‹ Petite critique. Avec une eau-forteChapitre 25 sur 50 · ÉTUDES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

ÉTUDES HISTORIQUES

Par M. le vicomte de CHATEAUBRIAND (i83i)

L faut un vaste coup d"'œil pour saisir 'sv^,'irensemble de ce beau travail. A Tinystant même où Thistoire moderne de la France vient de finir, à l'instant où les destinées prédites par 89 sont enfin accomplies, M. de Chateaubriand se rencontre pour poser la borne de cette grande histoire de France, pour la résumer à la manière du génie; M. de Chateaubriand, comme Auguste, ferme le temple du Janus historique, les vieilles portes ont roulé sur leurs gonds;

à présent le noble historien est assis sur le seuil les bras croisés. Vienne le temps, inflexible vieillard qui de sa main de fer ouvrira de nouveau la porte du temple; il recommencera les annales interrompues; il gravera sur un nouvel airain les 'révolutions à venir; infatigable historien, il poursuivra de nouveau Thumanité haletante dans cette route frayée par tant de dieux, partant de prêtres, par tant de rois, aujourd'hui seulement frayée par tant de peuples; mais alors nous ne serons plus. Même en vivant de notre vie moderne, il faut cent ans au moins pour reconstruire une histoire nouvelle. A toute force, et quel que soit notre désir de savoir et d'apprendre, il faut nous arrêter quand M. de Chateaubriand s'arrête, il faut nous reposer quand il se repose, il faut attendre quand il attend. C'en est donc fait; renonçons à l'avenir, remontons dans le passé ; eussions-nous encore de longues années à vivre, le présent seul nous reste, et le présent nous suffira.

Le livre historique de M. de Chateaubriand est formé sur un plan aussi vaste que l'histoire de Bossuet. Comme Bossuet, il remonte au commencement des âges. Trop tolérant et trop philosophe, il ne prend pas la Bible pour point de départ. Il sait que le peuple juif, en commençant par la Bible ^ n'a fait qu'obéir à la curiosité commune des peu-

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pies qui les force, pour premier acte littéraire, à s'inquiéter du pourquoi et du cominent de leur existence, à faire Dieu, selon Tadmirable expression de Fichte. Non, M. de Chateaubriand ne se perdra pas dans les hauteurs de cette métaphysique tout allemande, qui a compromis Fhistoire au point d'en faire un poème épique. Il se contente de remonter aux vrais historiens. Qu'Hérodote dontie à ses livres le nom des Muses; qu'Homère fasse en vers l'histoire de la Grèce, donne une vie à ses héros et à ses dieux, M. de Chateaubriand fait de l'histoire ce qu'en faisait- Aristote, une muse inférieure à la poésie, une muse différente, plus correcte, plus vraie, plus décente, plus maîtresse de ses passions, en un mot, plus juste et d'un sang plus froid; il a passé en revue, avant d'écrire la sienne, toutes les histoires qui l'ont précédé : Thucydide qui raconte comme s'il avait vu les faits. Tacite et Tite-Live qui racontent comme Thucydide, sauf quelques rares passages dans lesquels ils invoquent à leur secours des témoignages étrangers; il a pesé tout ce que valait cette manière de composer l'histoire et de l'arranger méthodiquement, de la parer avec élégance, d'en faire une œuvre d'art, de se complaire en beaux discours, en périodes redondantes, en beau langage; corrigeant, retranchant, arrangeant la posi-

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tion historique comme on ferait pour un drame ; certes, si quelqu'un pouvait être touché de cette manière d'être historien et de mettre, à profit tout son style, toute son imagination, toute son âme, toutes ses anciennes habitudes, ce devait être M. de Chateaubriand. Qui, mieux que lui, aurait refait à propos de la France les Décades de Tite- Live, ce beau livre que nous lisons pour avoir une idée de Félégance et de la pureté romaines, encore plus que nous ne le lisons pour savoir rhistoire delà ville maîtresse? Eh bien! M. de Chateaubriand, à qui cela aurait été si facile, n^a pas voulu être Tite-Live. Tite-Live, pour nous peuple constitutionnel, peuple positif, peuple d'action plutôt que de réflexions et de théories, Tite- Live n'a pas été trouvé assez historien; à plus forte raison Thucydide. M, de Chateaubriand a fait autrement que ces deux-là.

Il a parlé non pas seulement, des beaux faits de rhistoire : batailles, sièges, traités, héros qui plient leur manteau, laissant d'un côté la paix, et de l'autre tenant la guerre suspendue, généalogies qui descendent du ciel, mais encore il a appelé sur la scène tout ce qui était resté derrière les décorations antiques, il a appelé à son secours tout ce qui était de son monde historique, la poésie et toutes les lois, lombardes, allemandes, bavaroises, angio-

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saxonnes et galliques; il a fouillé dans les archives, dans les chartes, dans les mémoires d'académies, dans les conciles; il a entassé les monuments, les faits, les dates, il s'est entouré de recherches, et n'a reculé devant aucune poussière ; il a pâli, il a vieilli sur ses pénibles travaux ; il n'a pas pensé, lui, qu'on pût écrire l'histoire sans la savoir, au contraire, il a voulu la savoir trop avant de l'écrire ; ce qu'il a fait pour notre histoire est effrayant ; il lui était si facile pourtant et si commode de se livrer avec son style à la narration des faits déjà connus, ses doctrines politiques sont si belles et si favorables au talent, son nom est si grand, son influence sur son époque est si puissante, ce titre : Histoire de F?~ance, et ce nom Chateaubriand auraient fait si bien à la tête d'un livre! Mais M. de Chateaubriand n'a pas voulu.

Il a suivi avec la patience du génie nos vieilles annales dans leurs ramifications les plus opposées et les plus diverses. D'abord l'histoire de France prend naissance à Sainte-Mure, à l'abbaye de Saint-Denis, à l'ombre de l'église de Dagobert; elle se glisse dans les conciles, dans les coutumes des provinces, peu à peu elle fait corps, elle prend de l'unité, ses faits s'arrangent méthodiquement sous les dates, comme le soldat sous le drapeau ; d'abord l'histoire est monacale, puis, sous les rois,

elle flatte et tend la main. Vély donne à Clovis la cour et presque les broderies de Louis XIV, il voit déjà le roi de France marchant escorté des trois ordres et du parlement en robes longues, ce qui n^empéche pas l'histoire de marcher. Elle a déjà fait des pas, escortant assidûment la royauté avec laquelle elle se modèle, jusqu'à ce qu'enfin, la France, devenue républicaine, de royaliste (qu'elle était, force fût à Thistoire de faire comme elle, de quitter les vieilles allures, de se renouveler quand la législation se renouvelait; il fallait, à ce propos, que rhistoire prit un parti; deux écoles se trouvaient indiquées, restait à choisir.

La première de ces deux écoles consiste dans le simple récit des événements et des mœurs; elle raconte, elle ne discute pas, elle laisse le lecteur à son arbitre, elle ne prend parti ni pour ni contre, elle s'abstient de toute passion; elle n"est prévenue pour aucune idée. Cette école s'appelle V école descriptive par opposition à l'école philosophique du dernier siècle ; remarquez que cette épiihète philosophique était une niaiserie^ un ridicule pléonasme ou un absurde contresens.

Après l'école descriptive, système fort simple et qui doit convenir aux esprits peu hasardeux et tremblants, aux sceptiques surtout, heureuse race d'hommes qui s'en va chaque jour, vient l'his-

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