‹ Petite critique. Avec une eau-forteChapitre 38 sur 50 · Mme Vestris · texte numérisé non relu

Mme Vestris

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un de ceux où il semblait s^élever au-dessus de lui-même; il y développait une connaissance si profonde de l'antiquité, une telle bonté de cœur unie à un stoïcisme si inflexible, une simplicité tellement inconnue jusqu^à lui, qu'il est impossible de ne pas reconnaître qu'il n^a qu'un homme nourri en quelque sorte dans les guerres civiles et qui en a profondément connu et étudié les effets, qui puisse rendre ce rôle avec autant de vérité.

Talma avait été à même d'observer de plus près de nouvelles scènes et de saisir de nouvelles couleurs.

Sparte, Athènes, Rome, Corinthe semblèrent un moment reparaître à ses yeux, pour lui représenter le tableau des formes républicaines. Il assista en spectateur aux débats du forum, aux luttes du sénat et du peuple : Taustère simplicité de ces hommes, leur farouche énergie, leurs passions tumultueuses devinrent pour lui des sujets familiers d'études. Il fut, au milieu des modernes, le contemporain de Tantiquité. Il se promenait sur cette terre des grands hommes et des grandes choses comme sur le sol de la patrie.

Dans ces temps d'une liberté exaltée et fanatique, où les esprits étaient avides d'un spectacle propre à leur inspirer la haine des rois, la tragédie de

Charles IX devait obtenir une grande vogue.

Talma prêtait d'ailleurs au rôle principal le charme de son beau talent. Cette pièce fut accueillie avec fureur. Des évêques, effrayés de Tinfluence que pouvait avoir une nouvelle représentation, sollicitèrent auprès du roi la défense de jouer cet ouvrage.

Louis XVI y consentit; mais Mirabeau, peu disposé à céder à la mitre, promit à Talma de faire demander Charles /Xpar ses Provençaux '.'

En effet, le parterre provençal et parisien demanda à grands cris la suspension de l'ordre royal et la continuation des représentations de Pœuvre de Chénier.

Un acteur vint annoncer que, faute d^actrice, on se voyait obligé de ne pouvoir contenter le public ; Talma, alors en scène, dit qu'un rôle manquait (celui de Catherine de Médicis) et qu'il ne doutait pas que M^^ Vestris, quoique très indisposée, ne fît tous ses efforts pour satisfaire le désir du public.

Cette déférence devint le signal d'une dissension dans la Comédie. Il ne fut plus possible de s'entendre : l'esprit de parti partagea les comédiens en

I. On sait que Mirabeau était député de Provence. Un grand nombre de Provençaux étaient à Paris.

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deux factions. Talma, attaqué, se défendit dans une réponse imprimée ; mais, fatigué de ces débats politiques, il s'unit à Monvel, Dugazon, M^^ Vestris, et fonda, sur le théâtre construit rue de Richelieu, une deuxième scène française qui, par la supériorité des talents et de la réputation des acteurs émigrés, prit le premier rang et força plus tard les dissidents à se réunir à elle.

Quoique presque entièrement absorbé par ses nombreuses études dramatiques, puisqu'il tenait à la fois les premiers rôles comiques et tragiques, Talma ne put demeurer étranger à la révolution, à une époque où, comme dans Athènes, il n'était permis à aucun citoyen de rester neutre.

Admis dans Tintimité de Mirabeau ' , dans celle des Girondins, il suivit leur fortune. Tranquille, lorsqu'ils furent» les maîtres et les appuis du parti triomphant, il fut dénoncé au tribunal

I. Mirabeau habitait dans une maison qui appartenait à Talma, rue de la Chaussée-d'Antin. A la mort du Démosthènes français, notre Roscius y fit placer un buste de son ami, avec cette inscription qu'il fit lui-même :

L'âme de Mirabeau s'exhala de ces lieux. Hommes libres, pleure\ ! tyrans, baisse^ les yeux .'

L'inscription a disparu, mais on voit encore le buste de Mirabeau.

révolutionnaire, comme complice des conspirateurs, lors de la procédure dirigée contre les vingt et un députés.

Échappé à Féchafaud par une sorte de prodige, à Tabri des convulsions politiques, il fut rendu à Part théâtral. La retraite de Larive, en 1800, le laissa en possession des premiers emplois tragiques. Ses profondes connaissances, un sentiment exquis de toutes les convenances, le placèrent en peu de temps au-dessus de ceux qui n'avaient pas craint de se nommer ses rivaux. L'envie intrigua contre lui.

Un aristarque habile, mais tant soit peu vénal, mit sa plume à Penchère. Le célèbre tragédien dédaigna de Tacheter.

Pendant plusieurs années il fut victime des plus noires calomnies. Avait-il du succès dans un rôle, on n'en parlait pas, ou l'on voulait forcer l'opinion publique à le condamner.

On écrivait et Ton feignait de croire que son talent n'était propre qu'à représenter de grands coupables; qu'il lui fallait des mélodrames. On lui reprochait des convulsions, une déclamation exagérée , des gestes plus propres à inspirer la terreur qu'à faire naître l'intérêt. Ses triomphes, l'assentiment du public, le vengèrent de seszoïles. L'autorité elle-même se plut à lui offrir un dédom-

magement en rappelant à la place de professeur au Conservatoire, en 1807.

Vers la fin de la même année, Talma fut atteint d'une effrayante maladie de nerfs. La scène française fut menacée de'perdre son plus bel ornement; mais, grâce aux soins d'habiles médecins, il fut conservé pour la gloire de son art et les plaisirs du public. A sa rentrée, les rôles de Cinna, de Pyrrhus, de Warwick, du comte d'Essex, ne lui firent pas moins d'honneur que le rôle de César dans la Mort de Pompée.

Il ne sera pas sans intérêt de savoir que Napoléon^ qui de tout temps l'avait accueilli avec bonté, lui faisait quelquefois des réflexions critiques sur sa manière de jouer certains rôles dont son étonnante destinée lui révélait le caractère. A la suite d'une représentation de la Mort de Pompée., il lui fit cette remarque :

« En débitant cette longue tirade contre, les rois, dans laquelle se trouve ce vers :

Pour moi, qui tiens le trône égal à l'infamie,

César ne pense pas un mot de ce qu'il dit. Il ne parle ainsi que parce qu'il a derrière lui les Romains, auxquels il est de son intérêt de persuader qu'il a le trône en horreur; mais il est loin d'être. convaincu que ce trône, qui est déjà l'objet

de tous ses vœux, soit une chose méprisable. Il importe donc de ne pas le faire parler en homme convaincu, et c^est ce qui doit être soigneusement indiqué par Tacteur. »

Un artiste aussi profondément versé dans son art ne pouvait manquer de tirer parti d''aperçus aussi neufs que justes. Lorsque cette tragédie fut représentée à Fontainebleau, Talma entra avec tant de vérité dans les intentions de Napoléon que Tempereur déclara que pour la première fois il avait vu César.

La tragédie d'Esther avait été jouée à la Cour dans les premiers jours de juillet 1806. Le lendemain, Talmà s'était rendu comme d'ordinaire au déjeuner de Napoléon, auquel assistait le ministre de l'intérieur, M. deChampagny.

La conversation tomba sur la représentation de la veille. «C'est un pauvre roi que cet Assuérus«, dit Napoléon à Talma. Puis, se tournant presqu'au même instant vers le ministre :

« Qu'est-ce que ces Juifs? Faites-moi un rapport sur eux . »

Le rapport fut fait, et environ quinze jours •après, le 26 juillet 1806, fut convoquée la première assemblée des notables d'entre les Juifs, dont le but était de fixer le sort de cette nation, et de lui donner une existence légale.

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En mars 1808, Talma s'essaya dans la comédie. Dans Plante, ou la Cotnédie latine, de M. Lemercier, il ^e montra grand acteur. Rien n'est audessus de la verve comique dont il anima ce rôle, et ceux qui ont assisté aux représentations de cette pièce n'oublieront pas son expression énergique et son étonnante pantomime dans la scène du dénouement, où Plante retrouve la cassette qui contient son or et tous ses manuscrits.

Vers le mois de septembre de la même année, Talma quitta Paris, pour paraître, comme lui disait Napoléon, devant un beau parterre de rois. L'élite de la Comédie-Française se rendit à Erfurt.

Le 6 octobre, l'empereur choisit pour spectacle la Mort de César. Ce choix causa aux rois un sentiment de surprise et d'embarras. Chaque vers de cette tragédie était, dans la circonstance présente, une application directe à la situation de Napoléon et à celle des rois et des princes confédérés.

dne bizarrerie amusait Napoléon, qui, voyant en lui César au milieu des conjurés, semblait défier la haine de ces têtes couronnées, et observait avec attention les moindres mouvements de ces maîtres du monde asservis à sa puissance, mais prêts à s'en affranchir.

Jamais représentation ne fut plus extraordinaire. La contrainte des spectateurs était telle qu'aucun d'eux n'osait regarder son voisin, dans la crainte de faire une application.

A son retour à Paris, Talma ne put créer que le rôle d'Hector (i8og) et reparaître dans Md!cbeth, Hamlet et Othello ; une maladie le força de s'éloigner du théâtre jusqu'en iSio.

Les années iSri, 1812, i8i3eti8i4ne virent paraître aucun ouvrage qui pût augmenter le répertoire de Talma , et encore moins ajouter à sa réputation. Le Mahomet II dcM. Baour-Lormian, le Ninus II de M. Briffaut, le Retour d'Ulysse, et quelques autres comipositions aussi peu dramatiques, ne lui présentèrent ni situations neuves, ni moyens sublimes. Mais en revanche il aborda, àcette époque, le rôle de Tancrède, où il excita des transports unanimes par la chaleur et la vérité de son jeu. Dans l'Oreste d'Iphigénie en Taiiride, qu'il joua quelque temps après , il se surpassa lui-même et força par ce nouveau triomphe les détracteurs de son talent à devenir ses admirateurs.

Si quelquefois sa brutale énergie et la force avec laquelle il sentait l'entraînèrent trop loin, c'est la faute de l'auteur et non la sienne. Un écrivain sans feu embarrasse l'acteur et le met hors de mesure.

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Dans les rôles de Coriolan, de d'Assas, de Ladislas, et beaucoup d'autres, Talma conserva cette vérité historique, cette couleur locale si peu respectée aujourd'hui, et qu'il rendit avec autant de succès qu'il l'avait fait dans Fayel de Gabrielle de Vergy, Epicharis et Néron^ les Templiers, etc.; mais ce fut surtout dans Orosmane, dansl'Égisthe ô.''Agamem7ion, un des rôles les plus effrayants qui aient été conçus, que Talma déploya toute la force et toute la vérité de sentiment qui l'ont si éminemment distingué. Amant passionné et jaloux à l'excès, il nous fit comprendre, sous le turban turc, l'amour dans tout son délire; revêtu du manteau grec, il nous montra le rejeton du malheureux Thyeste moins épris de l'épouse d'Agamemnon qu'ambitieux et avide de ravir le sceptre de ce prince, en apaisant par sa mort l'ombre irritée de son père. Enfin, partout sublime, partout parfait et créateur, Talma était, pour ainsi dire, le génie même de la nature.

Lors de la première Restauration, Talma fut traité avec bienveillance par le roi, qui sut apprécier son mérite. En i8i5, il alla voir Napoléon : « Eh bien ! lui dit celui-ci, on prétend que j'ai pris de vos leçons? Au reste, ajouta-t-il en souriant, si Talma a été mon maître, c'est une preuve que j'ai bien rempli mon rôle. »

Puis, changeant de conversation : a Eh bien! le roi vous a bien reçu, il vous a bien jugé; vous devez avoir été flatté de son suffrage; c'est un homme d'esprit qui doit s"y connaître; il a vu Lekain. «

On voit par ces anecdotes que Talma ne fut par moins l'objet de la faveur des princes que de l'admiration du public. M™e de Staël, elle-même si passionnée, a émis un jugement détaillé sur les principaux rôles de Talma, et il serait impossible de mieux faire ressortir le talent avec lequel ce grand acteur a rendu et même dépassé les intentions du poète, en s'éloignant des traditions routinières du théâtre.

Il nous semble que Talma peut être cité comme un modèle de hardiesse et de mesure, de naturel et de dignité. Il possédait tous les secrets des arts divers; ses attitudes rappelaient les belles statues de l'antiquité; son vêtement, sans qu'il y pensât, était drapé dans tous ses mouvements comme s'il eût eu le temps de l'arranger dans le plus parfait repos.

L'expression de son visage, celle de son regard, doivent être l'étude des peintres. Le son de sa voix électrisait tous ses auditeurs avant que le sens même des paroles qu'il prononçait eût excité l'émotion. Lorsque par hasard il avait à déclamer

quelques vers descriptifs, il faisait sentir les beautés de ce genre de poésie, comme si Pindare luimême eût récité ses chants.

D'autres ont besoin de temps pour émouvoir, et font bien d'en prendre ; mais il y avait dans la voix de cet homme nous ne savons quelle magie qui dès les premiers accents réveillait toute la sympathie du cœur. Le charme de la musique, de la peinture, de la sculpture, de la poésie, et par-dessus tout le langage de Tàme, voilà les moyens qu'il mettait en œuvre pour développer dans ceux qui Técoutaient toute la puissance des passions généreuses ou terribles.

Jamais Talma ne fut plus beau de gloire que dans les dernières années de sa vie. Au milieu de la décadence de Tart, son talent se révéla à nos yeux étonnés comme un de ces chefs-d'œuvre longtemps cachés aux regards des mortels, et que les hommes, frappés d'admiration à leur aspect, ne retiraient de la terre où ils étaient enfouis que pour en faire des dieux.

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