I. Selon quelques biographes
année lorsque le penchant qui Fentraînait vers la carrière théâtrale se manifesta de la manière la plus originale. Un jésuite du collège où il étudiait avait composé une tragédie intitulée Tamerlan. Chargé de rendre compte de la mort du héros, Talma se pénétra si bien de la situation que l'illusion devint complète pour lui-même. Dans le passage le plus pathétique de son récit, il fut suffoqué par ses larmes et ne put continuer.
On remporta hors de la scène; on tâcha de lui démontrer qu'il n'y avait rien de réel dans ce qui venait de se passer; tous les efforts furent inutiles : > le temps seul mit un terme à sa douleur, dont Texcès inspira quelques craintes pour sa santé. Peu de temps après, Talma partit pour l'Angleterre, dans Pintention de rejoindre son père et d'achever auprès de lui son éducation.
De jeunes Français établis dans ce pays l'invitèrent à se joindre à eux pour jouer de petites comédies françaises. Ce spectacle, tout à fait nouveau et plein d'intérêt, à une époque où les relations littéraires entre la France et sa rivale s'établissaient de plus en plus , attira un concours nombreux de spectateurs.
Des personnages de la plus haute distinction : lord Harcourt, le prince de Galles, aujourd'hui roi d'Angleterre, honorèrent ces représentations
de leur présence. Talma fixa Pattention de ses auditeurs : sa vocation pour le théâtre parut décidée.
Une foule de personnes engagèrent le père du célèbre artiste à le destiner à la scène anglaise ; mais, malgré les convenances d'une pareille proposition (car Talma, élevé en Angleterre, parlait l'idiome avec toute la pureté possible), les circonstances en disposèrent autrement : il était destiné à illustrer la scène où avait régné Lekain.
A son retour à Paris, Mole et Dugazon lui conseillèrent de suivre les leçons du Conservatoire, Quinze jours après son entrée dans cette école (le 27 novembre 1787), il débuta au Théâtre- Français ' : ses débuts furent brillants ; depuis longtemps on n'en avait vu qui fissent concevoir déplus grandes espérances. Aussi l'administration s'empressa-t-elle de s'attacher un acteur d'un talent si vrai en lui accordant, en 1789^ le titre de sociétaire.
Moins jaloux de ses succès que d'une réputation solide, Talma songeait à compléter la révolution
I. Talma avait perdu son père depuis longtemps. 11 logeait avec un de ses oncles, dentiste de profession, qui voyait avec peine son neveu se destiner au théâtre et paraître tantôt sur le the'âtre de Doyen, à la Boule-Rouge, tantôt sur le théâtre situé rue Saint-Antoine.
commencée par Lekain , en portant à son plus haut degré sur la scène la vérité de la diction, celle du geste et du costume.
Il visita les musées, consulta les manuscrits anciens et les médailles, interrogea la sculpture et les monuments de tous genres, étudia l'agencement des draperies de Raphaël et du Poussin. Lié avec David et les artistes les plus distingués, il devint peintre à sa manière.
Le premier, il osa introduire dans son jeu quelque chose de la vérité shakespearienne, malgré les cris et les feuilletons de la critique, les tracasseries de ses camarades et les anathèmes des vieux amateurs, qui, fidèles aux inspirations de leur Jeunesse, lui opposaient Lekain, comme à Lekain leurs pères avaient opposé Baron.
Il parvint à dégoûter du faux à force de montrer le vrai. « Enfin le succès couronna mes efforts, dit-il dans ses Réflexions sur l'art théâtral; et, sans craindre que Ton m^accuse de présomption, je puis dire que mon exemple a eu une grande influence sur tous les théâtres de l'Europe. Lekain n'aurait pu surmonter tant de difficultés : le temps n'était pas encore venu. Aurait-il hasardé les bras nus, la chaussure antique, les cheveux sans poudre, les longues draperies, les habits de laine? Eût-il osé choquer à ce point les convenances du
temps? Cette mise sévère eût alors été regardée comme une toilette fort malpropre, et surtout fort peu décente. Lekain a donc fait tout ce qu'il pouvait faire, et le théâtre lui en doit la reconnaissance : il a fait le premier pas, et ce qu'il a osé nous a fait oser davantage. »
Ce fut dans le rôle de Brutus queTalma fit voir pour la première fois la toge romaine. A son entrée dans le foyer, il fut en butte aux sarcasmes de ses camarades : Tun ' lui demanda s'il avait mis les draps de son lit sur ses épaules; un autre ^ lui dit en raillant, qu'il avait l'air d'une statue antique. C'était au jugement du public qu'il en appelait.
Dès son apparition , l'enthousiasme fut au comble : il vit dans ces marques non équivoques de contentement qu'il avait bien deviné son auditoire, et espéra dès lors réussir dans sa glorieuse et pénible entreprise.
Cependant, cinq jours après, tel est l'empire de l'étiquette, il n'osa paraître avec la toge sur le théâtre de la cour.
Le rôle de Brutus, que Talma créa en 1792 et 1793 et qu'il n'a pas cessé de travailler depuis, est