A PARIS
Publiées et recueillies par P.-L. JACOB, bibliophile. (1829)
[|ais, disent-ils, qu'est-ce que Thistoire? L'jLa connaissance des temps passés, i^!^^^ Pourvu que je vous porte dans une époque historique et que Je vous la fasse voir dans ses moindres détails, que vous importe que Je vous fasse entrer d'abord par le palais ou par la chaumière, par la tour féodale du seigneur suzerain ou par le pénible sillon du serf attaché à la glèbe? Croyez-moi, ce n'est pas au milieu de ces salons, aux lambris de chêne noir, aux larges tapisseries, ouvrages mystiques de l'infatigable aiguille de nos grand'mères , que vous trouverez toute notre vieille histoire. Notre vieille histoire.
ce ne sont pas seulement les pages écarlates, le majordome à la chaîne d'or, les dames aux fins corsages , aux immenses paniers et tout cet état gothique et royal dont on a composé jusqu'à présent le moyen âge. Si vous Tosez, venez avec nous dans ces cabarets présidés par l'hôtelier mystérieux, dans ces carrefours en fureur, dans ces églises aux vitraux peints, un jour solennel de prêche, en un mot au milieu de tout ce peuple en habits de laine et en bonnet, qui défend ses franchises, qui nomme ses échevins, qui appelle son roi à merci et à miséricorde, qui passe aussi facilement de Tamour à la haine, du trouble à la paix, et dont la physionomie mobile sera pour Thistorien, comme pour le poète, un inépuisable sujet de hautes méditations.
Et puis pour les hommes plus timides et moins habitués aux émeutes populaires, pour ceux qui, comme Walter Scott, avec son intrépide dévouement, n'osent pas se mêler à ces détails de l'histoire, marcher à côté de Louis XI, par exemple, entre ses deux bourreaux, c'est encore un délicieux passe-temps que de monter à quelque troisième étage d'une maison du XVI^ siècle, et là, dans une muette et tranquille contemplation, de voir passer devant soi, sous sa fenêtre, toute cette bonne vieille nation française qu'on a si peu étu-
diée jusqu'ici. Le jour commence au son des cloches, les chevaliers sellent leurs coursiers, les dames préparent leurs écharpes, chevaliers, hérauts d'armes, le roi et la reine, toute la cour et les saints évêques, se rendent aux tournois, enseignes déployées ; viennent après, le gentillâtre équivoque à Tair hautain, le bourgeois de la cité, coloré et rebondi, le docteur es sciences, maigre, pâle et efflanqué, pauvre diable à Tair distrait et triste ; les écoliers se précipitent du Pré-aux-Clercs, encore tout meurtris du combat de la veille, et toujours la foule augmenta, et toujours s'augmentent la variété des vêtements, la mobilité des figures, la fougue diverse des attitudes ; le soudard étranger se heurte contre un chef de compagnie franche; les corporations de Saint-Benoît se croisent avec les élèves de la basoche; la croix de Saint-Jacques-la-Boucherie dispute le pas à la croix de Saint-Merry; les jeunes filles françaises, blanches, vives, au sourire décent et enjoué, se pressent contre la muraille; on se froisse, on se heurte, on se presse; les chevaliers se battent, on crie : Vive le roi ! c'est une confusion charmante; tout un poème dans un seul jour d'observation.
Voilà comment l'honorable M. Jacob a fait son livre ; déjà très vieux, fort savant pour son âge et aussi égoïste qu'il a besoin de l'être pour être
heureux et savant, il s'est peu soucié de se jeter dans la mêlée, il s'est mis à la fenêtre, et de là il a vu tout ce qu'il en était de notre ancienne monarchie. D'abord, au fond d'une boutique, et enluminant avec soin de vieux missels, il a aperçu Nicolas Flamel, qui, de vendeur de Bibles, s'est fait acheteur de créances des juifs, et, avec une habileté digne des meilleurs procureurs, s'appropriait les biens de cette nation persécutée; la vie de cet homme, qui passa pour magicien, fournit au savant bibliophile une lamentable tragédie, tout empreinte de mysticité et de vengeance. Tout à coup, au milieu de la foule, voilà Jeanne d'Arc qui arrive, qui s'agenouille devant le maître-autel de Notre-Dame, et qui bientôt après s'en va en grand mystère baiser les blanches mains d'Agnès Sorel; je vois d'ici le curieux Jacob découvrant sous la visière de l'héroïne un beau et jeune page qui meurt assassiné au coin d'un bois.
Puis, quand vient l'heure de midi, sur les bords de la Seine, flamboyante comme un miroir, un honnête Allemand, arrivé à Paris pour y vendre les premières Bibles sorties de l'imprimerie de Guttemberg, est accosté par une fille agaçante, ornée de l'afiiquet légal de ce temps-là, et qui iempêche le pauvre imprimeur d'être brûlé vif
comme juif et sorcier au milieu de ses belles Bibles.
Plus loin, dans un coin du cimetière de Saint- Séverin, est étendu un archer de la garde écossaise ; Louis XI le regarde avec un air de compassion attendrie ; le médecin du roi , Jacques Coythier en personne, au moyen d'une large blessure, délivre le patient de la pierre qui le tourmente; Louis XI embrasse son médecin, l'archer qui devait être pendu obtient sa grâce, pour être pendu trois mois plus tard.
Regardez plus loin, cette joyeuse et spirituelle figure^ dont le sourire est une grimace, dont la louange est un trait envenimé : c'est le plaisant curé de Meudon, faisant mille impiétés à la face du Saint-Père et se les faisant toutes pardonner par un bon mot.
Un peu plus bas, cet homme traîné dans les rues de Genève et fouetté à outrance pour crime de paillardise, c'est Clément Marot, le créateur de notre langue, l'intime ami de François 1er et de sa sœur. Cet homme à la barbe noire, à l'œil creux et plein de feu, qui, du péristyle d'une église en ruine, commande le supplice, c'est Calvin, le réformateur. Si vous osez lever sa robe noire, vous verrez sur son épaule flétrie la fleur de lis de l'adultère.
Mais, hélas ! pourquoi le vénérable Jacob détourne-t-il la tête? pourquoi la plume échappet-elle à ses mains tremblantes ? C'est que du haut de l'échafaudage Jean Goujon, atteint d^une balle mortelle, est tombé, laissant incomplètes ses délicieuses arabesques du vieux Louvre, que tout le faste de TEmpire n"a jamais pu égaler.
« Jean Goujon chancela, s'appuya contre les parois de Péchafaudage, s'y cramponna un instant, roula le long de Téchelle et ne bougea plus. y>
Voilà tout le livre du révérend Jacob, intéressant comme un vieux conte raconté pendant l'hiver au coin du feu, écrit avec Toriginalité piquante d'une page de Froissart.
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