‹ Petite critique. Avec une eau-forteChapitre 7 sur 50 · POÈME · texte numérisé non relu

POÈME

Par M. M.-J.-P.-G. VIENXET, Député de l'Hérault

OIS-TU, lecteur, ce qu'on gagne à faire du burlesque? » s'écriait d'Assoucy après une de ces boutades indestructibles de Despréaux contre le genre innocent qu'exploitait d'Assoucy. « Pourtant, ajoutait l'empereur du burlesque, pourtant ne fait pas qui veut du bon burlesque! « Et là-dessus notre poète satisfait remettait tièrement sa couronne en tête, ne se dou-

Petite Critique. i

tant pas que, de nos jours, M. M.-J.-P.-G. Viennet tenterait de la lui ravir.

Voilà pourtant ce qui est arrivé. De compte fait, et sans doute après y avoir bien réfléchi, M. Viennet, à l'exemple de d'Assoucy, se sera bien persuadé que ne faisait pas qui voulait du bon burlesque : car, si vous comparez le nombre des poèmes burlesques à celui des poèmes épiques, vous verrez que les d'Assoucy sont plus rares que les Homère.

Ainsi Homère le premier a fait un tout petit poème burlesque pour deux grands poèmes sérieux, attestant par là toute la difficulté de ce genre de poésie. Ainsi Pltalie, ainsi l'Angleterre, TAngleterre si poétique, si vaine de Milton, ne peuvent compter que deux ou trois poèmes de ce genre. Ainsi nous-mêmes, tout soutenus que nous sommes par la verve , par Pesprit, par la grâce française, par cette manière de voir tout sous un aspect burlesque, même les paroles, les dictions et les scènes burlesques de nos députés, nous ne pouvons guère compter que deux poèmes, ou à la rigueur trois poèmes, comme les comprenait M. , d'Assoucy, ou comme les comprend "M.Viennet; de sortequ'il ne sera pas difficile de se persuader, à la suite de ces deux grands et célèbres poètes, que ne fait pas qui veut du bon burlesque.

Or, de ces trois poèmes français, il en est u

LAPHILIPPIDE à

qu'il ne faut pas confondre avec les deux autres. Quand, d'après le conseil d'un grave et vertueux magistrat, Despréaux entreprit le Lutrin, un des chefs-d'œuvre de notre langue, Despréaux ne vit dans ce sujet qu'un texte heureux à de beaux vers, qu'un moyen nouveau de lutter victorieusement encore avec notre langue rebelle; et vous savez si l'athlète s'acquitta de sa mission, s'il sut être à la fois enjoué et décent, hardi et correct, s'il fut parodiste habile, s'il fut copiste inimitable; vous savez surtout si, dans ces tableaux si variés et si comiques, la moindre rougeur peut couvrir le front d'un eune homme : car alors nous étions au plus beau du XVI I^ siècle, il n'y avait pas d'enjouement sans décence, de pensée sans harmonie et sans correction, de renommée sans respect pour soi et ses lecteurs.

Et même plus tard, quand Voltaire se mit à faire, de gaieté de cœur, la plus atroce parodie des vertus et de l'héroïsme d'une femme que nous avons réhabilitée de nos jours ; quand plus tard encore M. de Parny, au plus fort de l'athéisme révolutionnaire, vomissait à l'autel des Furies son poème de la Guerre des Dieux, ces beaux poèmes burlesques étaient suivis d'autant d'horreur que d'admiration; on était devant eux comme devant les coqimis ténébreux dont parle Despréaux; on

aurait rougi de monter sur leur théâtre, on aurait frémi de leur essuyer le visage; tout cela n'était bon que pour quelques femmes et quelques jeunes gens corrompus, qui aujourd'hui rougiraient de s'en souvenir.

Or, le poème burlesque de M. Viennet n'est pas, comme vous le pensez bien , de l'école correcte, sévère et décente de Boileau; il n'est pas non plus de l'école si licencieusement plaisante de Voltaire; c'est encore moins l'atroce, le perpétuel et ignoble athéisme de Parny. Pour être un de ces trois poètes, M. Viennet n'avait ni assez de style, ni assez d'esprit, ni assez d'audace, ni, en un mot, assez de tout ce qui fait un ouvrage, même licencieusement remarquable. Aussi le célèbre député de l'Hérault a-t-il fait un bon petit poème burlesque terre à terre, une bonne méchanceté bien naïve et bien innocente, qu'on ne lui reprocherait pas, si elle était un peu moins longue, s'il ne l'avait pas fait imprimer et s'il s'était contenté de la conserver précieusement pour les jours de triomphe et de beau soleil, quand, au milieu de la Société polytechnique, il venait, poète inspiré, nous raconter les aventures inouïes de Jean-sans-Terre, de Philippe- Auguste, de Lusignan, d'Agnès de Méranie et de je ne sais combien de centaines d'aventuriers, d'héroïnes, de brigands, de rois ou

LA PHILIPPIDE b

de papes, qui se trouvent mêlés dans ce poème, comme les démons du sabbat dans la fameuse ronde de Boulanger.

En effet , malgré le titre du poème, Philippe- Auguste, dans les trente-six mortels chants qui composent Touvrage, est le héros dont on parle le moins. Il règne dans tout ce livre un composé si bizarre, si confus d'hommes et de choses, et de paroles et de vers plats, et de rimes sans harmonie, que le plus sévère, le plus tenace lecteur ne sait jamais auquel entendre, transporté qu^il est tantôt dans un palais, tantôt dans une caverne, un instant au milieu d'un tournoi , Tinstant d'après au fond d'une cave, et toujours si brusquement que celte surprise agréable du Rolando furioso se change ici dans la moquerie la plus dérisoire et la plus impolie.

Arrivé au premier chant, Jean-sans-Terre, surpris par une tempête comme Enée au premier livre de VEnéide, mais par une tempête burlesque, un peu moins belle que le apparent rari fiantes^ s'écrie d'une manière tout à fait plaisante :

O sainte Barbe, ô toi, divine Vierge, Dernier recours des malheureux mortels, Calme les flots, je te promets un cierge, Tel que jamais n'en ont vu tes autels.

Après quoi Marie, toujours flexible aux accents

du malheur, transporte le perfide Jean dans un castel rempli de vingt beautés, et dont la salle à manger est parée comme une salle de Walter Scott :

Des bois de cerf, des dents de sangliers, Y suspendaient aux épaisses murailles Douze faisceaux d'armes, de boucliers, De morions et de cottes de mailles.

Comparez, je vous prie, cette description burlesque à la description sérieuse de la salle du festin où le vieux Saxon reçoit ses hôtes, au second chapitre de VIvanhoé, et vous verrez si M. Viennet, avec ses morions, ses cottes de mailles, ses douze faisceaux de boucliers, n^est pas un habile et complet coloriste. Mais voici qu'au milieu du repas Salisbury, seul avec ses deux braves amis, trouble ce festin amical :

Fondant alors sur la foule des gardes, Des palfreniers, marmitons et goujats, Les trois guerriers rompent les hallebardes, Brisent les pieux, les crocs, les coutelas.

Et remarquez comment M. Viennet ne nous fait pas grâce d'une laitue, et combien ses énumérations sont riches et variées : après les bois de cerfs, les dents de sangliers, les boucliers, les morions et les cottes, voilà que nous avons les

pieux, les crocs, les coutelas^ les hallebardes, les palefreniers, les marmitons et les goujats. M. Viennet est comme Shakespeare, appelant les choses par leur nom, et ne s'amusant pas à faire un beau vers comme Delille, quand il lui suffit d'un seul mot pour faire entendre ce qu'il veut dire. D'ailleurs, au milieu de tant d'événements, le poète peut-il avoir le temps de décrire? La salle du festin est rouverte.

Et, d'un sifflet caché sous ses habits, Dampierre alors fait retentir la plaine.

De sorte que voilà Philippe-Auguste averti de la guerre qui se prépare, c^est-à-dire que le ministre du roi

A sa porte s'élance^ L'ouvre en chemise^

et fait un si long discours que le roi court à Saint-Denis chercher l'oriflamme. Mais,

Étrange effet des superstitions!

O temps d'erreur, de honte et de folle!

(Toujours même force d'énumérations.)

Un prêtre altier du cœur de l'Italie Arrache ainsi, du cœur des nations, L'amour du roi, l'amour de la patrie.

Cela est si vrai que Philippe-Auguste ne peut avoir l'oriflamme avant le second chant.

■ Au second chant, nous assistons à un horsd^œuvre comme en fait toujours Voltaire, dont M. Viennet prétend être au moins le très humble suivant; aussi le député s'écrie sentimentalement :

Un bon ministre est une chose rare !

Tel gazetier, ou pair, ou député, Après avoir quatre fois disputé Sur le trésor, la marine ou la guerre, Se croit déjà digne du ministère.

Remarquons bien, pour Tintelligence de ces quatre vers, qu'il y a quinze ans qu'ils sont écrits, et qu'alors M. Viennet ne songeait ni à se faire gazetier ni à devenir député. Voilà comment ^«/îf prenduntiw euntes; à chaque nouveau grade d'un citoyen qui est à la fois citoyen et poète burlesque, il se voit enlever une mine inépuisable de bonnes et neuves plaisanteries. Aussi voici à présent que tout ce qui est député ou gazetier aura merci de M. Viennet. Mettez M. Viennet à l'Institut, l'Institut sera rayé de ses poèmes burlesques ; que ses poèmes burlesques le mettent au ministère, et ce ne sera pas la première fois que nous aurons vu pareille chose, alors il faudra nécessairement que le nouveau ministre laisse écrire les vers suivants à son portier :

Le roi le nomme, et notre homme d'Etat Place ses fils, ses cousins et ses frères,

Ses alliés, ses flatteurs, ses amis,

(Encore des énumérations.)

Fait sa pelote, arrange ses affaires, Et, lorsqu'enfin on découvre un peu tard Qit''il est un sot greffé sur un bavard, On le renvoie avec des honoraires!

Certainement il faut qu''un poète ait cruellement fait sa pelote avec ses lecteurs pour oser écrire de pareils vers, même dans un poème burlesque! Et, à dire vrai, nous ne les choisissons pas, ces vers, nous tournons une page, puis une autre, et le hasard nous fait toujours toucher du doigt une niaiserie, ou une platitude, ou une mauvaise imitation, d'où il est facile de conclure qu'il faut absolument que ces vers soient pipés. Le sentiment n'est pas plus heureux que l'esprit chez M. Viennet. Ainsi, au moment où Agnès, sur le point de divorcer avec Philippe, dit adieu à sa jeune famille :

De ses enfants le sort la désespère; Elle les prend dans ses bras éperdus.

Et va tomber dans les bras de leur père En s'écriant : Pourquoi sont-ils venus?

Pourquoi sont-ils venus? est certainement la question la plus inouïe qui ait été faite par une mère au désespoir, car l'amour maternel, même dans un poème burlesque, doit être un sentiment

sérieux : s'il en était autrement, si M. Viennet s'était cru assez d'originalité pour rire de tout, de la haine comme de Tamour, comme de toutes les passions de Thomme; si M. Viennet eût entrepris de faire le Rabelais en vers de dix pieds, il serait tombé dans la plus grossière des erreurs ; il n'aurait pas compris le moins du monde ses modèles, et surtout il n'aurait pas lu l'Arioste, il n'aurait pas vu comment, dans l'admirable poème du chantre italien, toutes ces aventures se mêlent sans se confondre ; comment chaque héros a une physionomie^ une passion, une allure tout à lui, qui le fait reconnaître au milieu de mille autres ; comment, enfin, un style parfait, une poésie élégante et facile, des vers harmonieux et passionnés, comment toutes les ressources d'un beau langage sont les premières conditions de succès à ces débauches d'esprit pour lesquelles nous ne sommes plus faits peut-être, et que M. Viennet a traitées avec une platitude qu'on a sans doute déjà remarquée, et sur laquelle d'ailleurs nous nous proposons de revenir incessamment.

LAPHILIPPIDE II

Je poursuis mon analyse ; mais Je ne prends personne en traître. Mon cher lecteur, mes chers contemporains, comme s'écrie souvent M. Viennet, prenez bien garde à compter le nombre des épisodes qui vont passer sous vos yeux; sans cela il vous arriverait ce qui est arrivé au bon chevalier de la Manche, le jour où Sancho se mit à lui raconter Thistoire d'un troupeau de moutons qu'un batelier passait l'un après l'autre sur la rive opposée.

a Comptez bien les moutons! s'écriait Sancho. — Eh! qu'importe? disait le chevalier. — Il importe si bien, reprit le narrateur, que Je ne puis finir mon histoire, si vous ne pouvez me dire combien il y en a déjà de passés ! »

Ainsi, dans le conte qui nous occupe, nous avons déjà analysé les deux premiers chants. Agnès, séparée de son époux, est perdue pour lui ; et cependant le roi Jean, échappé du naufrage, pense à donner à la Vierge le cierge qu'il lui a promis dans la tempête.

Alors

Passe une vieille ; on accourt, on l'appelle. Sa tête branle, et son corps qui chancelle

Sous ses deux mains fait plier un bâton; Quelques poils blancs ombragent son menton.

Et cette vieille indique au roi Jean un pieux monastère; il y court. Là, au pied des autels, le roi enlève Isabelle; il Tenferme

Dans un palais de bizarre structure,

Noir de corbeaux et couvert de brouillards.

Cependant mon Lusignan, amant d'Isabelle, court la chercher par monts et par vaux, quand soudain, au fond d'un rocher, le triste amant aperçoit... Vous crovez qu'il aperçoit Isabelle? Pas du tout :

Il voit au loin, dans des cavernes sombres, Certains coquins, qui ne sont plus des ombres, D'or et d'argent, de lambeaux chamarrés, Mangeant, buvant dans des vases sacrés; Et des tendrons par le vin échauffés, De linges saints grotesquement coiffés, Portant surplis, soutane, corporaux.

Voilà ce que vit mon Lusignan. Et d^abord il ne faut pas vous étonner de ce mélange du sacré et du profane, de ces linges saints à la tête de ces tendrons; c'est dans ce mélange si comique que gît un des plus grands secrets de Tauteur pour être plaisant: comme le renard de la fable, M. Viennet n'a qu^un tour dans son bissac; mais ce tour est

LA PHILIPPIDE l3

bon, et il s'y tient. Admis dans les cavernes sombres, Lusignan enchaîne se trouve en présence d'un ancien moine qui s'appelle Sallamant^ et qui s'écrie :

« Nargue du froc et du métier de moine! Je suis brigand et monarque absolu, Du bien d'autrui je fais mon revenu; J'aime surtout vos grassex abbayes, Vos basses-cours, vos caves, vos greniers, Vos coffres-forls, vos maîtresses jolies ; C'est un plaisir de piller les moutiers. »

Déjà même, vous avez peut-être trouvé que cette bonne plaisanterie était assez prodiguée; mais point. Au dix-huitième chant, si vous allez jusque-là, vous verrez Jean-sans-Terre criant à ses ribauds :

« Emparez-vous des cuisines, des caves; Buvez, mangez le dîner des frocards, Dans les dortoirs dépiste^ leurs maîtresses, Fustige\-les, fustige^ leurs bâtards; IMais du couvent laissez-moi les richesses. J'en ai besoin pour trouver des soudards. »

Ainsi parle le roi Jean, telle est la décence du discours d'un roi, telle est sa bonne grâce et sa dé licatesse ; mais un chant plus bas, voilà que l'abbé de Saint-Albans lui vole à son tour cette bonne plaisanterie.

14 CRITIQUE LITTI^RAIRE

« Rien n'est sacré pour ce chef de sicaires, Dit à son tour l'abbé de Saint-Albans, Les vases saints, les divins ornements Et les rubis, et for des reliquaires Et les colliers, les perles, les rosaires;

(Je ne fais plus remarquer les énumérations.)

Tout est pillé par ces vils spadassins. Dirai-je tout, j'entonnais les matines Quand cet Achab, ce loup déprédateur, A dans nos lits saisi nos concubines, m

J^espère que le discours est assez clair; cependant tout ce redoublement d'excellentes plaisanteries ne satisfait pas encore M, Viennet; je t'en avais comblé, je t'en veux accable?', pourrait-il dire à son cher lecteur, car, trois pages plus bas, Jean-sans-Terre s'écrie, poussé à bout :

« Prenez vos murs, vos champs, vos abbayes, Vos saints, vos droits et vos belles amies, Et prenez-les comme on les trouvera.

Mais où trouver vos urnes, vos ciboires. Vos croix d'argent, les vins de vos celliers, Vos ornements, les blés de vos greniers, L'or de vos saints, les rubis de vos gloires ? Tout a passé par le fer ou le feu, Par les gosiers des braves de ma suite. Ou les creusets du peuple Israélite.

Vivez d'épargne et gênez-vous un peu, Fabriquez-vous des calices d^argile,

LA PHILIPPIDE l5

Des ostensoirs et des châsses d'étain^ Des croix de bois, des chasubles de lin, Des lits de paille et des lapis de mousse ; Buvez de l'eau, s'il vous manque du vin, Et, pour en boire, attende^ qiiil en pousse. »

A ce petit discours que j'ai la patience de transcrire, vous comprendrez parfaitement tout ce qu'il y a de coloris et de nouveauté piquante dans cette manière d'envisager le moyen âge.

S'il est vrai, com^me le dit M. Viennet dans l'épigraphe de son livre, qu'il peigne ce siècle et ne ïinvente pas, le siècle n'aura guère de remerciements à faire au poète pour l'avoir exhumé avec tout son langage grossier et barbare, avec toutes ses mœurs sales et corrompues, avec toute sa physionomie hideuse et graveleusement monotone; mais heureusement nous savons qu'il'n'en a jamais été ainsi. Nous savons depuis longtemps ce que c'est que de travestir une époque historique au moyen de déguisements maladroits, pillés çà et là, tantôt dans un siècle, tantôt dans un autre, sans aucun choix, sans aucune vérité, sans aucune conscience d'écrivain. Par exemple, il y a souvent de quoi soulever le cœur en entendant parler le roi Jean au milieu de ses orgies ou de ses ridicules fureurs, ou bien encore en laissant le poète se livrer tout entier à ses joviales bouffonneries.

l6 CRITIQUE LITTÉRAIRE

Voici quelques échantillons de Patticisme de tous deux.

Ce gros gaillard a violé sa sœur, Ce petit drôle empoisonne sa mère.

s'écrie Fauteur du quatorzième chant...

« Eh ! dent de Dieu! dit Jean, qu'il la reprenne,

Et qu'en repos ils nous laissent tous deux,

J'en aurai cent et mille si je veux;

Mais les barons et ce primat infâme

Veulent mon trône, et c'est plus qu'une femme. »

dit à son tour le grand Sans-Terre en parlant de la reine son épouse.

Jean-sans-Terre et M. Viennet se passent encore Pun à l'autre tout ce qu'ils ont de plus recherché dans leurs discours. Ainsi le poète, s'amusant à décrire l'étonnement des convives, me paraît arriver tout d'un coup au sublime du burlesque.

El de stupeur frappe les assistants :

L'un tient sa coupe en l'air à moitié vide,

L'autre un flacon qui tremble dans sa main,

Un aloyau que mordait le voisin

Reste fixé sur sa lèvre livide ;

Un autre étouffe et se sent étrangler

Par le pudding qu'il ne peut avaler.

Convenez que voilà de l'atticisme et du plus pur; mais voici le roi Jean qui, à son tour, lutte victorieusement avec le poète.

Le roi Jean entre en fureur.

« Tu n'es, dit-il, qu'une lance rouillée, Un vieux roussin, une poule mouillée. »

Or, le roi Jean ne varie guère dans ses colères. Voici que quatre c^nts plus bas, il revient à ce vocabulaire que lui prête M. Viennet :

Ses dents, ses nerfs tressaillaient de fureur, Il secouait la barbe de l'ermite.

« Vieux fainéant, mendiant, hypocrite, » S'écriait-il, etc

Et encore trois pages plus bas il gourmande ses barons sur le même ton :

« Manants, vilains, savonniers, scélérats, S'écriait-il, nous aurons des soldats, Vous nous paierez cette infâme contrainte; Foin des serments que m'arracha la crainte, »

Il avait déjà dit plus haut :

« Foin de l'hymen, je me ris de ses chaînes. »

Encore plus bas dans un accès de jalousie :

« O dents de Dieu! dit-il, s'il était vrai.

Si dans la tour il était avec elle,

Si mon honneur... Coquin, je te tûrai ! »

Remarquez, je vous prie, cette réticence; c'est la seule que Fauteur se soit permise dans le cours de

l8 CRITIQUE LITTÉRAIRE

son poème, sans doute pour y mettre un peu de tout.

Mais voici bien longtemps que le roi Jean nous occupe; écoutons à présent M. Viennet plaisantant, M. Viennet en colère, M. Viennet décrivant, et vous verrez que c'est toujours à peu près la même poésie.

M. Viennet parle-t-il de quelques hypocrites de nos jours? Ce sont à Tentendre :

Béats de cour^ petits saints de salon, Qui, du bureau prenant l'air et le ton, Depuis douze ans ont rappris leurs prières,

[Rappris vaut bien rouverte et réciproquement.)

Et qu'un beau jour au sortir du sermon, Viendra saisir la griffe du démon Sur le duvet de quelques tripotières.

(Le cœur se soulève à de pareilles expressions qui se sentent des lieux que fréquentait Régnier.)

Voici M. Viennet faisant des comparaisons poétiques :

Telle autrefois, vertueuse Judith,

Dissimulait ta sainte perfidie,

Quand, d'Holopherne endormant la furie,

Tu reluquais au chevet de son lit,

O grand couteau! etc.

Voici enfin M. Viennet se faisant un simple mortel, et déposant en riant la trompette épique :

« Et par respect tu pilles ses Etats, »

Dit le roi Jean dont l'active mâchoire

Avait déjà croqué deux poulets gras.

On le dépouille (l'espalier), et les pêches vermeilles,

A pleines mains tombant dans les corbeilles,

Disparaissaient sous les dents du glouton

Comme du mil dans le bec d'un oison.

Il achevait sa troi:{ième douzaine! etc.

Et si quelques hommes d'esprit et de goût disent à M. Viennet que tout cela ressemble aux rêves d'un cerveau malade et qu'il y a dans ses vers trop d'ordures et d'ignobles plaisanteries pour qu'ils ne soient que burlesques, M. Viennet répondra dans son langage accoutumé :

Je me bats Vœil de leur morale austère.

A la bonne heure. On n'a rien à dire à un homme qui se bat l'œil de nos vieilles lois, qui se bat l'œil de nos mœurs antiques, qui se bat l'œil de noms respectables et de choses vénérées, qui se bat même les deux yeux de la langue française, de cette belle langue qui devrait au moins lui être sacrée, puisqu'il ne veut rien respecter.

Encore, si de tous ces sacrifices faits au bon sens, aux mœurs, à la vraisemblance, au bon goût, nous avions vu surgir quelqu'une de ces œuvres sans

nom dont parlent les sorcières de Macbeth ; s'il y avait au fond de cela ce qui se trouve partout de nos jours, de Tesprit eidePintérêt; sila Philippide nous produisait le même effet que la Tempête de Shakespeare; si, en un mot, dans ce fougueux et forcené délire, on voyait surgir quelque figure bizarre, mais nouvelle, mais attachante, on pardonnerait peut-être à un homme grave de s'être fait burlesque.

Mais non ; c'est un chaos sans fin et sans remède, c'est une abondance déplorable que M . Viennet, à la fin d'un de ses chants, a fort bien comparée à un robinet qu'on tourne et qui lâche à longs flots un mauvais vin de Suresnes : car tout cela est si facile de nos jours que c'est pitié de ne pas y exceller. Au moins l'homme de talent du temps d'Alexandre, qui jetait des grains d'orge à travers le trou d'une aiguille, était-il sûr de son fait; tandis qu'ici le grain d'orge est souvent à deux pieds de Taiguille.

Et de nos jours quel est le bourgeois retiré qui ne s'amuse à ces honnêtes plaisanteries? Quelle est l'oreille qui ne s'habitue à ce ronflement des vers de dix pieds, à ce retour monotone et facile de rimes qui se croisent et se heurtent dans tous les sens? Moi-même, si je voulais absolument faire un poème burlesque, un poème sur le poème de

LAPHILIPPIDE 21

M. Viennet, comme M. Viennet en a fait un sur celui de M, Parceval, je ne voudrais pas trois mois avant d'avoir achevé cette œuvre de poésie. Voici d'abord comment j'entrerais en matière :

Oh! dites-moi, Muse, je vous en prie, (luel est le but du chantre respecté Qui, l'œil levé sur la postérité, Chante ses vers, le plus souvent les crie A haute voix, par Pégase emporté?

D'aller en croupe à l'immortalité Le doux poète aurait-il la manie ?

Ou bien veut-il place à l'Académie?

Ou bien encor, n'aurait-il tant chanté Q.ue pour défendre, éloquent député, Les droits acquis à sa belle patrie?

Certainement voici de bons petits vers burlesques sans façon, et qui, modestie à part, ne sont pas deux fois plus mauvais que ceux de M. Viennet. Or, je vous demande un peu, que peut-on penser d'un homme qui de nos jours oserait mettre son nom à des vers qui ne seraient que dix fois meilleurs que les miens?

Je vous demande encore beaucoup de patience, mot! cher lecteur, pour un troisième article sur le poème du député de l'Hérault.

22 CRITIQUE LLITERAIRE

Je supplie qu'on me pardonne d'en parler si longuement. Mais, dans cette monotone et fastidieuse analyse, il ne s'agit rien moins que d'un poème en deux volumes renfermant :

Le tome I^r, 35o pages; le tome II, 362 pages. Total, 712. Et, comptant par chaque page vingtcinq de ces vers si nobles et si ronflants que vous savez, nous avons après toute opération préalable le nombre énorme de dix-sept mille huit cent vers; de sorte qu'il se trouve que, de toutes les manières, la Philippide est le plus terrible comme le plus sérieux des poèmes badins; en ce sens-là surtout M. Viennet est le Chapelain du burlesque, et d'autant plus Chapelain qu'il n'a mis dans son poème ni préface, ni arguments, ni notes, ni aucun de ces hors-d'œuvre qu'un lecteur intelligent peut passer sans trop de scrupule.

Dans la Philippide^ depuis la première page jusqu'à la dernière, tout est matière à lecture et à étonnement, surtout quand on songe que, M. Viennet ayant mis vingt ans à accomplir ce rêve poétique, il lui a fallu depuis l'année 1 802, un jour de sa vie, pour un vers, ajouter 83 centièmes de vers à

son poème, tant de nos jours nous avons poussé loin la conscience poétique et le soin minutieux des petits ouvrages.

D'après tout cela, il vous est facile de juger que, pour Texamen de pareils faits, ce n'a pas été trop de trois articles ; peut-être même me trouverezvous passablement léger et futile en comparant mes trois articles aux sérieuses beautés que je vous ai développées avec tant de soin.

Pourtant mon dessein n'est pas aujourd'hui de revenir sur les plus curieux passages de la P/zflippide.

Il en est d'un ouvrage de l'esprit, de ces ouvrages surtout qui n'appartiennent qu'aux plaisirs de l'imagination et du cœur, comme d'un homme que vous voyez pour la première fois, et que vous jugez en cinq minutes avec la facilité d'un véritable Irlandais.

Et, en effet, certaines convenances, certaines affinités de mœurs ou de langage, décident souvent d'une amitié de toute la vie ou d'une antipathie éternelle.

Pour notre poème, il me semble que nous sommes largement dans ce dernier territoire , et que, dans cette interminable musique du même vers se repliant sans cesse sur lui-même comme un serpent dans la poudre, nous avons entendu

assez de dissonances pour être bien aises de ne pas y revenir. J'aurais moi-même été des derniers à en reparler, si, dans mes contemplations poétiques, et au milieu de mes efforts souvent impuissants pour me fixer parmi tant d'événements divers, je n''avais été obsédé d'une foule de questions que je m'adressais à moi-même san^ pouvoir les résoudre.

Par exemple, la première chose que j'aurais voulu savoir, c'était la raison pour laquelle M. Viennet avait fait plutôt un poème rimé qu'un poème en prose poétique, plutôt un poème grotesque qu'un poème épique, plutôt un poème en vingt-six chants qu'un poème en vingt-un chants comme Voltaire; pourquoi enfin M. Viennet, après tant de tragédies tombées^ ne s'était pas condamné à ne plus rien faire.

Car on a beau s'extasier et crier au ridicule à propos de l'àne de Buridan, il est certain que dans toutes les actions humaines, dans l'action poème-épique surtout, la plus contraire à nos actions de créature raisonnable et bornée, nous trouvons toujours une cause puissante qui nous excite, qui nous donne la force de commencer, la force d'atteindre le milieu, la force d'achever.

Et, quand l'œuvre est accomplie, n'avons -nous pas besoin d'un autre courage aussi supérieur à

ces trois forces réunies que Paul Scarron est supérieur à M. Viennet, pour nous décider à produire au grand jour, à afficher avec notre nom et précédé de nos initiales M.-J.-P.-G. le résultat encore inolfensif de nos caprices ou de notre loisir !

Car vous ne me persuaderez pas qu'un homme tranquille qui sent dans son portefeuille un amas de vers près de s'échapper ne réfléchisse à deux fois avant de les jeter dans le monde, surtoutquand, sans profit pour sa gloire et sa renommée, il en a jeté un si grand nombre.

Je vous le demande, n'y a-t-il pas des convenances sociales et cette estime courante des salons à ménager? Un homme, quel qu'il soit, qui a publié un livre de vers, n'est-il pas forcé souvent de passer devant le magasin de son libraire, et d'essuyer ce froid salut d'un capitaliste offensé ? Tous ces petits chagrins d'auteur et même les insignifiantes critiques d'un méchant ga:^etier sans esprit et sans style, qu'on méprise souverainement , ne sont-ils pas autant de désagréments qu'un bourgeois ferait aussi bien de s'épargner? Parlez-moi, pour le bonheur et la gloire, d'un poème en portefeuille; on le lit à ses sociétés savantes, on le lit à ses amis, on le lit à sa famille, riisticatur, peregrinatur, delectat domi, comme dit Cicéron.

En vérité, cette manie de publicité m'a préoccupé étrangement depuis le premier vers de la Philippide jusqu'au dernier ; et alors pour la première fois j'ai très bien compris que Tinterrogation de Malebranche, qu'est-ce que cela prouve? qui était, si vous voulez, fort impertinente à propos d''Athalie, serait une excellente épigraphe aux poèmes de nos jours.

Voici donc le premier problème que m'a suscité la Philippide. Le second était peut-être plus sérieux. Je ne comprenais pas, et je ne comprends pas encore que, dans un siècle aussi complètement historique, un homme de sens consentît à se faire le parodiste d'une grande époque comme celle du règne de Philippe -Auguste. Certes il faut avoir grande envie d'être plaisant et de faire rire ses semblables, pour venir faire de la parodie avec ces temps si singulièrement animés du règne de Philippe-Auguste, alors que l'Angleterre et la France se livraient des combats à mort, alors que dans l'Europe tous les glaives étaient levés en faveur de ce grand dogme de la légitimité, qui a fini par surmonter tant d'obstacles ; alors que chaque page de ces tristes annales était ensanglantée , était pleine d'épouvante et d'horreur ! Et voilà les temps que vous choisissez pour faire de la parodie! Voilà les trônes ébranlés et chancelants que vous

choisissez pour vous servir de tréteaux, pour jouer plus à votre aise une ignoble parade à propos de nations qui s'égorgent et se maudissent ! Et vous croyez que nous irons rire à vos quolibets ! Non certes; vous n''arracherez pas un sourire, pas même le sourire delà pitié! C'est ainsi que de tout temps nous avons été chez nos voisins un sujet inexplicable et souvent méprisé d'héroïsme bouffon et graveleux. Ignorez-vous donc, vous qui riez de tout, qu'en Angleterre, un grand poète national qui s'appelle Shakespeare a fait cinq grands drames comme ceux d'Eschyle avec les histoires que vous profanez, avec les histoires que vous avilissez? Oui certes, nous nous souvenons de la mort d'Arthur dans Shakespeare, nous nous rappelons l'amour maternel de sa mère Constance, et les accents de ce jeune prince quand il s'écrie avec la simplicité racinienne du petit roi Joas : « Hubert^ mon cher Hubert, que t'ai-je fait, ne crève pas mes pauvres yeux ! » Tout ce drame est présent à notre âme, et voilà que vous voulez nous forcer à lire ce même drame parodié dans votre poème !

J'avais juré de ne plus l'ouvrir, ce malheureux poème, j'avais promis de ne plus rien citer, mais je n'y tiens pas, et nos lecteurs qui ont lu la tragédie anglaise, une tragédie du temps d'Elisabeth,

une tragédie que cette grande reine écoutait sérieusement, ayant à ses pieds un pauvre fou, Yorick, qui agitait ses grelots dans le moment le plus pathétique, nos lecteurs pourront juger si Yorick lui-même eût consenti que la Philippide, lui fût dédiée.

Voici répisode dont il s^agit :

Le roi Jean, au chant XIV de la Philippide^ a résolu la mort d\\rthur. Isabelle, la femme de Sans-Terre, se jette aux pieds de son époux, mais celui-ci :

« Paix! répond-il, vous n''êtes qtihme femme, De votre maître ignorez les secrets, De mon départ ordonnez les apprêts, Et renfermez !a pitié dans votre âme. » Il la repousse et s'éloigne à ces mots ; Et sur les mains Isabelle est tombée, Et, frémissant de ses affreux complots, Dans sa douleur elle reste absorbée.

Voyez la parodie. Pour punir le bon mouvement de cette pauvre Isabelle, le poète la jette à califourchon sur sa douleur et la laisse rêver en paix :

Au tendre amant que son cœur a quitté. Que dans les fers un barbare a jeté.

Après quoi le roi Jean va insulter son prisonnier dans son cachot avant de le faire mourir.

L'affreux Sans-Terre avance vers sa couche, Et, lui montrant un sourire farouche,

il lui fait un long discours, mais

Arthur se lève et découvre son sein, Et montre

Vous voyez que tous deux montrent quelque chose.

Mais Arthur, que va-t-il montrer en découvrant son sein ?

Arthur se lève et découvre son sein,

Et montre un front digne de sa couronne!

Aussitôt Jean-sans-Terre

Jette à ses pieds l'héritier de Richard; Et, savourant les délices du crime, D'un œil content le voyant expirer, D'un poids affreux il semble respirer,

Enfin on emporte le corps, et quant à Cunégonde, qui écoute sur le bord de la mer,

Un bruit sourd lui révèle Qu'un corps pesant est tombé dans les eaux.

D'après cela, vous comprenez tout ce qu'il y a de triste dans cette manière de faire delà parodie. D'ailleurs, de quel droit défigurer notre vieille France, et par quel hasard, pendant que Walter

Scott et tous les écrivains de son école jettent de riiistoire jusque dans le roman, par quel hasard le poète français se permet-il de jeter le roman dans rhistoire ?

Quoi ! ce sera donc en vain que nous aurons compris aujourd'hui que la vérité est plus intéressante et partant plus vraie que la fiction? Ce sera donc en vain que nous aurons ressuscité de nos vieux siècles la poésie, les vêtements, les mœurs, les lois, tout, même le langage, comme Ta fait M, de Barante, pour voir aujourd'hui ces mêmes héros historiques dépouillés de leurs vêtements, de leur physionomie si chèrement achetés. Non, non, il n'en sera pas ainsi, et le dédain public fera justice d'une si misérable et si ridicule tentative !

Après cela, que Fauteur dun pareil livre ait imaginé d'imprimer son titre de député, qu'il ait jugé à propos d'entrer à la Chambre sous des auspices aussi peu graves que nationaux, qu'il ne se soit pas rappelé que Jean-Jacques Rousseau etit rougi du fameux citoyen de Genève, au titre d'un roman d'amour; que le député de l'Hérault ait oublié toutes les convenances qui se présentaient d'elles-mêmes, qu'il ait consenti à charger son habit de député du ruban si frivole et si fané de jeune poète, voilà ce que je m'expliquerais plus

difficilement encore si j'avais l'honneur d'être électeur du département de l'Hérault.

Cependant, pour être entièrement juste envers la Philippide, je dois convenir que, malgré mes critiques en petit nombre, ce poème, bien qu'il ait maladroitement dépassé le mauvais côté de sept mille vers, n'en reste pas moins le meilleur poème burlesque de l'an de grâce 1828.

LA MULÉIDE

Par M. VIENNET (1829)

Page 1