CHAPITRE VI
La musique jusqu'en 1860.
§ 1. L'opéra sons l'empire et la restauration. Daîayrac. — Méhul. — Chenibini. — Lesueur. — Berton. — Catel. — Spontinù
Au commencement de ce siècle, la scène française était illustrée par plusieurs compositeurs dont nous avons déjà parlé.
Dalayrac (1753-1809) mettait le sceau à sa réputation par de nouvelles productions, empreintes de grâce, d'originalité et de puissance dramatique : Maison à vendre (1800), Picaros et Diego {;\%^?>), Gw/is^a^z (1805). ■— jVIkhul (1763-1817), après avoir donné r/ra^o, opéra-bouffe dans le genre italien (1802), obtenait un succès triomphal avec Joseph^ œuvre pleine de grandeur, de tendresse et d'inspiration (1807). — Cherubinl(1760-18/i2) faisait applaudir sa science profonde et son instinct mélodique dans les Deux Journées (1800), Faniska (Vienne, 1806) et les Abencéra^es (1813). Il devait également s'immortaliser par ses compositions religieuses, ses quatre grandes messes et son Requiem^ dont la haute valeur est encore si appréciée auj ourd'hui. — Lesueur (1763-1837), déjà célèbre comme musicien d'église, faisait représenter les Bardes (180/i), son chef-d'œuvre dramatique, qui lui valait, à la retraite de Paisiello, la place de maître de chapelle de l'empereur. — Berton (1 767-1 8Zi/i), l'auteur applaudi de Mon?a«o et Stéphanie, affermissait sa renommée par deux autres œuvres charmantes: Aline, reine de Go Iconde (1803) et Françoise de Foix (1.809). — • Catel (1773-1830), habile théoricien et compositeur dis-
tingué, bien qu'un peu froid, faisait paraître dans la même année (1802) son Traité d'harmonie et son opéra de Sémiramis.
Mais le musicien qui, sous l'empire, brilla du plus vif éclat sur la scène de l'Académie de musique fut Spontini, compositeur italien, qui vint s'établir à Paris en 1803, après avoir fait jouer une quinzaine d'opéras dans son pays. Spontini (177/t-1851) eut d'abord à lutter contre les compositeurs français;, exaspérés par l'établissement à Paris d'un théâtre italien, que le premier Consul soutenait ouvertement et qui initiait le public aux chefsd'œuvre de Gughelmi, de Paisiello, de Mozart et de Gimarosa. Deux opéras-comiques, t/iJ/e ei la Petite Maison (180A), furent les débuts malheureux de Spontini, sur la scène française ; mais, dans la même année, il prit sa revanche avec Milton, qui réussit, malgré la cabale des jaloux et des envieux. Peu de temps après, l'impératrice Joséphine nommait Spontini directeur de sa musique et Jouy lui confiait le livret d'un opéra, la Vestale, que Méhul etCherubini avaient refusé.
Les ennemis du maître italien redoublèrent d'intrigues; ils firent refuser sa partition par les artistes de TOpéra et allèrent siffler, au Concert spirituel, un oratorio de sa composition. Mais la volonté de l'empereur fit taire les opposants et l'Opéra se vit obhgé démonter laVestale, par ordre supérieur. Napoléon, ayant fait exécuter des fragments de cette œuvre aux Tuileries, dit au compositeur : « VQtre opéra abonde en motifs nouveaux ; la déclamation est vraie et d'accord avec le sentiment musical ; de beaux airs, des duos d'un effet sûr, un finale entraînant ; la marche du supplice me paraît admirable. Monsieur Spontini, je vous répète que vous obtiendrez un grand succès ; il sera mérité. »
Le 11 décembre 1807, la Vestale était donnée à l'Opéra au milieu d'applaudissements unanimes, et le public ratifiait les éloges donnés au musicien par Napoléon 1". Ce chef-d'œuvre de Spontini est surtout remarquable par la force, la majesté, la grandeur et l'intensité de l'expression dramatique, ainsi que par le coloris et la richesse de l'instrumentation. Le finale du second acte est un des plus beaux qui soient au théâtre.
Spontini fut moins heureux dsius Fernand Cortez (1809), qui
contient cependant des pages remarquables, parmi lesquelles il faut citer la scène de la révolte et un trio sans accompagnement ^ le premier qui se soit produit à la scène française.
Un autre opéra, Olympie {]S\9), eut encore moins de succès. Irrité de cette chute imméritée (car Olympieiwi fortbien accueilli en Allemagne), le compositeur quitta Paris et se rendit à Berlin, où le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III, le nomma directeur général de sa musique.
« Spontini se voua exclusivement au genre illustré par Gluck et perfectionné par Méhul : il lui donna des développements plus amples et il sut satisfaire aux besoins de la pompe théâtrale, à toutes les exigences de notre scène, sans jamais tomber dans la froideur. Noble et solennel, puissant et dramatique, Spontini agrandit le cadre de notre opéra et introduisit dans la tragédie musicale, telle que Gluck et Méhul l'avaient comprise, l'accent passionné du sensuahsme italien. Par la justesse de sa déclamation et par la beauté de ses récitatifs, par le magique coloris de ses tableaux et par la vigueur de ses conceptions, il appartient à l'école française et il en est devenu un des plus sympathiques représentants ; mais, par ses rythmes mouvementés, par la contexture de ses mélodies voluptueuses, par la verve, par le feu de son éloquence toute méridionale, il reste le plus émouvant et le plus pathétique des maîtres napohtains (1). »
Spontini a donc été le continuateur de Gluck et le précurseur de Rossini.
§ 2. L'opéra- COMIQUE sous l'empire et la restauration.
Paev. — Plaîïtade. — Alex. Piccmnl. — Catrufo. — Blangini. — M^^S. Gail. [hochsa. — Nicolo houard. — Boïeldieu.
Sous l'Empire, un certain nombre de compositeurs se produisirent, avec plus ou moins de succès, dans le genre de l'opéracomique. Paer (1771-1839), après avoir écrit une vingtaine d'opéras, joués avec succès en Italie, s'attacha à la fortune de
(1) G. CiiouQUET, Histoire de la musique dramatique en France.
i» PETITE ENCYCLOPEDIE ML'SICALE.
Napoléon, qui goûtait fort sa musique, et vint se fixer à Paris avec les titres de compositeur et directeur de la musique particulière de l'empereur, maître de chant de l'impératrice Marie-Louise et directeur del'Opéra-Bouffe. Il composa alors plusieurs partitions, entre autres l'Agnese, qui eut une véritable vogue. En i821, Paer donna au théâtre Feydeau son charmant opéra-comique, le Maître de Chapelle^ dont le succès fut éclatant et qui s'est maintenu au répertoire. — Plantade (1 764-1 839) se fit d'abord une grande réputation par la publication de différents recueils de romances, genre fort à la mode alors. Plus tard, il aborda la scène avec un succès assez médiocre : les Deux Sœurs (1791), Palma (1797), Zoe (1800) et le Mari de circonstance (1813) sont les seuls ouvrages qui méritent d'être cités. — Alexandre Piccinni U''99- 1850) s'est fait connaître par quelques opéras-comiques : Arlequin au village^ la Femme justifiée^ Wmoureux par surprise, etc. Mais ce qui a principalement établi sa renommée, ce sont les innombrables ballets et airs de toute nature qu'il a composés pourpkis de deux cents mélodrames, joués sur les théâtres des boulevards. — Catrufo (1771-1851), après avoir produit plusieurs opéras-bouffes en Italie et à Genève, vint se fixer à Paris en 1810 et fit jouer à l'Opéra-Comique un certain nombre d'ouvrages dont quelques-uns furent fort bien accueillis. Nous citerons : Félicie ou la Jeune Fille romanesque (1815), une Matinée de Froniin] (1815) et le ^'oyage à la cour (1825). — Blangini (1781-18/il), connu par ses romances et ses agréables nocturnes à deux voix, fît représenter à Feydeau : Chimère et Réalité (1803), les Femmes vengées (1811), la Sourde-Muette (1815), etc. Son opéra de Nephtali ou les Ammonites (1806), renferme aussi plusieurs morceaux qui ne sont pas sans mérite. — M"" Sophie Gail (1776-1819) se fit applaudir comme cantatrice et comme compositeur. Zes Deux Jaloux {i'èlo) et la Sérénade [\^i^) furent principalement reçus avec une faveur marquée. — Le fameux harpiste Bochsa (1789-1816) fit jouer plusieurs opérascomiques dont les mieux accueillis furent : Alphonse d'Aragon (I8I/1) et la Lettre de change (1815). — Nicolo (Isouard) (1777- 1818) fut un des musiciens les mieux inspirés et les plus goûtés
de la période impériale. Sa musique vive et gaie, sa mélodie gracieuse sont souvent gâtées par la préciosité et l'afféterie ; mais on ne peut refuser à Nicolo deux qualités des plus importantes, le charme et le mouvement scénique. Il suffit de citer les Rendez-vous bourgeois {\%^1)^ Cendrillon (1810), Joconde (I8I/1) et Jeannot et Colin (1814), pour rappeler les succès les plus brillants de rOpéra-Comique. Nicolo était en pleine possession de la faveur publique, lorsqu'il en fut tout à coup dépossédé par uq rival redoutable, qui l'écrasa bientôt de son éclatante fortune. BoiELDiEU (1775-183/i) s'était déjà fait avantageusement connaître par un certain nombre de romances et quelques opérascomiques : la Dot de Suzetie^ la Famille suisse y Zoraiyne et Zulnare, et surtout le Calife de Bagdad et Ma Tante Aurore, qui furent chaudement acclamés, lorsqu'il partit pour la Russie, au mois d'avril 1803, avec le violoniste Rode et le violoncelliste Lamare. Après un séjour de sept années à Saint-Pétersbourg, où il fut comblé de faveurs et d'égards par le czar et la haute société russe, Boïeldieu revint à Paris, où il donna Jean de Paris, dont le succès fut retentissant. On remarqua dans cet ouvrage toutes les qualités nouvelles que le maître avait acquises ou qui s'étaient développées pendant son absence : correction admirable de style, science des proportions et des effets scéniques, instrumentation plus vivante et plus colorée. Le Nouveau Seigneur du village (1813), la Fête du village voisin {\%\ii) et le Petit Chaperon-Rouge[\%\^) furent l'occasion de nouveaux triomphes. Enfin, le 10 décembre 1825, l'Opéra-Comique donna la Dame blanche, qui fut accueillie par des transports unanimes d'admiration.
. « Ce fut au mois de décembre 1825, dit Fétis, qu'on donna la première représentation de la Dame blanche', près d'un an après, et lorsque cent cinquante épreuves de la même pièce eurent été faites, la foule des spectateurs encombrait encore la salle Feydeau chaque fois que cet ouvrage était joué. Le succès fut le même partout ; la nouvelle musique de Boïeldieu fut chantée dans tous les concerts, dans tous les salons, et ses motifs servirent de thèmes à mille arrangements divers. Le développement pro-
gressif des facultés du compositeur, qui n'avait cessé de se faire apercevoir depuis ses premiers essais de musique dramatique, n'a jamais été plus sensible que dans la Dame blanche. Jamais son style n'avait été plus varié ; jamais il n'avait montré autant de force expressive ; jamais son instrumentation n'avait été si brillante; jamais, enfin, il n'y avait eu autant de jeunesse et de nouveauté dans sa composition; cependant il était resté luimême et n'avait rien emprunté à la musique rossinienne. 11 est même remarquable qu'il ait pu varier, comme ill'a fait, les effets de son nouvel opéra, faisant peu d'usage de modulation, affectionnant les tons principaux de ses morceaux, et n'employant que des harmonies simples et sans recherche. Rien n'indique mieux la facilité d'invention mélodique que cette unité tonale unie à la simplicité d'harmonie. »
Boïeldieu est le premier des trois génies qui ont porté à un si haut degré de perfection notre opéra-comique français. Bientôt nous verrons apparaître les auteurs du Pré aux Clercs et du Domino noir, Hérold et Auber.