DERNIER JOUR DE POMPÉI
F O È M E Par Mlle Delphine GAY
I M"e Gay n'avait pas déjà un beau nom poétique, le seul titre de ce nouveau recueil, et surtout ce mot fatal qui raccompagne, ce mot poème si fort en honneur au siècle passé, et par tant de raisons si insipide, dans le nôtre, aurait porté un coup mortel à son livre. En général, on ne se relève pas d'un poème aujourd'hui, surtout d'un poème sur cette vieille catastrophe de Pompéi; mais heureusement, cette fois, on en sera quitte pour la peur. Ce titre de poème sera, si Ton veut, une ruse de jeune femme et de jeune poète pour se donner plus d'importance, comme si un beau vers et une grande pensée n'étaient pas toujours à leur place.
Quoi qu''il en soit, je ne chicanerai pas plus longtemps M"e Delphine Gay sur le titre donné à son nouveau recueil, bien que ce titre m'ait fait peur au premier abord, et qu''un poltron ne pardonne guère la peur qu'on lui a faite, je pardonne très sincèrement à Mi'e Gay, parce qu'en dernier résultat M'i^Gay a' vu l'Italie l'an passé, et qu'elle s'est senti le besoin de dire en vers : J'ai vu l'Italie, son beau ciel, ses beaux fleuves et les beaux monuments qui la couvrent; j'ai respiré cet air moitié sacré, moitié profane, cet air que respirait Auguste, que respirait Grégoire le Grand; et, malheureusement, ce n'est pas là ce que l'aimable voyageuse nous a dit. Par je ne sais quelle coquetterie d'antiquité et quel besoin poétique de voir toujours au delà du quelque chose existant, M'ie Gay, cette belle muse de notre époque, s'est jetée à corps perdu dans le Vésuve; et je suis sûr que, si quelque paladin des anciens temps osait monter à ces sommets brûlants, il trouverait sur la lave à peine refroidie un joli petit soulier de femme, en satin blanc, avec un nœud couleur de rose, tout à côté des énormes sandales d'Empédocle. Heureusement que cette fois le volcan n'a pas retenu trop longtemps son captif : à peine a-t-elle fait quelques pas dans les ruines de Pompéi, au milieu de ces palais silencieux, de ces temples sans sacrifices, de
LE DERNIER JOUR DE POMPÉl 89
ces tombes sans cadavres, M"e Delphine sort de cette ville surprise par la mort aussi jeune, aussi riante que jamais, avec le cœur brûlant d'amitié, et se figurant parfois que c'est un sentiment plus tendre, avec ce front incliné par la pensée poétique, avec cette verve un peu recherchée, il est vrai, mais d'un effet élégant et pittoresque; en un mot, le Vésuve a rendu M"e Gay au poème qui a fait sa renommée, à l'élégie comme elle l'écrivait au premier jour où elle se sentit poète, à ces confidences intimes qu'une jeune fille se fait à elle-même dans toute la vivacité de son cœur, mais dont elle est la première à rougir, quand, avec une tête plus froide, elle se met à relire tout haut les confidences qu'elle s'était faites tout bas.
Ce sont deux instants poétiques dans une femme jeune et belle, l'instant où elle produit se croyant seule, et l'instant où elle se lit au grand jour ; l'instant où elle n'est que poète, un simple poète en déshabillé et robe blanche du matin et à peine revenue de son sommeil, et l'instant où elle entre parée au milieu d'un salon éclatant de lumière. Il faut être bien maladroit pour reprocher le soir à cette jeune fille ses rêveries du matin, pour lui faire un crime de l'avoir épiée ; c'est pourtant ce qu'on a fait plus d'une fois pour M"e Gay : il est des gens qui ont pris à la lettre toutes ses rêveries d'amour,
go CRITIQUE LITTERAIRE
qui ont commenté toutes ses pensées, qui lui ont reproché jusqu'à la vivacité de son abandon. Ainsi, dans le nouveau recueil que j'annonce, cette élégie : // m'aimait, véritable rêve poétique, est une chose ravissante qu'il faut bien se garder de commenter, cl'expliquer, de torturer à la manière d'une âme froide ou d'un esprit positif, car ce serait en détruire tout le charme :
Il m'aimait, et mon cœur ne l'a point deviné, Et l'espoir à mes pas ne l'a point enchaîné! Je n'ai point reconnu l'amour à son silence, Aux feux dont un regard trahit la violence, A cet effroi charmant qu'il savait m'inspirer!
Puis, quand il revenait, par sa vue embellie,
Q.uand sa voix triomphait de ma mélancolie,
Quand chacun partageait ma subite gaîté.
Lui s'indignait tout bas de ma légèreté.
Dans le monde on exclut la jeunesse de l'âme,
On veut que la langueur soit l'amour d'une femme ;
On la juge insensible, alors qu'elle sourit :
On ne croit pas qu'elle aime en gardant de l'esprit.
Et voilà certainement ce qui, dans notre jeune poète, devrait faire pardonner ces naïfs épanchements; tant qu''il garde de l'esptHt, comment j^euton croire qu'il aime? Et, en vérité, quand une femme fait des vers, il ne faut rien croire, il faut