le prince était occupé à chercher une rime ; j'admirais encore cet incroyable mélange de cruauté et de douceur, de faiblesse et de tvrannie, de bon courage et de lâche cruauté, quand tout à coup le fantôme, m'arrachant à ma contemplation, me jeta dans une horrible mêlée : une compagnie de chevau-légers entrait à Paris par la porte Saint-Antoine; les derniers feux du jour éclairaient les visages basanés des soldats; le 24 août commençait!

Vous ne vous figurez pas ce terrible massacre, ces cris plaintifs, ces affreux blasphèmes, ce sang qui se rendait à la rivière. «Assez! » disais-je au fantôme ; mais il ne m'entendait pas, il m'entraînait toujours, me montrant dans ses plus horribles détails cette catastrophe inouïe. A la fin, fatigué de tant de meurtres, je me révoltai contre Tacharnement de mon guide. « Je saurai qui tu es, m'écriaije en l'arrêtant; qui es-tu? je veux le savoir absolument », et je pris une attitude fière et résolue.

« Tu le sauras, me dit mon guide; mais il faut me suivre encore », et je me trouvai sous les murs de La Rochelle. Autour de ces remparts, la guerre civile se ranimait de plus belle; Français

contre Français, chrétiens contre chrétiens, tous se battaient avec un acharnement indicible. Pour moi, en sûreté sur le sommet d'une tour, je pensais amèrement à tout ce sang inutilement répandu ; je maudissais ces dissidences de croyances q[ui reculaient de cent ans les progrès de la France, et je pensais amèrement qu'elle eût été plus avancée, cette belle patrie des arts et de la monarchie, si, loin de se déchirer de ses propres mains, elle se fût occupée à construire en silence Téditice de sa grandeur, à réunir les étincelles éparses de son feu poétique. Tout à coup, au milieu de mes regrets, un grand bruit se fit entendre; je tournai la tête, et dans la mêlée je distinguai un frère assassiné par son frère, pleurant sur cette mort fatale. Le blessé était transporté sur la paille d'un hôpital, et, à force de s'être battu pour des opinions religieuses, il expirait en blasphémant, ce Assez, dis-je encore au fantôme; voilà déjà trop de meuctres, trop de sang, trop de crimes, pour quelques grivoiseries de cabaret, pour quelques scènes attendrissantes. J'ai trop vu de soldats, trop vu de peuple, trop vu de courtisans, mon cauchemar a duré trop longtemps. Adieu donc, séparons-nous; cependant je ne voudrais point que ce fût pour toujours ; je t'en supplie, dis-moi ton nom ! »

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