DRAME
iLENCE ! ne voyez-vous pas le manuscrit qui passe? »
Et chacun de se tenir respectueux, comme s'il s'agjssait de Moïse. « Oui, reprenaiton après un repos; oui, c'est ce fameux drame de Marion Delonne, le triomphe et l'espoir de l'école nouvelle, le pendant de cette formidable tragédie de Croimpell, qui fait à lui seul, plus sa préface, un volume in-80. Et, en même temps, l'énorme manuscrit de pénétrer dans le tripot dramatique de la rue de Richelieu.
Pauvre Théâtre-Français! les temps sont bien changés ! Autrefois, et il n'y a pas longtemps encore, quelle morgue! quelle vanité insolente ! Ils prétendaient, ces nobles acteurs, au droit de choisir
MARION DÈLORME 243
en aveugles les poètes et les ouvrages ; ils osaient se jouer encore de nos tragiques modernes, comrne s'il s'agissait du grand Corneille ; alors on était à leurs pieds, et des bassesses littéraires tant qu''on en voulait! Aujourd'hui le drame leur a porté coup; une fois qu'il a été convenu qu'on ne ferait plus la tragédie comme Racine, le règne de nos seigneurs a été détruit. A genoux, à votre tour. Messieurs! Vous voilà tués par le drame bourgeois. Vous voulez jouer du bilboquet; àla bonne heure! C'est un jeu que vous payerez cher! Ils n'en sont encore qu'à l'appoint.
Voilà comment cette bouffonnerie dramatique, et très dramatique, de Henri III a porté le dernier coup au privilège de nos vieux comédiens. Une fois qu'il a été bien démontré que ces messieurs voulaient de la tragédie en prose avec des héros, des amoureuses et des niais de mélodrame, les théâtres de mélodrame se sont dit : « A notre tour jouons le mélodrame en vers. — Le mélodrame en vers ! s'est écriée la Comédie-Française; impossible^ Messieurs, le vers est notre partage exclusif; l'alexandrin ne se fait que pour nous, la période poétique ronfle pour nous seuls, à nous seuls le hoquet tragique ! — Gardez votre hoquet et vos périodes, à la bonne heure; mais, puisque vous prenez notre prose, nous prendrons vos vers ;
donnez-nous vos habits brodés à la place de nos guenilles; cela nous changera, vous et nous, et vous n'y perdrez rien. » A cela la Comédie-Française répondit en jouant son mélodrame de Henri III .
Cette prose l'avait rendue fière, et si fière qu'elle se permit d'être impolie avec l'admirable poésie de Casimir Delavigne, à qui elle devait tant. Làdessus le poète s'emporte : « Qui veut de ma tragédie? s'écrie-t-il aux boulevards. — Moi », répond-on de toutes parts, et aussitôt les forçats se débarrassent de leurs haillons, l'ingénue détache ses fers, les bêtes fauves se dressent sur leurs pieds; voilà la Porte -Saint- Martin changée en théâtre raisonnable. « Bravo! disait la nation du parterre, voici Frederick en habit pourpre. M"" Allan Dorval en robe de satin et Gobert en longue barbe ! » Et qui plus est, elle écouta ces vers aussi attentive que si c'était de la prose. De ce jour-là, voilà la Comédie- Française dépossédée de son droit, de sa tragédie à elle; elle avait beau crier de nouveau à la Porte-Saint-Martin: « Rendezmoi ma tragédie! » La Porte-Saint-Martin lui répondait : « Rendez-moi mon mélodrame. » Puis elle reprenait : « Pourquoi donc ne jouez-vous pas trois coups d'archet à chaque entrée de Marina Faliero, comme votre privilège vous y