‹ Petite critique. Avec une eau-forteChapitre 35 sur 50 · QUATRIÈME JOURNEE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME JOURNEE

Voici comment M. de Chateaubriand luimême développe la grande idée qui le poussait en Amérique : « Ce voyage que j'entreprenais alors n'était que le prélude d'un autre bien plus important dont, à mon retour, j'avais communiqué les plans à M. de Malesherbes. Je ne me proposais rien moins que de déterminer par terre la grande question du passage de la mer du Sud par le nord. On sait que, malgré les efforts du capitaine Cook et des navigateurs subséquents, il est toujours resté un doute. »

Le voilà donc parti pour le nouveau monde! Que nous importe le projet qui l'y pousse? Que nous fait à nous que le passage par le nord soit trouvé ou non? Nous allons découvrir mieux qu'un passage, nous allons trouver notre grand poète. A chacun son œuvre. Au capitaine Cook, au capitaine Parry, à tous les autres, les découvertes, les passages, les terres nouvelles, les étoiles inconnues dans le ciel ; à l'Américain les villes qu'il élève dans le désert, les lois qu'il refait, les révolutions que nous lui envoyons et qu'il nous renvoie couvées, augmentées, agran-

dies, plus terribles! Mais à notre poète les déserts et les riches forêts de PAmérique; à lui les grands fleuves, les arbres fleuris , les chants mélancoliques dans les grands bois tout neufs, le bruit de la cascade écumante; à lui le désert, à lui le sauvage dans le désert; à lui Chactas, à lui Atala ; à lui sa poésie, sa parole cadencée, son profond et mélancolique regard vers cette terre qui Tétonne ! En faire un voyageur, lui ! Il est mieux qu'un voyageur, il est un grand poète. Qu'a-t-il besoin de passage par le nord ? Toute cette terre, il la connaît, il la sait par cœur, il Va vue depuis sa création, c"'est son bien, c'est sa terre, c'est son poème, c'est son livre, c'est la chaste passion de sa jeunesse, ce sera le souvenir charmant de son âge mûr, le regret touchant de sa vieillesse ! Soyez donc bien tranquille! Le voyageur fera bientôt place au poète! Sa grande idée de découvertes fera bientôt place à la fantaisie! Et voilà justement ce qtii lui arrive! A peine at-il touché la mer, à peine a-t-il vu le ciel, le soleil, l'étoile de la mer, que le voilà qui s'abandonne à ses adorables caprices; il décrit le bruit, le vent, l'eau et le calme; il admire toutes choses, le matelot au bout du mât, et au-dessus du matelot l'hirondelle voyageuse qui se repose ! Rien ne lui échappe. Le vif regard que vous savez em-

brasse rimmensité de la mer et du ciel. Quant à la terre, elle est bien loin. Y a-t-il une terre? C'est à peine s'il le sait.

Ces impressions de la mer se retrouvent partout dans les ouvrages de M. de Chateaubriand, dans le Génie du Christianisme, dans les Natche^, dans ritinéraire, dans ses Mémoires surtout, tant sont vifs ses souvenirs. Comme il se complaît à parler du désert de TOcéan ! « Me trouver au milieu de la mer, c'était n'avoir pas quitté ma patrie; c'était, pour ainsi dire, être porté dans mes premiers voyages par ma nourrice, par la confidente de mes premiers plaisirs. C'est à moi surtout que s'appliquent ces vers de Lucrèce :

Tiim povro puer ut sa'vis projectiis ab iindis Navita

ce Élevé comme le compagnon des vents et des flots, ces flots, ces vents, cette solitude, qui furent mes premiers maîtres, conviennent peut-être mieux à la nature de mon esprit et à l'indépendance de mon caractère; peut-être dois-je à cette éducation sauvage quelque vertu que j'aurais ignorée. La vérité est qu'aucun système d'éducation n'est en soi préférable à un autre. Dieu fait bien ce qu'il fait; c'est sa Providence qui nous dirige,

lorsqu'elle nous appelle à jouer un rôle sur la scène du monde. » Quel style!

Même sans avoir lu les Mémoires de M. de Chateaubriand, il est facile de le suivre dans ses voyages. Ses voyages sont imprimés en partie, et ce qui en fait le charme, c'est que tout cela ressemble à un poème épique qui serait pensé par le Tasse et qui serait écrit par Sterne. Parti de Saint- Malo, comme nous l'avons dit, le vaisseau qui portait M. de Chateaubriand prit la haute mer et, le 6 mai 1791, il jeta Tancre devant Tîle de Graciosa, Tune des Açores. De Graciosa, le vaisseau va à Saint-Pierre^ et de là il suit les côtes de Maryland et de la Virginie. C'est par une de ces belles nuits si calmes que M. de Chateaubriand a trouvé, non pas un archipel inconnu, mais ces admirables pages du Génie du Christianisme : Le coucher du soleil. « Le globe du soleil, prêt à se coucher dans les flots, apparaissait entre les cordes du navire au milieu des espaces sans bornes. » Quelques jours après, la vigie crie : « Terre ! » Ils étaient sur le continent américain.

ce Je restai quelque temps les bras croisés, promenant mes regards autour de moi dans un mélange de sentiments et d'idées que je ne pouvais débrouiller alors, et que je ne pourrais peindre aujourd'hui. Ce continent ignoré du reste du

monde, pendant toute la durée des temps anciens et pendant un grand nombre de siècles modernes; les premières destinées sauvages de ce continent et ses secondes destinées depuis Tarrivée de Christophe Colomb; la domination des monarchies de TEarope, ébranlée dans ce nouveau monde; la vieille société finissant dans la Jeune Amérique; une république d'un genre inconnu jusqu'alors, annonçant un changement dans Tesprit humain et dans Tordre politique; la part que ma patrie avait eue à ces événements; ces mers et ces rivages devant en partie leur indépendance au pavillon et au sang français ; un grand homme sortant à la fois au milieu des discordes et des déserts; Washington, habitant une ville florissante dans le même lieu où, un siècle auparavant, Guillaume Penn avait acheté un morceau de terre de quelques Indiens; les États-Unis renvoyant à la France, à travers TOcéan, la révolution et la liberté que la France avait soutenues de ses armes; enfin, mes propres destinées, les découvertes que je voulais tenter dans ces solitudes natives qui étendaient encore leur vaste royaume derrière l'étroit empire d'une civilisation étrangère : voilà les choses qui occupaient mon esprit, -n

Mais ce premier moment de confuse incertitude une fois passé, le poète se montre de nouveau. Le

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voilà qui regarde avec une admiration toujours nouvelle les oiseaux moqueurs, les cardinaux, les jolies négresses, les correctes habitations anglaises, les écureuils gris, noirs et rayés; et, au milieu de ces oiseaux et de ces nègres, voilà notre poète qui fait cette réflexion, « qu'il n'y a de vieux en Amérique que les bois, fils de la terre, et la liberté, mère de toute société humaine ». Il traversa ainsi tous les États-Unis, puis enfin il arriva à Philadelphie. Comme il entrait, entrait aussi une voiture attelée de quatre chevaux fringants, conduits à grandes guides : c'était la voiture de Washington. Le récit de Tentrevue du jeune voyageur avec Washington est un chef-d'œuvre de narration.

« Une petite maison dans le genre anglais, ressemblant aux maisons voisines, était le palais du président des États-Unis; point de gardes, pas même de valets. Je frappai ; une jeune servante m'ouvrit. Je lui demandai si le général était chez lui : on me répondit qu'il y était. Je répliquai que j'avais une lettre à lui remettre. La servante me demanda mon nom., difficile à prononcer en anglais, et qu'elle ne put retenir. Elle me dit alors doucement : Walk in, Sir : « entrez, Monsieur ! » et elle marcha devant moi dans un de ces étroits et longs corridors qui servent de vestibule aux mai-

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sons anglaises; elle m'introduisit dans un parloir où elle me pria d'attendre le général.

« Je n'étais pas ému. La grandeur de rame ou celle de la fortune ne m'impose point. J'admire la première sans en être écrasé; le monde m'inspire plus de pitié que de respect. Visage d'homme ne me troublera jamais.

« Au bout de quelques minutes, le général entra. C'était un homme d'une grande taille, d'un air calme et froid plutôt que noble. Il est ressemblant dans ses gravures. Je lui présentai ma lettre en silence; il l'ouvrit, courut à la signature, qu'il lut tout haut avec cette exclamation: « Le colonel Armand! » C'était ainsi qu'il appelait et qu'avait signé le marquis de La Rouairie.

« Nous nous assîmes. Je lui expliquai tant bien que mal le motif de mon voyage. Il me répondit par des monosyllabes français ou anglais. Il m'écoutait avec une sorte d'étonnement. Je m'approchai et lui dis avec un peu de vivacité: « Mais « il est moins difficile de découvrir le passage du « nord-ouest que de créer un peuple comme vous « l'avez fait ! — Well, well^yoïingman ! » s'écria-t-il en me tendant la main. Il m'invita à dîner pour le jour suivant, et nous nous quittâmes.

<f Je fus exact au rendez-vous. Nous n'étions que cinq ou six convives. La conversation roula

presque entièrement sur la Révolution française. Le général nous montra une clef de la Bastille. Ces clefs de la Bastille étaient des jouets assez niais qu'on se distribuait alors dans les deux mondes. Si Washington avait vu comme moi dans les ruisseaux de Paris les vainqueurs de la Bastille, il aurait eu moins de foi en sa relique. Le sérieux et la force de cette révolution n'étaient pas dans les orgies sanglantes. Lors de la révocation de redit de Nantes, en i685, la même populace du faubourg Saint-Antoine démolit le temple protestant à Charenton avec autant de zèle qu'elle dévasta Téglise de Saint-Denis en 179 '3.

ce Telle fut ma rencontre avec cet homme qui a affranchi tout un monde. Washington est descendu dans la tombe avant qu'un peu de bruit se fût attaché à mes pas ; j'ai passé devant lui comme l'être le plus inconnu ; il était dans tout son éclat et moi dans toute mon obscurité. Mon nom n'est peut-être pas demeuré un jour entier dans sa mémoire. Heureux pourtant que ses regards soient tombés sur moi ! Je m'en suis senti réchauffé le reste de ma vie. Il y a une vertu dans les regards d''un grand homme.

« J'ai vu depuis Bonaparte : ainsi la Providence m'a montré les deux personnages qu'elle s'était plu à mettre à la tête des destinées de leur siècle. »

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Puis arrive cet admirable parallèle entre Washington et Bonaparte, qui n'a pas d'égal dans l'antiquité, parce qu'il n'a manqué pour cela à l'antiquité que trois hommes, Washington, Bonaparte et Chateaubriand : Washington, qui a laissé les Etats-Unis pour trophée sur son champ de bataille; Bonaparte, qui ne se charge que de son propre sort. Ce parallèle, déjà magnifique de tout point, a été admirablement augmenté dans les Mémoires, peut-être par la raison que Bonaparte, pour des esprits de sa taille, grandit tous les jours.

Après avoir salué Washington, Chateaubriand poursuit sa route. U'étonnement de Washington n'a pas arrêté le jeune homme. Il part pour le pays des Sauvages, où un instinct secret lui assure qu'il trouvera quelque chose à coup sûr. S'il pensait encore à ce passage du nord, toujours est-il qu'il n'y pensa pas longtemps. La fantaisie poétique fut bientôt assise de nouveau à ses côtés, comme autrefois à son collège Horace et saint Augustin l'emportaient souvent sur l'arithmétique de Bezout. Je n'en veux pour témoin que cette délicieuse narration qui tiendra si bien sa place dans les Mémoires. A tous ceux qui les liront je demande si ce sont là les émotions d'un homme qui pense sérieusement à découvrir un passage par le nord.

« Je partais alors pour le pays des Sauvages, et

je me trouvais embarqué sur le paquebot qui remonte de New- York à Albany par la rivière de THudson. La société des passagers était nombreuse et aimable, consistant en plusieurs femmes et quelques officiers américains. Un vent frais nous conduisait mollement à notre destination. Vers le soir de la première journée, nous nous assemblâmes sur le pont pour prendre une collation de fruits et de lait. Les femmes s"'assirent Sur les bancs du gaillard et les hommes se mirent à leurs pieds. La conversation ne fut pas longtemps bruyante. J'ai toujours remarqué qu^à l'aspect d'un beau tableau de la nature on tombe involontairement dans le silence. Tout à coup je ne sais qui de la compagnie s'écria : « C'est ici que le major « André fut exécuté. » Aussitôt voilà mes idées bouleversées. On pria une Américaine très jolie de chanter la romance de Tinfortuné jeune homme. Elle céda à nos instances et commença à faire entendre une voix timide pleine de volupté et d'émotion. Le soleil se couchait, nous étions alors entre de hautes montagnes. On apercevait çà et là, suspendues sur des abîmes, quelques cabanes rares qui disparaissaient et reparaissaient tour à tour entre des nuages mi-partie blancs et roses qui filaient horizontalement à la hauteur de ces habitations. Lorsque au-dessus de ces mêmes nuages

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on découvrait la cime des rochers et les sommets chevelus des sapins, on eût cru voir de petites îles flottantes dans la mer. La rivière majestueuse, tantôt coulant nord et sud, s'étendait en ligne droite devant nous, encaissée entre deux lignes parallèles comme une table de plomb; puis tout à coup, tournant à l'aspect du couchant, elle roulait ses flots d'or autour de quelque mont qui, s'avançant dans le fleuve avec toutes ses plantes, ressemblait à un gros bouquet de verdure noué au pied d'une zone bleue et aurore. Nous gardions un profond silence. Pour moi, j'osais à peine respirer. Rien n'interrompait le chant plaintif de la jeune passagère, hors le bruit insensible que le vaisseau faisait en glissant sur l'onde. »

Et plus il avançait dans le nouveau monde, plus il avançait dans la poésie. Il avait bien à faire pour la manifester au dehors, cette poésie qui l'a fait ce qu'il est, lui qui n'avait eu jusqu'alors en fait de poésie que les honneurs littéraires du Mercure de France, distinction enviée et dont il avait été bien fier. Laissez-le donc s'enfoncer tant qu'il voudra dans les forêts vierges de l'Amérique.

ce Lorsque après avoir passé le Mohawk, je me trouvai dans des bois qui n'avaient jamais été abattus, je tom.bai dans une sorte d'ivresse. J'al-

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lais d^arbre en arbre, à droite et à gauche indifféremment, me disant à moi-même : « Là, plus de « chemin à suivre. Plus de villes, plus d'étroites a maisons, plus de présidents, de républiques, de oc rois...» Et, pour essayer si j'étais enfin dans mes droits originels, je me livrais à mille actes de volonté qui faisaient enrager le grand Hollandais qui me servait de guide, et qui dans son âme me croyait fou. »

Mais, direz-vous, pendant ce temps-là que devient le passage? Ah bien! oui, le passage. N'y a-t-il pas sous les bois ces deux filles bleues qui Paiment et qu'il aime, types charmants et ingénus de deux femmes américaines, Atala d'abord et la jeune fille des Natchez? N'est-il pas à souper le soir avec toute une tribu de sauvages, et à s'endormir auprès du feu après avoir bu de l'eaude-vieet fumé le calumet avec les guerriers? Que parlez-vous de passage? Ne vous dit-il pas qu'il est éperdu, hors de lui, transporté, enivré, libre, tout seul, vagabond de cœur comme d'imagination, poète à son aise, tout à fait poète; il assiste, transporté, et les larmes aux yeux, et le sourire sur les lèvres, et l'éclat de rire dans la gorge, et le bonheur dans le cœur, à la révélation de son génie. Il crie à son tour : « Et moi aussi, et moi aussi! Atich'io, anch'io! « Quel drame! Cet

homme tout jeune, cet homme tout seul dans ce désert; ce civilisé échappé à Paris, et quel Paris! qui bondit et qui court comme un chevreuil ! Adieu la tristesse! adieu la mélancolie! lierre, il marche, il s'assied, il dort, il tourne, il écoute, il parle, il regarde, il rêve, il s'appelle, il fume, il fait griller son repas, il aime la chair bien saignante, il regarde les enfants dormir balancés dans la branche de Tarbre. Que lui parlez-vous de passage? Il n'a pas le temps. Ne faut-il pas qu'il voie la chute du Niagara, dont il a fait deux ou trois descriptions admirables? Ce n'est pas sa faute s'il ne tombe pas dans le gouffre la première fois et si son cheval ne l'y entraîne pas à la seconde. Il en est quitte pour un bras cassé, mais on est vite guéri en Amérique! Alors il se jette dans le lac Érié, et sur les bords du lac il voit de charmantes couleuvres, d'adorables serpents; il en connaît les mœurs, il les appelle par leurs noms; si vous voulez, il va les faire danser au son de la flûte. Il passe là cinquante rivières, sur de beaux ponts suspendus dans les airs à de beaux fils d'acier et d'or, tressés par son imagination créatrice. Quelquefois il s'arrête au bord d'un lac pour voir des milliers de poissons se jouant dans l'onde transparente; une autre fois ce sont des oiseaux qui l'occupent, ou bien il ferme les yeux et il prête l'oreille

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à tout ce bruit de fleuves qui se précipitent dans la mer. Ce bruit était si fort qu^il n'entendait pas le bruit que faisait la porte du Temple en retombant sur le roi !

Cette extase n'a pas de fin, ce ravissement n'a pas de bornes. Il est comme cet homme qui, dans un poème, en face de Tunivers nouvellement créé, ne savait que dire: O ! O ! O ! et voilà tout. Quelquefois même il écrit de longues pages qui ne sont toutes que de longues exclamations! Vous lui parlez de son passage! mais ne voyez-vous pas que les plus petits obstacles Parrêtent tout un jour? Une fois, en passant par un pré, il voit une vache bien maigre qui paissait tranquillement. Tout à coup trois hommes qui conduisaient cinq ou six vaches grasses entrent dans le pré et chassent la vache maigre à coups de bâton. A cette vue, il faut à toute force que notre voyageur se détourne de son chemin. « Une femme sauvage, en apparence aussi misérable que la vache, sortit de la hutte -isolée, s'avança vers Panimal effrayé, l'appela doucement et lui offrit quelque chose à manger. La vache courut à elle en allongeant le cou avec un petit mugissement de joie. Les colons menaçaient de loin l'Indienne, qui revint à sa cabane. La vache la suivit. Elle s'arrêta à la porte où son amie la flattait de la main. Tandis que l'animal recon-

naissant léchait cette main secourable, les colons s'étaient retirés. »

Et que dites-vous de sa très amusante rencontre au milieu des forêts : ce valet de chambre qui fait danser messieurs les sauvagesetmesdamesles sauvagesses dans leur chambre, en jouant sur sa pochette l'air de Madelon Friquet ? Ainsi, son voyage dans les bois réunissait tous les charmes du désert et toutes les aventures de la civilisation! Souvent assis sur des ruines indiennes, vis-à-vis une maison anglaise, bâtie d'hier, abritée par des arbres aussi vieux que le monde, côte à côte avec des sauvages, au bord d'un fleuve où le crocodile, en se jouant, lançait par sa gueule béante l'eau du lac en gerbes colorées, il prenait son repas au chant du pélican, aux cris de la cigogne cachée dans les nuages, un repas de truites fraîches, et en ces instants de calme, d'admiration et de repos, il était heureux comme un roi. « Aussi étais-je bien plus qu'un roi. Si le sort m'avait placé sur le trône et qu'une révolution m'en eût précipité, au lieu de traîner ma misère dans l'Europe comme Charles et Jacques, j'atiraisdit aux amateurs : « Ma place vous « fait envie, eh bien, essayez du métier ; vous verrez « qu'il n'est pas si bon. Égorgez-vous pour mon « vieux manteau, je vais jouir dans les forêts de a l'Amérique de la liberté quevous m'avez rendue!»

Vraiment il est impossible de ne pas s'inquiéter de toute son âme et de tout son cœur, envoyant la paix, et le calme, et l'enthousiasme de ce jeune homme. Il est entré dans ces forêts si chaste, si jeune, si amoureux de tout ce qui est beau, de tout ce qui est noble et bon ! Il a apporté avec lui tant de vertu, d'indépendance, décourage! Il est si heureux et si fier de l'instinct poétique qui se révèle en lui, tout nouveau, tout armé, qui déborde de toutes parts, qui se fait jour par les cris, par les larmes, par le silence, dans ses veilles, dans son sommeil, sous le ciel, dans la hutte du sauvage, au milieu des grands fleuves, à côté des filles bleues, à côté des guerriers, loin des hommes, près des hommes, partout et toujours! C'est un si beau spectacle, celui d'un homme heureux et si complètement heureux, qu'on a peur de voir tout à coup ce bonheur s'évanouir. A chaque pas que fait ce jeune homme dans la vie sauvage, on se rappelle, malgré soi, qu'il est gentilhomme, qu'il est officier, qu'il est monté dans les carrosses du roi; qu'il appartient à ce roi qu'on emprisonne là-bas, à cette noblesse de France qu'on égorge là-bas; qu'il a laissé là-bas un frère, une mère, des sœurs, des amis, un régiment, quoi encore? Arbres de la forêt, enveloppez-le bien de votre ombre sacrée; oiseaux sans nombre et sans nom,

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faites retentir sans cesse et sans fin votre cantique de gloire à ses oreilles; grondez, vieux fleuves; murmure, vaste mer; levez-vous, ouragans en fureur; entraîne-le avec toi, Indien qui pêches; retenez-le dans des liens de fleurs, jeunes filles des sauvages; que toute la terre américaine se soulève pour le retenir! Fasse le Ciel qu'il n'entende pas dans les solitudes les bruits venus de France ! Grâce, grâce pour lui! Il est si heureux; il est si bien ici ! Mais le moyen d'empêcher ce trône de France qui s'écroule de faire cet horrible bruit en croulant?

M. de Chateaubriand ne devait pas échapper à sa destinée. Voici comment il l'entendit, ce bruit d'un empire qui s'écroule. C'est là encore un de ces chefs-d'œuvre de narration qu'on ne peut trop relire et trop admirer : « En errant de forêts en forêts, je m'étais approché des défrichements américains. Un soir, j'avisai, au bord d'un ruisseau, Une ferme bâtie en troncs d'arbres. Je demandai l'hospitalité, elle me fut accordée.

a La nuit vint. L'habitation n'était éclairée que par la flamme du foyer. Je m'assis dans un coin de la cheminée. Tandis que mon hôtesse préparait le souper, je m'amusai à lire, à la lueur du feu, en baissant la tête, un journal anglais tombé à terre. J'aperçus en grosses lettres ces mots : Flight of the

king, « fuite du roi ». C'était le récit de révasioii de Louis XVI et de Tarrestation de Tinfortuné monarque à Varennes. Le journal racontait aussi les progrès de l'émigration et la réunion de presque tous les officiers de Tarmée sous les drapeaux des princes français. Je crus entendre la voix de l'honneur, et j'abandonnai mes projets. »

Ici le poète ne dit pas tout : il a fait bien plus ce jour-là que à'' abandonner ses projets ; il a abandonné sa poésie, il a dit adieu à ses forêts chéries, il a renoncé à cette terre toute neuve, dont il a compris le premier le côté poétique; il a dit adieu à tout ce qu'il avait vu, à tout ce qu'il n'avait pas vu encore. Adieu, montagnes! adieu, vallées! adieu, cascades! adieu, les habitants des forets! adieu, les forêts! Le poète emporte Atala et les Natche\, et il revient decetteterre verdoyante et calme àce Paris tout vieux, tout moulu, tout brisé, tout révolutionnaire, qui lui avait fait peur en 89, et ce Paris était arrivé à 92, grand Dieu !

Je ne crois pas que jamais un jeune homme ait donné une plus grande preuve de résignation, et de courage, et de dévouement à ses croyances. Il y en a qui, par devoir, renoncent à leur famille, à leurs études, à leurs amours, c'est bien; mais renoncera sa poésie, dire adieu à son poème commencé, revenir du nouveau monde dans le vieux

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monde, de la forêt et du désert à la ville et dans la foule, d'un monde qui naît à un monde qui meurt, de la liberté du sauvage à ki liberté des cannibales; quitter le silence, le repos, le calme, Texil, les fleuves, le désert, les fleurs, et revenir avec des idées incomplètes, des poèmes inachevés, sous l'influence d'un rêve interrompu ! revenir pour voir des échafauds tout rouges, des hommes qui s'égorgent, des trônes qu'on brise, des temples qu'on renverse! revenir sans pouvoir rien défendre, ni le Dieu ni le roi, ni les vivants ni les morts! revenir pour se cacher dans des ruines, sans oser pleurer sur ces ruines ! voilà pourtant ce qu'il a fait sans hésitation, sans trouble, sans regrets, sans frayeur.

Arrivé à Philadelphie pour s'embarquer, la première chose qui lui rappela qu'il était un homme civilisé, c'estqu'il n'avait pas d'argentpour payer son passage. Un honnête capitaine consentit à le porter en Europe sur sa parole. Il s'embarqua donc. Une tempête le poussa en dix-neuf jours sur les côtes de France, où il fit un demi-naufrage entre les îles de Guernesey et d^Aurigny. Quelle tempête ! .^>lle est^ terrible ! C'est par ce récit que M. de Chateaubriand termine le livre quatrième de ses Mémoires : a Quand un vaisseau hollandais est assailli par la tempête, officiers

et matelots se renferment dans le flanc du vaisseau; toutes les écoutilles sont fermées, seulement on laisse sur le pont le chien du navire qui aboie après la tempête. Cependant officiers et matelots boivent et fument, attendant à l'abri que cesse Forage. L^orage cesse, le chien n'aboie plus; alors Féquipage remonte sur le pont. Et moi, ditil, je suis le chien du navire, que la Restauration a laissé sur le pont pour l'avertir de Forage pendant qu'elle était à Fabri ! » Vous sentez bien que ce n'est pas là la phrase de M. de Chateaubriand, que je la gâte, que je la tue; chose pardonnable à un homme qui ne Fa pas entendue même du poète, qui la sait par ouï-dire, et dont le souvenir ne repose que sur un souvenir.

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