CINQUIÈME JOURNÉE
Il faut vous dire que chaque livre nouveau de ces Mémoires commence par un magnifique exorde. Ces Mémoires, où se reflète si admirablement la vie du plus grand écrivain de notre âge, ont été commencés depuis longtemps. Ils ont été souvent interrompus, souvent repris, çà etlà, sous la tente, dans le palais, dans la Vallée-au-Loup,
MÉMOIRES DE M. DE CHATEAUBRIAND IçS
rue d'Enfer, à Thôtel du Ministère des affaires étrangères, à Berlin, à Londres, partout. Ils ont été écrits dans bien des fortunes différentes, mais toujours avec une âme égale. Quelle que soitPépoque de sa vie que Tauteur raconte, toujours il a soin, avant de faire le récit du passé, de vous transporter dans le moment présent; qui que ce soit qui se présente à sa pensée, le grand événement, ou le grand homme, ou le beau paysage, M. de Chateaubriand s'en occupe d'abord; il ne revient à son sujet, à son héros, qui est lui-même, que lorsqu'il ne peut faire autrement. Ces introductionsdont je vous parle sont de magnifiques morceaux oratoires qui ne sont pas des hors-d'œuvre, qui entrent, au contraire, profondément dans le récit principal, tant ils servent admirablement à désigner l'heure, le lieu, l'instant, la disposition d'âme et d'esprit dans lesquels l'auteur pense, écrit et raconte. Vous ne vous attendez pas sans doute à ce que je vous donne une idée de ces magnifiques préliminaires, dans lesquels la perfection de la langue française a été poussée à un degré inouï , même pour la langue de M. de Chateaubriand.
Reprenons le cours de ce récit si varié, amusant comme un bon conte, dont le héros est simple, honnête, spirituel et bon, se doutant peu de son génie, donnant beaucoup au hasard, ce
tout-puissant protecteur des intelligences supérieures. A peine marié (car il se maria aussitôt son retour), il s'en va avec sa femme à Paris, oîi ils logèrent derrière Téglise de Saint-Sulpice^ cul-desac Pérou. Ici M. de Chateaubriand s'élève à toute la hauteur de l'histoire ; il prend le premier rang parmi les peintres de Técole pittoresque. Quel spectacle, le Paris de 92! Il Ta connu tout entier; il Ta parcouru d'un bout à Tautre; il en a vu tous les hommes sanglants. 11 en a entendu toutes les clameurs, tous les cris, toutes les vociférations atroces, à la tribune, aux théâtres, au Palais- Royal, dans les rues, dans les journaux; il s'est trouvé face à face avec la Terreur, cette espèce > de tigre auquel n'était comparable aucune bête féroce du nouveau monde. Il a vu Robespierre, il a vu Marat, il a vu Danton, ce Triboulet des libertés du peuple; il a assisté aux séances du club des Jacobins. Pour peu que vous ayez l'habitude du coloris et du grand style de M. de Chateaubriand, vous pouvez vous faire une idée de ces pages dans lesquelles il nous montre cette vaste église mal éclairée, turbulente et sombre; les chauves-souris, autrefois paisibles locataires de ces voûtes humides, poussant des cris d'effroi à la voix des orateurs de la Montagne, et les cris de ces chauves-souris effaçant l'éclat de ces grosses voix;
si bien que de temps à autre on tirait des coups de fusil en Tair, singulière façon de demander du silence! Rien n'échappe à M. de Chateaubriand de ce lugubre spectacle : pas même la tribune, .composée de deux solives croisées Tune sur l'autre, espèce d'échafaud préparatoire! pas même les instruments de la vieille torture abolie, suspendus derrière Torateur, décoration bien digne, quoique inattendue, de ces votes et de ces discours funèbres! C'est là que chaque jour se prononçaient d'innombrables arrêts de mort. Cependant toute la société française qui ne s'était pas jetée dans la folie de Coblent^ s'en allait de France pour tenter un dernier, un criminel, un inutile effort. Ici M. de Chateaubriand, qui est un grand politique en même temps qu'un grand peintre, se demande si l'émigration était permise. Il faut que cette grave question Tait cruellement préoccupé, puisqu'il évoque, pour la décider plus à Taise, la grande ombre de M. de Malesherbes, évocation dans le genre antique, dialogue souvent renouvelé, depuis Platon, par les plus hautes intelligences ! Au reste, la question de l'émigration avait déjà été admirablement traitée par M. de Chateaubriand : a Je me suis fait cette question en écrivant le siège de Trente : Pourquoi élèvet-on Thrasybule aux nues? et pourquoi ravale-
igS CRITIQUE HISTORIQUE
t-on les émigrés français au plus bas degré? Le cas est rigoureusement le même. Les fugitifs des deux pays, forcés de s'exiler par la persécution, prirent les- armes sur des terres étrangères en faveur d'une ancienne institution de leur patrie. Les mots ne sauraient dénaturer les choses. Que les premiers se battent pour la démocratie, les seconds pour la monarchie, le fait reste toujours le même en soi.
« Un bon étranger, au coin de son feu, dans un pays bien tranquille, sûr de se lever le matin comme il s'est couché le soir, en possession de sa fortune, la porte bien fermée, des amis au dedans et la sûreté au dehors, prouvera, en buvant un verre de vin, que les émigrés français ont tort, et qu'on ne doit jamais quitter sa patrie; et ce bon étranger raisonne conséquemment. Il est à son aise, personne ne le persécute; il peut se promener où il veut sans crainte d'être insulté, même assassiné; on n'incendie pas sa demeure, on ne le chasse point comme une bête féroce, le tout parce qu'il s'appelle Jacques et non pas Pierre, et que son grand-père, qui mourut il y a quatorze ans, avait le droit de s'asseoir dans les bancs d'une église, avec deux ou trois arlequins en livrée derrière lui; certes, dis-je, cet étranger pense qu'on a tort de quitter son pays.
a C'est au malheur à juger du malheur; le cœur
grossier de la prospérité ne peut comprendre les sentiments délicats de Tinfortune. Si l'on considère sans passion ce que les émigrés ont souffert en France, quel est Thomme, maintenant heureux, qui, mettant la main sur sa conscience, osera dire : « Je n'eusse pas fait comme eux ! »
« La persécution commença en même temps dans toutes les parties de la France; et qu'on ne croie pas que Topinion en fût la cause. Eussiezvous été le meilleur démocrate," le patriote le plus extravagant, il suffisait que vous portassiez un nom connu pour être noble, pour être persécuté, hrtilé, lanterné; témoin les Lameth et tant d'autres, dont les propriétés furent dévastées, quoique révolutionnaires et de l'Assemblée constituante. »
Eh bien, j'en suis sûr, et vous le verrez, si le malheur des temps nous y condamne, plus la nouvelle apologie de l'émigration par M. de Chateaubriand est solennelle, et moins M. de Chateaubriand consentirait à quitter la patrie aux jours du danger; il sait trop à présent que la mort d'un homme sur l'échafaud, mais sur un échafaud dressé dans les murs, est plus utile que la vie de cet homme hors des murs, dans les rangs étrangers. Cela est beau de défendre une cause royale, sous le rapport de la fidélité et des souffrances, en laissant les opinions de côté.
Cependant, au milieu de ce Paris acharné contre tout ce qui était gentilhomme, chaque jour apportait un nouveau danger à M. de Chateaubriand; la capitale n'était pas tellement un lieu d'asile que tout gentilhomme pût y manger tranquillement le triste morceau de pain qui lui restait ; le nôtre eut beau combattre avec lui-même , il fallut céder, il fallut partir. Cette fois encore l'argent lui manquait ! C'est la seule métaphore dont la répétition ne soit pas monotone dans un récit de longue haleine; c'est la seule péripétie toujours inattendue, toujours cruelle; c'est le seul contretemps qui porte avec lui son excuse, le seul embarras qui se pardonne toujours. Vargent manquait ! Eh mon Dieu ! oui, le vulgaire ne sait tant gré de cette phrase aux hommes qui sont au-dessus de lui que parce que le vulgaire ressent en lui-même une secrète joie avoir un grand homme tomber tout à coup de si hautes pensées et de si grands événements à la hauteur de tout le monde, par cette phrase si simple et si dramatique à la fois : L'argent lui manquait!
Donc l'argent manquait. M. de Chateaubriand n'avait pour toute fortune que les assignats de la dot de M™e (Je Chateaubriand. Comment quitter Paris? A force de chercher, il trouva un notaire de la rue du Faubourg-Saint-Honoré qui con-
sentit à lui prêter 12,000 francs. Il va chercher lui-même ces 12,000 francs rue du Faubourg- Saint -Honoré, et il les avait en portefeuille, lorsque, revenant chez lui, rue Pérou, il fait rencontre d'un sien ami. Son ami l'aborde; ils causent, ils marchent à côte Tun de l'autre. L'ennui de tous ces pauvres hommes était grand au milieu de ce peuple qui se divertissait si fort chaque jour dans les clubs ou autour de l'échafaud. Bref, M. de Chateaubriand, soit faiblesse, soit ennui, soit curiosité, entre avec son ami dans une maison de jeu, rue de Richelieu. Il joue; il perd toute la somme, moins i,5oofrancs! Il perdait peut-être la tête de son frère et la sienne! Cependant le sang-froid lui revient ; il quitte le jeu, il monte dans un fiacre; le fiacre le mène à sa porte, rue Pérou; il entre chez sa femme; il veut tirer le portefeuille de sa poche, il le cherche: plus de portefeuille! Il a oublié le portefeuille dans le fiacre, les derniers i,5oo francs !
Aussitôt il sort, désolé plus que jamais. Comment faire? Que va-t-il devenir? Il court sur la place Saint-Sulpice. Des enfants qui jouaient lui disent que le fiacre qu'il demande vient de partir tout chargé. Il s'informe; on lui indique la demeure du cocher. Il va attendre le cocher chez lui, à sa porte. A deux heures du matin arrive le cocher;
on fouille la voiture, plus de portefeuille! Le cocher a pris dans la soirée trois sans-culottes et un jeune prêtre dont il indique la demeure. M. de Chateaubriand n'a donc plus qu'une chance sur .quatre de retrouver son pauvre argent.
Il rentre chez lui, et, comme c'est là un de ces vrais courages qui ne s'étonnent de rien et qui voient tout de suite le fond des choses, il s'endort aussi profondément que s'il eût dormi sous la hutte d'un sauvage. Le lendemain il est réveillé par un jeune abbé qui lui demande s'il est le chevalier de Chateaubriand. En même temps le jeune homme lui remet son portefeuille et les i,5oo francs, avec lesquels ils partirent pour Bruxelles, lui, son frère aîné et un domestique qu'ils avaient.
Ils avaient habillé ce domestique en bourgeois, et, dans la diligence comme aux tables d'hôte, ils le faisaient passer pour un de leurs amis. Le pauvre homme, interdit de tant d'honneurs, s'habituait fort mal à sa dignité nouvelle. A peine osait-il s'asseoir, à peine osait-il manger devant ses maîtres; il passait tour à tour du respect le plus profond à la familiarité la plus vulgaire et la plus plaisante. Par-dessus le marché, ce domestique était somniloque, il disait tout haut la nuit et en pleine diligence ce qu'il avait dissimulé avec tant
de peine pendant le jour. Il ne parlait dans son sommeil que de comtes, de marquis et de seigneurs; enfin, une nuit, c'était près de Cambrai, étouffé par son secret, hors de lui-même, et pour échapper à cette contrainte qui lui était insupportable, il crie au cocher : « Arrête ! arrête ! » On lui ouvre la portière, et il s'enfuit à travers champs sans crier gare et sans chapeau. M. de Chateaubriand eut bien de la peine à persuader au conducteur de la diligence qu'il devait continuer sa route sans attendre leur compagnon de voyage. Le jour suivant le domestique fut pris, arrêté, jeté en prison, et plus tard sa déposition maladroite, plus que malveillante, servit à faire condamner à mort le frère de M. de Chateaubriand.
Cependant les deux frères arrivèrent sans autre accident à Cambrai';' ils étaient désignés par leurs passeports comme marchands de vin, fournisseurs de Farmée du Nord. De Cambrai ils se rendirent facilement à Bruxelles. Bruxelles était remplie de royalistes ; c'était le rendez-vous général de l'armée des princes ; là on ne parlait que victoires, triomphes, restauration, dignités, vieille cour et privilèges. A entendre ces aveugles gentilshommes, ils allaient mettre fin à cette comédie du Jeu de paume ; ils allaient remettre le roi sur son trône demain ; ils voulaient en avoir seuls toute la gloire
et tous les profits; chaque nouveau venu leur était à charge comme un compagnon dangereux et inutile. L'émigration était déjà divisée en deux parts : les premiers et les derniers venus; aux premiers venus appartenait exclusivement le droit de restauration. Les insensés! Aussi M. de Chateaubriand et son frère furent-ils très mal reçus à Tarmée des princes. On leur demanda de quoi ils se mêlaient, d'où ils venaient, pourquoi ils s'étaient dirigés si mal à propos, et pourquoi ils n'avaient pas plutôt attendu patiemment le retour de l'armée royale, puisqu'ils étaient tout portés à Paris.
Voilà comment ils furent accueillis par leurs alliés et leurs frères. C'est en vain que M. de Chateaubriand voulut entrer dans son régiment de Navarre, qui était un régiment de l'armée des princes, les rangs se serrèrent si fort qu'il prit parti dans une des compagnies bretonnes qui allaient faire le siège de Thionville. Tout se compensait pour le jeune aventurier. Si une première fois le sous-lieutenant d'infanterie avait été fait capitaine de cavalerie pour entrer dans les voitures de la cour, à présent le lieutenant de cavalerie devenait un simple soldat. La giberne sur le dos, ma foi, et au bras un méchant fusil qui n'avait pas de chien, et en avant, marche ! Afin
MÉMOIRES DE M. DE CHATEAUBRIAND 2o5
d'être plus présentable, il portait son uniforme blanc et il allait tout droit devant lui, quand il rencontra le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, à cheval, qui lui demande : « Où allez-vous? — Je vais me battre, dit l'autre. — Je reconnais bien là la noblesse de France! » reprit le roi de Prusse; il salua et passa son chemin.
M. de Chateai^briand avait déjà eu à Bruxelles la même conversation avec un homme qui n^avait que de l'esprit et qui ne vit guère plus que de nom : Chamfort. « D'où vient Monsieur? demanda Chamfort. — Du Niagara, Monsieur. — Où va Monsieur, dit Chamfort. — ■ Où Ton se bat, Monsieur. » Et la conversation en resta là. Peutêtre Chamfort, un des derniers sceptiques qu'ait eus la France, dut-il s'imaginer que ce jeune homme se moquait de lui. Il poursuivait donc son chemin, portant légèrement son sac et toujours rêvant poésie, en attendant que Tennem-i se rencontrât. Cette fois encore Tennemi était, pour M. de Chateaubriand, une autre espèce de passage par le nord qu'il s'agissait de trouver. Il marchait à son ennemi comme il était allé à la recherche de son passage, au hasard, en rêveur. En Amérique, il s'était arrêté pour caresser une vache maigre; en Belgique, il s'arrête pour saluer le triste successeur du grand Frédéric de Prusse;
c'est toujours la fantaisie qui domine. Que de fois cependant il dut regretter son Amérique ! ce Les Bourbons n'avaient pas besoin qu'un cadet de Bretagne revînt d'outre-mer pour leur offrir son obscur dévouement. Si, continuant mon voyage, j'eusse allumé la lampe de mon hôtesse avec le journal qui a changé ma vie, personne ne se fût aperçu de mon absence, car personne ne savait que j'existais. Un simple démêlé entre moi et ma conscience me ramena sur le théâtre du monde; j'aurais pu faire ce que j'aurais voulu, puisque j'étais le seul témoin du débat ; mais, de tous les témoins, c'est celui aux yeux duquel je craindrais le plus de rougir. »
Il arriva ainsi sous les murs de Thionville. Il y avait dans cette ville des républicains qui faisaient bonne contenance et qui ne tremblaient pas devant ces royalistes fatigués, morts de faim et mal dirigés, qui n'avaient guère su que se battre en duel et courir le cerf; jeunes gens très braves, mais qui ne savaient pas être patients dans la bravoure, ni habiles d'ailleurs, et qui s'exposaient aux huées de la ville assiégée; la première fois qu'ils mirent le feu à leurs obusiers, les boulets étaient venus tomber à six pieds du mur. Cette armée royaliste fit donc ce qu'elle put pour arranger son siège. Elle éleva des tentes, elle creusa des fossés,
elle plaça des sentinelles, elle passa des revues, elle fit feu quand elle eut des fusils et de la poudre. M. de Chateaubriand soldat allait en patrouille avec les autres soldats. Ces gentilshommes, accoutumés à la chasse au taillis, s'en allaient le fusil sous le bras, furetant dans les buissons avec le bout du canon, comme s'ils eussent dû faire envoler un bleu ou lever un républicain; chacun à ce métier de soldat avait apporté ses habitudes élégantes et ses mots charmants d'autrefois. La peinture de ce camp de Thionville est un tableau de genre d'une finesse exquise et charmante.
Quant à M. de Chateaubriand, en attendant que son fusil eût un chien, il se livrait avec délices aux rêveries poétiques. A présent il mettait à profit cette vie de soldat, comme il avait mis à profit la vie des sauvages. Le matin, en se réveillant, il prêtait l'oreille au chant du coq dans le lointain; il aimait à voir s'élever d'une tranchée l'alouette matinale poussant son joyeux petit cri dans les airs; il faisait son profit de tous ces contrastes: ici, la nature calme, belle et parée, brillante sous le soleil levant; là, l'homme en guenilles, hideux et pâle sous les armes, et sur le point de se faire massacrer pour des idées; des arbres en fleur et des fusils à baïonnette; le
ruisseau qui coule et le tambour qui bat aux champs. Impressions naturelles que vous avez retrouvées, toutes vivantes et toutes colorées des feux du printemps et de la jeunesse, dans un des plus beaux livres des Martyrs.
Souvent, au milieu de son extase, il était appelé par le caporal pour faire la soupe, emploi dont il s'acquittait avec beaucoup de succès, il faut le dire ; ou bien il cherchait une belle place au bord d''une mare, il s'agenouillait sur les gazons fleuris, et il lavait sa chemise avec toute la dextérité dont peut être capable un gentilhomme qui lave son linge à cru et sans savon. Eh bien ! même dans ces circonstances singulières, ce jeune esprit se tournait du côté poétique. Que n'eût-il pas donné, les jours de blanchissage, pour revenir au temps d'Homère, pour rencontrer sur son chemin Testimable princesse Nausicaa?
D'autres fois il veillait à la garde du camp, il battait les campagnes voisines. Dans ces battues, il faisait toujours quelque rencontre. Un jour, entre autres, il trouva, couché dans un sillon, un gros homme, le nez en terre, immobile et sans haleine. Aussitôt voilà Chateaubriand qui va reconnaître ; il prend son fusil en avant, il avance à petits pas, enfin il reconnaît son gros cousin Moreau, qui était si gros que, tombé dans ce sillon.
il y serait resté Jusqu^à la fin du monde s^il n'avait pas rencontré le soldat Chateaubriand pour Taider à se relever, lui et son fusil.
Le soir venu, quand la soupe était mangée, s'il y avait soupe, on parlait, on jouait, on riait, on faisait le grand seigneur sous la tente; Chateaubriand rêvait et travaillait déjà à Atala. Même un jour, le manuscrit d\4tala, qu'il portait dans son sac, fut percé d'une balle, et le poète eut ainsi la vie sauve. « Mais, dit-il, avec cet aimable sourire que vous savez, Atala avait encore à soutenir [le feu de l'abbé Morellet. »
Mais enfin il fallut que le siège de Thionville eût une fin, le siège de Troie a bien fini. A la fatigue et à la faim se joignit une affreuse dyssenterie qu'on appelait le mal des Prussiens. On fit donc retraite chacun de son côté. Le jour où il quittait le camp, M. de Chateaubriand fut blessé à la jambe par l'éclat d'une poutre enflammée, si bien qu'il avait à la fois une blessure à la jambe, la petite vérole et la maladie des Prussiens, tristes compagnes de sa marche. Cependant, cette fois encore, son courage ne l'abandonna pas ; il montra qu'une grande âme est toujours maîtresse du corps qu'elle anime. Il marcha tant qu'il put aller. Quand il passait dans les villes, on lui indiquait le chemin de l'hôpital, mais
il allait tout droit devant lui. A Namur, une pauvre femme, le voyant trembler sous la fièvre, le prit en pitié, et lui jeta une mauvaise couverture sur les épaules. Il sourit à la vieille femme, et il continua fièrement son chemin, enveloppé dans sa couverture. Enfin, il tomba dans un fossé. Comme il était là, étendu sans connaissance et sans mouvement, passa la compagnie du prince de Ligne. Quelqu'un eut Tidée d'approcher de ce corps; on lui trouva un reste de vie, et on le jeta dans un fourgon ; le fourgon le déposa aux portes de Bruxelles; notre homme, revenu à lui, et ne se trouvant que ces trois maladies, sa blessure, son mal prussien et sa petite vérole^ entre dans la ville. Il va d'abord frapper à la porte de Thôtellerie où il avait déjà logé, on lui rejette la porte au nez; il va ainsi d'hôtellerie en hôtellerie, de maison en maison. Toujours il est repoussé sur le seuil. Que vouliez-vous qu'on fît de ce moribond tout boiteux, tout transparent et tout livide, à Bruxelles? Bruxelles s'est enrichie depuis de la contrefaçon de ses ouvrages, mais Bruxelles est une ville qui n'a pas l'habitude de secourir, même pour un jour, les écrivains qu'elle vole si impunément.
A la fin, n'en pouvant plus, il revint à la porte de la première auberge. Sa fantaisie était de mourir à ce seuil dans sa couverture. Il était donc déjà
disposé et tout prêt, quand une voiture vint à passer; dans cette voiture était son frère : vous jugez quels transports ! Son frèreavait 1,200 francs dans sa poche; il en donne la moitié à François. Malgré ces vingt-cinq louis,. François ne fut pas admis dans le bel hôtel. Un barbier compatissant consentit à le recevoir dans son taudis. Là il dit adieu à son frère, et son frère rentra en France pour mourir.
Pour lui, pansé tant bien que mal, car on osait à peine panser sa blessure, à cause de la contagion de sa double maladie, il guérit. Il revint en même temps à la santé et au plus absolu dénûment. Il résolut alors de se rendre à Tîle de Jersey, afin de rejoindre les royalistes de la Bretagne. Au prix d'un peu d'argent qu'il emprunta, il se fit conduire à Ostende. « A Ostende je rencontrai plusieurs Bretons, mes compatriotes et mes camarades, qui avaient formé le même projet que moi. Nous nolisâmes une petite barque pour Jersey, et on nous entassa dans la cale de cette barque. Le gros temps, le défaut d'air et d'espace, le mouvement de la mer, achevèrent d'épuiser mes forces; le vent et la marée nous obligèrent à relâcher à Guernesey.
« Comme j'étais près d'expirer, on me descendit à terre et on me mit contre un mur, le visage
tourné vers le soleil, pour rendre le dernier soupir. La femme d'un marinier vint à passer, elle eut pitié de moi; elle appela son mari qui, aidé de deux ou trois autres matelots anglais, me transporta dans une maison de pêcheurs, où je fus mis dans un bon lit. C'est vraisemblablement à cet acte de charité que je dois la vie. Le lendemain on me rembarqua sur le sloop d'Ostende. Quand nous arrivâmes à Jersey, j'étais dans un complet délire. Je fus recueilli par un oncle maternel, le comte de Bédée, et je demeurai plusieurs mois entre la vie et la mort.
« Au printemps de 1793, me croyant assez fort pour reprendre les armes, je passai en Angleterre, où j'espérais trouver une direction des princes ; mais ma santé, au lieu de se rétablir, continua de décliner; ma poitrine s'entreprit; je respirais à peine. D'habiles médecins, consultés, me déclarèrent que je traînerais ainsi quelques semaines , peut-être quelques mois, peut-être quelques années; mais que je devais renoncer à toute fatigue et ne pas compter sur une longue existence. »
Ici, ce grand homme d'esprit s'abandonne à une de ces boutades inattendues qui donnent tant de vivacité et d'imprévu à son discours :
« Laissez entrer Son Excellence Monseigneur le vicomte de Chateaubriand, pair de France, am-
MÉMOIRES DE M. DE CHATEAUBRIAND 2x3
bassadeur à Londres, grand officier de la Légion d^honneur, etc. »
Et toute la ville qui se précipite à son devant, et la garde d'honneur qu'on lui donne, et toutes les puissances du temps qui font cortège à son côté !
" C'était ce même jeune homme qui entrait; il y a quarante ans, à Londres, pauvre, nu, fugitif, ignoré, malade et condamné par les plus habiles médecins. »
Les Mémoires de M. de Chateaubriand sont remplis de ces admirables boutades. On en cite beaucoup déjà. C'est un homme qui se plaît au contraste et qui n'en évite aucun. Vous l'avez vu tout à l'heure grandissant le pair de France et l'ambassadeur sur le poète ignoré et mal vêtu qui entre à Londres; le voici à présent qui met en présence deux extraits mortuaires : celui de son père et celui de sa mère. Quand le vieux seigneur mourut dans son vieux manoir, il mourut encore assez à temps pour jouir de tous les honneurs dus à sa naissance. On lit sur les registres de sa paroisse : a Aujourd'hui, tel jour, est mort dans son château Monseigneur le très noble vicomte René- Auguste de Chateaubriand, seigneur de Combourg et autres lieux. Il fut enterré dans le chœur de l'église, sous un marbre qui portait ses armoiries,
mais qui ne les porta pas longtemps. » A côté de ce somptueux extrait de mort, M. de Chateaubriand rapporte celui de sa mère; vous pouvez penser avec quel mélancolique sourire plein de douceur et de regret.
Extrait des registres des décès de la ville de Sairxt- Servan, premier arrondissement du département d'I Ile-et-Vilaine, pour Van VI de la République, f° 35, v°, où est écrit ce qui suit :
a Le 12 prairial an VI de la République française, devant moi Jacques Bourdasse, officier municipal de la commune de Saint-Servan, élu officier public le 4 prairial dernier, sont comparus Jean Boslé, jardinier, et Joseph Bouslier, journalier, majeurs d'âge et demeurant séparément en cette commune; lesquels m'ont déclaré que Appoline-Jeanne-Suzanne de Bédée , née en la commune de Bourseuil, le 7 avril 1726, fille de feu Ange-Annibal de Bédée, et de Benigne-Jeanne- Marie de Ravenel, femme de René-Auguste de Chateaubriand, est décédée au domicile de la citoyenne Compon, situé à la Ballue, en cette commune, ce jour à une heure de l'après-midi ; d'après cette déclaration, dont je me suis assuré de la vérité, j'ai rédigé le présent acte que Jean Boslé
MÉMOIRES DE M. DE CHATEAUBRIAND 2l5
seul a signé avec moi, Joseph Bouslier ayant déclaré ne pas savoir signer. »
Ici, s'arrêtent les Mémoires de M. de Chateaubriand. Cette lecture, souvent interrompue par des cris d'admiration, par des larmes, par ce profond silence qui couvre bien mieux que tous les cris la voix du lecteur, a trouvé dans l'auditoire de vives et profondes sympathies. Celte lente revue d'une vie si pleine de faits et d'idées ne pouvait manquer de produire une impression ineffaçable. Les commencements de ce jeune homme, qui devait être plus tard M. de Chateaubriand, étaient des présages certains de la gloire la plus pure de notre temps. Il y a de tout dans ce livre : souvenirs d'un jeune homme racontés avec la gravité d'un vieillard, récits d'enfant pour lequel la postérité commence, désappointements de la jeunesse mis en présence des chagrins de la vieillesse, regrets amers de vingt -cinq ans, regrets profonds de soixante et dix ans ! ici une monarchie qui s'en va, et cette même monarchie qui revient; ici un jeune homme qui accourt le lendemain de Varennes pour mourir avec son roi; là un vieillard disgracié de la cour, qui repart le lendemain de Cherbourg tout couvert du deuil de cette royauté , son amour, sa poésie, sa croyance! C'était là sans
2l6 CRITIQUE HISTORIQUE
doute un de ces spectacles tout-puissants sur de jeunes esprits, sur de belles âmes, sur de nobles femmes, sur toute cette société à part qui se cache sous les ombres moitié profanes, moitie*saintes, de TAbbaye-aux-Bois.
Certes il faut que cette impression ait été bien profonde, il faut que cette émotion ait été bien vive, pour que nous en ayons senti le contre-coup si avant dans notre esprit, si avant dans notre cœur. Mon Dieu ! qu^avons-nous donc fait à M. de Chateaubriand, nous autres, nous les admirateurs de son génie, nous les -enfants élevés sous son regard poétique, nous dont il a préservé la jeunesse du faux scepticisme et de l'ironie voltairienne, cette chose qui dessèche et qui fane, et que Voltaire seul a pu supporter sans danger, parce qu'il était Voltaire; qu'avons-nous donc fait au grand poète pour qu'il ne nous ait pas admis dans les confidences presque posthumes de son génie? Pourquoi ne nous a-t-il pas dit : « Venez, mettez-vous à genoux sur le seuil de la porte, et à travers la serrure prêtez Toreille, afin que vous ne soyez pas privés tout à fait de cette révélation avant le temps? » Alors vraiment nous serions venus, et là, la tête nue, à genoux sur ce seuil de pierre, retenant notre respiration dans notre poitrine, nous aurions prêté
Toreille à ces paroles testamentaires, pour lesquelles nous aurions témoigné envers et contre tous. Mais M. de Chateaubriand n'a pas pensé à nous, et il a choisi ; et nous avons été réduits à ramasser les parcelles de ces confidences, à faire un tout de ces narrations mal ordonnées, à reconstruire, avec les matériaux que nous avions déjà, la première partie de c&s Mémoires, que nous vous! rapportons tels que nous les savons. Pour que vous en sachiez davantage, vous et les autres, et nous aussi, il faut attendre que M. de Chateaubriand ait lu la suite de ses Mémoires. Pour que vous ayez ces Mémoires tout entiers, il faut que vous attendiez la mort de M. de Chateaubriand. Plaise à Dieu que vous attendiez longtemps !
Les Mémoires de M. de Chateaubriand s'arrêtent à son premier voyage en Angleterre. C'est en Angleterre que commence sa vie littéraire proprement dite, par cet ouvrage qui a donné sujet à tant de controverses et qui déjà révèle un écrivain de premier ordre : Essai sur les révolutions.
La dernière lecture qu'a faite M. de Chateaubriand contient l'histoire récente de son voyage à l'exil de Charles X. A présent, il commence par écrire ses plus récents souvenirs, qui sont les plus douloureux. ITest bien sûr de se souvenir de ce qui lui est arrivé il y a quarante années; mais ce
2l8 CRITIQUE HISTORIQUE
qui lui est arrivé depuis i83o, est-il bien sûr qu'il s'en souvienne toujours ? Que d'événements , que de malheurs, que de trahisons , que de revers ! Aussi se hâte-t-il d'écrire ce qu'il a vu et appris de nos dernières années, comme on s'acquitte d'une tâche pénible; il n'en reviendra qu'avec plus de délices et d'enthousiasme aux malheurs de sa jeunesse. Si, parmi les brillants chefs-d'œuvre dont je vous ai parlé, je pouvais vous citer un admirable passage sur l'homme qui vieillit au milieu de cette nature toujours jeune, qui que vous soyez et quel que soit votre âge, vous trouveriez, à la lecture de ce morceau, que vous êtes bien vieux déjà, et que M. de Chateaubriand est bien jeune encore !
Chose singulière ! Voici une époque, de 89 à 1834, qui embrasse à elle seule plus de révolutions, plus de changements, plus de désastres, plus de gloire et plus de revers, que trois siècles tout entiers à choisir dans notre histoire; de 89 à 1834, la France a usé plus d'hommes illustres, plus de noms propres et plus de renommées puissantes que tous les peuples réunis de l'Europe n'en ont usé depuis cent ans. En présence de tant de faits à expliquer, de tant de révolutions à raconter, de tant d'hommes à juger, il n'est personne qui ne convienne que jamais même un historien de l'antiquité n'a entrepris une
tâche plus haute, plus imposante et plus difficile.
Jamais, en effet, les annales du monde n'ont offert, sur un seul point, une confusion si grande de faits et de principes; jamais ils n'ont vu en si peu de temps tant de grands hommes naître et mourir; jamais la fatalité antique, jamais la providence chrétienne, jamais Tacite, jamais Bossuet, jamais le doute, jamais la croyance, jamais Voltaire, jamais Montesquieu, n'ont été appelés à mettre en ordre des matériaux plus imposants, à raconter les clameurs de plus de voix diverses, à prendre note de plus d'opinions opposées, à retracer plus de prospérités inouïes et plus de malheurs incroyables.
Autrefois, quand les masses d'hommes venaient se poser tout inertes et toutes nues devant l'historien, quand elles passaient devant lui poussées par le destin, la tâche de l'historien était facile; quand les masses étaient en repos, l'historien s'arrêtait à contempler les intelligences éparses qui pesaient sur ces hommes, sous prétexte de les gouverner; quand les masses étaient en mouvement, l'historien se contentait de juger le fait principal et de voir si l'humanité remplissait bien sa tâche, si elle allait d'un pas ferme du berceau à la tombe. Voilà ce qui a merveilleusement facilité les historiens passés, chrétiens ou gentils, civilisés ou
barbares. Mais, aujourd'hui que dans le peuple chacun a sa voix, aujourd'hui que chacun a son individualité , aujourd'hui que chaque opinion est une opinion, que chaque volonté est une volonté, aujourd'hui que le peuple est un homme à mille têtes, qui osera le regarder en face, ce nouvel habitant du monde de Phistoire? Qui osera le décrire, ce nouveau phénomène du monde politique? Qui osera la juger, cette puissance née d'hier, dont l'historien fait partie, lui tout le premier, qu''il ne peut juger sans se juger lui-même, et dont il ne peut parler sans parler de lui-même? Vous voyez bien que du jour où le peuple est entré sérieusement dans la scène du monde, l'histoire proprement dite est morte à jamais. Les héros sont changés, Thistoire change. Plus dMnvocations à la Divinité et aux Muses, comme dans les histoires d'Hérodote; plus de beaux discours calqués sur Técole athénienne, comme dans les livres de Tite-Live ; plus de chroniques de monastère ou de château féodal, comme dans notre vieille histoire; plus de biographies des rois de France, comme dans Phistoire moderne. L'histoire a pris toutes les formes de tous les peuples du monde : ce fut un poème chez les Grecs, ce fut un discours chez les Romains , ce fut une légende de sacristie ou un prologue d'opéra chez nos aïeux; aujour-
d'hui qu'il n'y a plus ni poésie, ni éloquence, ni croyances, ni royauté; aujourd'hui que toutes choses sont dans le vague, que tous les principes sont remis en question, et qu'on en est à savoir ce qui peut rapporter le plus de renommée ou d'argent, de fonder une religion nouvelle ou de bâtir des chemins de fer, il n'y a plus vraiment qu'une manière d'écrire l'histoire : c'est d'avoir été un homme, d'avoir beaucoup fait et beaucoup vu, d'être vieux, d'être estimé par quelque qualité ou mieux encore par quelque défaut; d'avoir été, comme l'histoire, tantôt haut, tantôt bas, et de pouvoir parler à fond de toutes les fortunes, bonnes ou mauvaises, de la bonne, si l'on veut être plutôt estimé qu'aimé, de la mauvaise, si l'on tient plus à la sympathie qu'au respect de ses lecteurs.
Un homme ainsi placé, qui n'estime ni ne hait les hommes, qui les voit tels qu'ils sont, médiocres et vaniteux, mais peu méchants, est le maître d'écrire, non pas l'histoire de son temps, car son temps n'est représenté par rien de ce qui fait l'histoire, ni par un principe, ni par un Dieu, ni par un homme , mais l'histoire de sa vie, qui a été la vie de tous les hommes de son temps. Voilà comment M. de Chateaubriand, en ne croyant écrire que ses Mémoires, aura écrit l'histoire du XIXe siècle.
D'où l'on peut prédire que si jamais une époque n'a été plus inabordable pour un historien, jamais aussi une époque n'aura eu une histoire plus complète et plus admirablement écrite que la nôtre. Songez donc que, pendant que M. de Chateaubriand écrit ses Mémoires, M. de Talleyrand écrit aussi ses Mémoires. M. de Chateaubriand et M. de Talleyrand attelés l'un et l'autre à la même époque! L'un en représente le sens poétique et royaliste, l'autre en est l'expression politique et utilitaire; l'un héritier de Bossuet, et conservateur du principe religieux; l'autre héritier de Voltaire, et qui ne s'est jamais prosterné que devant le doute, cette grande certitude de l'histoire. L'un regarde le passé du point de vue de l'avenir, l'autre se tient dans le présent comme le seul maître de l'avenir; l'un enthousiaste et convaincu, l'autre ironique et toujours prêt à être persuadé; l'un éloquent à la tribune et dans ses livres, et partout; l'autre éloquent tête à tête, dans son fauteuil, au coin de son feu; l'un homme de génie, et qui le prouve; l'autre qui a bien voulu laisser croire qu'il était un homme d'esprit; celui-ci plein de l'amour de l'humanité, celui-là moins égoïste qu'on ne le croit; celui-ci bon, celui-là moins méchant qu'il ne veut le paraître; celui-ci allant par sauts et par bonds, impétueux comme un tonnerre ou comme
une phrase de TEcriture ; celui-là qui boite et qui arrive toujours le premier; celui-ci qui se montre quand l'autre se cache, qui parle quand Fautre se tait; Pautre qu'on ne voit pas, qu'on n'entend guère, qui est partout, qui voit tout, qui sait presque tout; un intelligent par le cœur, Tautre intelligent par la tête; Tun gentilhomme parmi le peuple, l'autre gentilhomme parmi les gpntilshommes ! L'un a des partisans, des enthousiastes, des admirateurs ; l'autre n'a que des flatteurs, des parents et des valets; l'un aimé, adoré, chanté, Fautre à peine redouté; l'un toujours jeune, Fautre toujours vieux; l'un toujours battu, Fautre toujours vainqueur; Fun victime des causes perdues, Fautre héros des causes gagnées; l'un qui mourra on ne sait où, l'autre qui mourra prince et dans sa maison^ avec un archevêque à son chevet; Fun que le peuple a porté en triomphe, l'autre que le peuple a support.é dans tous les temps; Fun grand écrivain à coup sûr, l'autre grand écrivain sans qu'on s'en doute; Fun qui écrit ses Me'mofre^ pour les lire à ses amis, Fautre qui a écrit ses Mémoires pour les cachera ses amis; Fun qui ne les publie pas par caprice, Fautre qui ne les publie pas, parce qu'ils ne seront terminés que huit jours après sa mort; Fun qui a vu de haut et de loin, Fautre qui a vu d'en bas et de près; l'un qui a été le premier
gentilhomme de l'histoire contemporaine, qui Ta vue en habit et toute parée; l'autre qui en a été le valet de chambre, et qui en sait toutes les plaies cachées; Tun qui a toujours vécu dix ans à l'avance, Tautre qui est toujours de dix ans en retard ; Tun qu^on appelle Chateaubriand, Tautre qu'on appelle le prince de Bénévent !
Tels sont ces deux hommes que le XIX^ siècle désigne à l'avance comme ses deux juges les plus redoutables, comme ses deux appréciateurs les plus dangereux, comme les deux historiens opposés sur lesquels la postérité le jugera.
CRITIQ.UE DRAMATIQ UE
fi826;
^1^^ ALMA n'est plus. En répétant cette pénible nouvelle, chacun semble chercher un démenti.
Cette incrédulité publique est un hommage rendu au génie. On a peine à concevoir qu'un feu céleste puisse s'éteindre; ce sentiment est tellement puissant que tout le temps de sa rnaladie on se félicitait en apprenant que Talma souffrait encore : il existait.
Le mouvement d'orgueil national qu'on éprouvait en prononçant le nom de ce grand acteur sera désormais mêlé de regrets. Nous tous, jeunes con-
temporains de cet homme célèbre, qui pourtant Tavons applaudi naguère, nous en sommes à envier celui qui peut s'écrier: «J'ai frémi d'enthousiasme à ses dernières inspirations tragiques. » Mais si sa perte nous inspire une douleur si naturelle, combien elle doit être vive pour ceux qui ont vu naître et grandir son talent ! Quelle leçon la mort donne aux citoyens obscurs, lorsqu'elle frappe sans cesse ceux à qui des vertus ou des talents immenses avaient presque donné le droit de demander pour eux une exception dans les lois de la nature!
Dans un moment pareil, il nous est impossible de nous occuper de littérature ou de théâtre; nous avons donc négligé les devoirs les moins importants, nous avons sollicité, nous avons recueilli de toutes parts des renseignements sur ce grand artiste, et nous avons cru que le journaliste qui le mieux aurait la pensée du public serait celui qui lui parlerait davantage de Talma.
Talma (François-Joseph) naquit à Paris, le i5 janvier 1766 '. Son père, célèbre dentiste, avant d'aller à Londres , où il devait se fixer, l'avait laissé en France pour y recevoir une éducation élémentaire.
Le jeune Talma avait à peine atteint sa dixième