M. VIENNET ET SON EPITRE AUX MULES ' DE DON MIGUEL
A chacun sa gloire. Cette Epitre aux Mules de don Miguel, dont nous avons parlé dans un premier moment d'enthousiasme en oubliant de nommer son auteur, est de M. Viennet, député de l'Hérault, et de qui pourrait-elle être, si elle n'était de lui? M. Viennet, seul dans le monde, depuis la mort
de M. d'Assoucy, Pempereur du Burlesque, est capable d'une pareille production ; aussi Ta-t-il peinte dans ce cachet spirituellement railleur que nous lui connaissons. Cette Epitre aux Mules de don Miguel est, à n'en pas douter, le produit d'un reste de cette verve bouffonne avec laquelle M. Viennet a improvisé pendant vingt ans son \Tam.one\\Q Philippide . L'auteur a mis trois grands mois et toute la chaleur d'une colère rentrée à couver ce nouveau chef-d'œuvre ; mais aussi quel chef-d'œuvre! quelle joie pour les palefreniers de Lisbonne! Un grand politique, qui, lassé de frapper à l'Académie française, frappe de toutes ses forces à la porte d'une écurie de Portugal ! On dit même que les habitants de ce sanctuaire ont refusé d'ouvrir, et qu'au préalable ils ont parlé de mettre aux voix l'introduction de ce nouveau venu, ce qui la rend plus que douteuse. Voyez l'ingratitude ! un homme si dévoué , si flatteur, si prêt à sourire au moindre faux pas de ces mules; un homme qui fait des vers français exprès pour des mules espagnoles, et qui les fait cependant de manière à se faire parfaitement comprendre. O mules! comme dit M. Viennet; mules, prêtez l'oreille à de si nobles accents.
Sur vos poitrails fringants, de sonnettes chargés, Dressez vos fronts vainqueurs, de plumets ombragés.
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Oui, quadrupèdes métis^ dressez vos fronts vainqueurs sur vos poitrails, à peu près comme le héros de la Pliilippide qui découvre sa poitrine
... Et montre un front plein dhine ardeur guerrière!
Dressez donc vos fronts sur vos poitrails,
Car vous partagerez les immortels honneurs Des oiseaux en qui Rome honora ses sauveurs!
C^est-à-dire que le Pinde en ses joies
Chantera de concert les mules et les oies.
Les oies ont sauvé le Capitole, les mules de don Miguel ont fracassé la jambe du roi. Dans la pensée de M. Viennet, c'est à peu près la même gloire; quand je dis la même gloire, je me trompe :
C'est trop peu d'un fémur fracassé,
D'un char mis en cannelle et d'un tyran versé, Sapez la tyrannie; achevé^ votre ouvrage!
C'est trop peu, acheve:{ votre ouvrage ! Comprenez-vous quelque chose d^atroce comme un pareil vœu fait de sang-froid à propos d'un malheureux prince que ses chevaux ont renversé? Cest trop peu ! Que faut-il donc à M. Viennet pour qu'il soit„ satisfait, pour qu'il consente à mettre les mules sur le même rang que ce^ oiseaux en qui Rome honora ses sauveurs? Vraiment, un
jeune roi est étendu par terre, et, sous prétexte que c'est un tyran, voilà que M. Viennet crie aux mules : Hue donc ! c'est trop peu ! achevé^ votre ouvrage! Et toute cette horreur nous est donnée comme de la bonne plaisanterie! Toutefois, pas d'indignation ; nous savons par expérience que l'esprit de M. Viennet est une espèce de cheval fougueux qui metencannelle tout ce qu'il touche, et qui vous brise toute une histoire, comme de simples mules vous brisent un fémur et vous versent un tyran. D'ailleurs, par un grand calcul qui n'appartient qu'à lui, M. Viennet ne peut même pas être méchant : à Tinstant même où il est sur le point d'être odieux, le voilà qui se précipite dans l'absurde, il tombe d'un vœu sanguinaire dans un vers très innocemment burlesque. Ainsi, après avoir crié à ces pauvres mules : C'est trop peu ! achevé^ votre ouvrage ! il fait de ces quadrupèdes métis des espèces de mannequins politiques; il change Thraséas en Polichinelle, la batte d'Arlequin remplace son poignard, et il crie gravement à ses mules:
Que des plaines d'Ourique aux rochers de Bragance, A vos hennissements s'éveille la vengeance; Enfoncez les prisons, sauvez ces libéraux Que votre Busiris promet à ses bourreaux; Sauvez ces francs-maçons, qui ne se doutent guères Des maux que la justice impute à leurs mystères.
LA MU LÉ IDE Sq
Remarquez, je vous prie, ces vers prophétiques. Ce petit poème burlesque a été lu pour lapremière fois dans une Loge de francs-maçons^ et voilàque, par une ironie amère, le poète, tout en déclamant à ses FF ,'. de pareils vers, s^écrie : « Sauvez ces francs-maçons ! ces francs-maçons qui ne se doutent guère des sottises qu'on leur impute, » Ah ! mes frères, j'en atteste le Grand Orient, vous seriezvous doutés de cette sottise-là? Est-ce nous, je vous prie, qui vous l'attribuons les premiers? Ne sort-elle pastoute vive de votre sein ? Vos mystères^ pour cette fois, n'ont-ils pas trop parlé ? Vraiment, si quelqu'un était en droit décrier: Sauve:{ les francs - maçons ! n'était-ce pas les francsmaçons eux-mêmes? n'auraient-ils pas bienfait, à l'aspect de l'épître, de faire un petit vers pour M. Viennet dans le genre du Jion ignara mali ?
Prends pitié, franc-maçon, des francs-maçons tes frères.
Mais non, toute cette pitié ne peut convenir qu'à des mules, et M. Viennet, ne gardant rien pour lui de son conseil, se met à parcourir de nouveau les fastes de l'histoire romaine, pour chercher des comparaisons à ses mules. Vous avez déjà vu qu'il les a comparées
Aux oiseaux en qui Rome honora ses sauveurs.
Plus bas il les compare
A ce cheval en us Q.u'aux fastes des consuls fit inscrire Caïus.
Et deux vers après, pour achever le parallèle, il leur dit:
Comme cette louve, orgueil du nom romain,
Vos images toujours revivront sur l'airain.
De sorte que voici des mules qui sont en même temps oies, cheval, oiseaux et louves d^airain,sans compter que les mules peuvent bien n'être pas des mules, car les gens de cour sont si moqueurs !
.. .. Le courtisan, fier de ses parchemins, Parle de votre père avec des airs hautains, Répète, en affectant un mépris ridicule, Q.ue le sang des baudets dans vos veines circule.
Méprisables courtisans, en effet, qui répètent que le sang des baudets circule dans les veines des mules, comme si cela n'était pas un peu vrai ! C'est qu'en effet M. Viennet a changé tout cela; comme nous sommes tous égaux, il en doit résulter que la mule n'a rien du baudet, pas même les oreilles, il n'y a que de ridicules courtisans qui puissent soutenir le contraire. C'est comme dans la littérature de 93, quand on accusait je ne sais quel géomètre de faire de la géométrie d'aristocrate,
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parce qu'il y avait des angles inégaux entre eux. De même, dans la poésie de M. Viennet, les mules de don MigQel sont égales aux chevaux d'Arabie; leur père, Tâne, ne doit pas leur revenir en mémoire, même quand elles iront au moulin: ainsi le veut régalité ; il n'y a que M. de Buffon et de ridicules counisans qui puissent nier le fait. Ainsi donc, mules, soyez tout ce qu'il vous plaira, oies, cheval, oiseaux ou louves, mais ne soyez pas filles de baudet, M. Viennet vous le défend, cela gâterait sa théorie des droits et des devoirs :
Alors, vous n'auriez pas, aux dépens du trésor, Des étables de marbre et des râteliers d'or, De Veau blanche écumant dans une auge dorée, Rafraîchissant le soir votre bouche altérée.
Oui, mules, vous n'auriez ni eau blanche, ni râteliers d'or, ni auge dorée, et pour comble de biens, s'il est une fois prouvé que les ânes ne sont pour rien dans la naissance des mulets,
Nos belles, adoptant vos crins et vos couleurs, Quitteront la girafe et les saules pleureurs; De bijoux à la mule orneront leur corsage, Et chez Berthellemot suceront votre image.
Voilà comment M. Viennet comprend la plaisanterie française. Pour lui, la plaisanterie n'est plus, comme jadis, une ébauche élégante et gra-
cîeuse, c'est une grosse caricature rouge et noire comme on en voit à la porte des vitriers de la rue Saint-Jacques. Et ici, notez bien que Tignoble de Pimage est égalé par Pignominie du style. Figurezvous, par exemple, une jeune femme, une belle, comme dit M. Viennet, portant les crins d'une mule, les couleurs fauves d'une mule, ayant au cou des bijoux à la mule, un fer à cheval, par exemple, des fers à clous d'argent ravis à leurs sabots! et suçant chez Berthellemot Vimasre d'une mule ! En vérité, ne dirait-on pas un délire poétique, et plus d'une fois, si ce n'était le nom de l'auteur, ne croiriez-vous pas qu'il s'agit de ce paillasse à visage essuyé dont parle Despréaux?
Car, en tout état de cause, quand on se décide à faire un pareil métier, quand on se fait le gracioso d'une époque, il faudrait au moins mettre de l'art et du goût dans ses quolibets. Mais dans VEpître aux Mules le quolibet n'est que l'accessoire, le grivois n'est qu'un hors-d'œuvre, le grotesque qu'une transition ; le grotesque joue dans le poème un rôle aussi nul que le roi Philippe dans la Philippide. Le principal héros de ce livre, après les mules bien entendu, est M. Viennet luimême, M. Viennet avec tous ses souvenirs de gloire et de poésie, M. Viennet qui ne voit dans le monde que des esprits acharnés à sa perte : la Ga:{ette