SIXIÈME LEÇON
Ph. Berthelîer. Lévrier. Pécolat. Besançon Hug-ues. Traité de combourg'eoisie avec Fribourg" et Berne (15S6).
Le duc de Savoie et Tévêque gardaient un violent ressentiment envers les Eidguenots et surtout contre Philibert Berthelier, un des plus fervents partisans de l'alliance avec les Suisses. Celui-ci avait fondé une association de jeunes gens, les Enfants de Genève, dont le but était de se défendre, eux et leur patrie, contre le duc et Tévêque. « Qui touche l'un touche Vautrer^ était leur devise. Berthelier avait déclaré, à plusieurs reprises et publiquement, qu'en dehors de ses fonctions de vidomne, le duc n'avait aucune autorité sur les habitants ; qu'il n'était pas le souverain de la ville, et qu'il avait souvent violé les Franchises, Malgré les prières de ses amis, Ph. Berthelier n'avait pas quitté Genève : il n'ignorait pourtant pas le sort qui l'attendait.
Le 23 août 1519, il fut arrêté sur l'ordre de Jean de Savoie et jeté dans un cachot du château de l'Ile, qui appartenait au duc. 11 fut accusé d'avoir comploté contre la vie de l'évêque et du duc. Au mépris des Franchises, il fut jugé, non par les syndics, mais par un juge d'occasion, qui le condamna à mort comme coupable de « rébellion envers son très puissant seigneur et maître, le duc». Il aurait peut-
être obtenu sa grâce en la sollicitant du duc. Il ne le voulut pas. Il fut décapité, devant le château de l'Ile, le 24 août 1519.
Berthelier ne fut pas la seule victime de Tévêque. Quelque temps auparavant, Pécolat, un autre Eidguenot, avait été torturé et emprisonné; il n'était sorti de prison que grâce a l'intervention de l'archevêque de Vienne en Dauphiné, auquel les syndics avaient du s'adresser pour obtenir justice.
Ami Lévrier, juge des excès (c'est-à-dire chargé de juger les délits commis par les ecclésiastiques), était aussi un patriote. Dans le sein du Conseil épiscopal, dont il était membre, il s'était toujours opposé aux projets du duc. Ce dernier le fit arrêter en plein jour, sur la place de Saint-Pierre, et conduire au château de Bonne, au pied des Voirons. Là, il fut mis à la torture, et, après un jugement sommaire il eut tête tranchée.
Les Eidguenots. épouvantés, s'étaient réfugiés à Fribourg. Voulant profiter de leur absence, et faire consacrer officiellement le droit de souveraineté qu'il voulait exercer sur Genève, le duc convoqua en Conseil général les citoyens qui étaient restés dans la ville. C'étaient presque tous des Mamelons. Pour plus de sûreté, il les fit entourer par ses soldats, armés de hallebardes et prêts à leur faire un mauvais parti, s'ils résistaient à ses désirs. Les citoj^ens déclarèrent «qu'ils désiraient vivre désormais sous l'obéissance et protection de Monseigneur le duc». Ce Conseil général est connu sous le nom de Conseil des Hallebardes.
Se croyant désormais maître de Genève, le duc retourna dans ses Etats.
Quelques jours après son départ, les Eidguenots revinrent, porteurs d'un second traité de coinbourgeoisie. Besançon Hugues avait réussi à conclure une nouvelle alliance non seulement avec Frihourg, mais aussi avec la puissante république de Berne. Ces deux Etats s'engageaient à défendre Genève contre tous ses ennemis ; à son tour, elle devait les aider pour la défense de leur pays, quand elle en serait requise.
Ce traité fut ratifié à la presque unanimité des citoyens, le 25 février 1526. On avait eu soin auparavant d'annuler les décisions prises au Conseil des Hallebardes. Tous les Mamelous quittèrent la ville et allèrent rejoindre le duc.
llm« Récit. Jean Pécolat (1517).
En 1515, l'évêque de Genève, Jean de Savoie, avait fait un voyage à Lyon. Il avait emporté avec lui des provisions, et entre autres des pâtés de poissons qui, pour avoir été mal préparés ou trop longtemps gardés, rendirent malades ceux qui en mangèrent et causèrent la mort de quelques personnes. On ne prit d'abord aucune information sur cette affaire. — Deux ans après, Pécolat, homme aimé à cause de sa gaieté et de sa bonne humeur, dînait chez Tévêque de Maurienne. Comme celui-ci se plaignait de Févêque de Genève, Pécolat lui dit en riant; « Ne vous mettez pas en peine. Monseigneur! Nonvidehit (lies Pétri » (il ne verra pas les jours de saint Pierre!) C'était une expression proverbiale dont on se servait
sou vont, surtout on parlant dos papos ot dos occlésiasti- ((uos qui approohaiont do leur fin : Péoolat.enroniployant, voulait diro qu'il croyait, d'après los apparoncos, (luo oo prohit no vivrait pas longtemps. Ce propos ayant été rapporté ii Jean de Savoie, il n'en fallut pas davantage pour motiver l'arrestation d(^ Péeolat, qui fut emmené dans le ehàteau do Thioz, t»n Faucigny. Péeolat était intimement lié avee Pertlielier, ce qui le rendait coupable aux yeux du duc et do l'évéque. 11 fut accusé d'avoir empoisonné les pâtés de poissons dont nous parlions tout à l'henre. On le soumit au supplice do l'estrapade et on le garda quatre mois en prison. Puis il fut remis aux syndics, qui, d'après les Franchises, étaient ses juges naturels et Pavaient vainement réclamé: devant (Uix. il désavoua les déclarations que la violence des tourments lui avait arrachées. Alors il fut reconduit en prison; craignant d'être exposé à de nouvelles tortures, il prit le parti de se mettre hors d'état de faire à l'avenir aucune révélation. On avait fait venii* un barbier dans sa prison pour le raser. IVcolat protita dun Uiomont d'inattention de ses gardes; il s'empara du rasoir et se tit à la langue une large entaille. On arriva à temps pour l'empêcher de la séparer en entier; mais il n'en resta pas moins bègue pondant le reste de sa vie.
Son procès traînait vu longueur. Ses parents et amis, voyant que Pévèque ne paraissait pas vouloir le lâcher, obtinrent des lettres patentes de la cour métropolitaine de \'ienneen Hauphiné, qui sommaient l'évéque et sesothciers de comparaître, pour déclarer les causes de la détention de Péeolat. La cour de Vienne répéta inutilement ses citations jusqu'à trois fois; ensuite elle condamna l'évéque et ses officiers à relûcher Pecolat ; bientôt après, elle les excommunia; puis elle frappa tout le diocèse de l'interdit. Cette mesure atteignit le but désiré : le peuple, qui se
voyait privé du service» divin, s'ameuta vt loira pai- ses clauicurs révô(iiio, à relâcher Pécolat.
(D'apivs IMcot).
12""^ H<vi(. Morl de Berthelier (1519).
\jO 'JO août lôlî), l'évôcjuc ,\o,\u de Savoie, (jui avait, quitté (ieiiève pour laiss(M- le due maître (Ta^nr m sa u^uisc», revint avec ino liommes de troupes, lie lendemain, il tit asseml)l(M* le ('onseii fjjénéral, où il se rendit avec tout l'appareil d(^ la souveraineté; il déclara qu'il châtierait ceux (pii sei'aient assez tiMiK'raii'es pour entreprendre de résister à ses volont(''s,
(> n'étaient [)oint la de vaines menaces.
Les amis de A'/-^//c/i(?/ l'avaient supplié de s'eid'uir. Mais, hourfijeois de Kril)oui'}jj, aimé du peu|)le. et sui"tout d'un courage inébranlalde, il avait voulu restei* dans la ville. L'évoque donna ordre de l'arrêter. Le lundi 2.'] août, le vidomne ( ;ons(Ml, informé (pie H(M"thelier était alléde p^rand matin ù s(m jardin, situé sur le liord du l\hone, se rendit vers lui accom|)a,i2:né d'un grand n(Muhre de soldats, Berthelier, qui l'evenait, les aperçut et continua trancpiillement sa route. Le vidomne l'arrêta au nom de l'évêepie, et lui diMUMuda sou épée. Il fut amené au château de l'Ile; chemin faisant, il caressait uiu» helette cpril portait dans son vêtement. Comme ses gardes lui insinuaient (pi'il pourraitohtenir sa grâce, en la demandant au duc: « — il (( n'(îst pas mon prince! et, h; fût-il, je n'aui'ais garde de (( le faire. C'est aux méchants à (lemand(U- gi'âce, et non « à moi, ((ui n'ai rien faitd'indigne dun hommedehien.» « — Alors tu n'éviteras pas ton sort! » Sans répondre, il traça, <'n latin, sur la muraille, ces mots du Psaume IIS: « .le ne moui'rai i)oint, mais je vivrai et je i*aconterai les (euvres du Seigneiii". »
Mais l'évêque» impatient de se défaire du patriote, ordonne de le juger. En vain le Conseil des Cinquante, assemblé à la hâte, réclame le prisonnier au nom des Franchises. Des/joi5, ex-arracheur de dents, nommé lieutenant du vidomne, commence le procès ; il interroge l'accusé et lui demande de prêter serment: « — Quand les « syndics, qui sont mes juges, m'interrogeront, dit fière- « ment Berthelier, je leur répondrai ; non à toi, à qui il « n'appartient de le faire. » Le juge le lit alors reconduire dans son cachot.
Le lendemain, Berthelier refusa encore de répondre. Alors Desbois prononça la sentence : «Puis donc, Phili- « bert Berthelier, qu'en ceci, comme en d'autres choses, « tu as été rebelle à mon très redouté prince et seigneur « et le tien, tétant rendu coupable du crime de lèse- « majesté et de plusieurs autres qui méritent la mort, « nous te condamnons à avoir la tête tranchée, ton corps « à être pendu au gibet de Champel, ta tête à être atta- « chée avec un clou à un poteau près de la rivière d'Arve, « et tes biens confisqués au prince. »
Les citoyens gémirent de cette sentence, mais n'osèrent ni ne purent en empêcher l'exécution. L'échafaud fut dressé devant le château de l'Ile; les soldats savoyards gardaient toutes les avenues et les ponts. — Arrivé sur l'échafaud, Berthelier fit une courte prière et voulut parler. Le prévôt donna l'ordre fatal au bourreau. «Ah! Messieurs de Genève ...» commence Berthelier ; mais sa tête, abattue d'un coup d'épée, roule sur la terre. Son corps fut jeté dans un chariot, sur lequel monta le bourreau. L'exécuteur tenait à la main la tête sanglante, et criait par intervalles : « Que ceci serve d'exemple aux traîtres ! »
Ainsi périt, le 24 août 1519, à 4 heures après-midi, Philibert Berthelier. martyr de l'indépendance de Genève.
13°i« Récit. Supplice de Lévrier (1524).
Trois ans après rexécution de Berthelier, Jean de Savoie mourut (1522). Il fut remplacé par Pierre de la Baume, prélat cultivé, mais sans énergie. Ce fut le dernier évêque de Genève. Il aurait désiré vivre en bons termes aussi bien avec les citoyens qu'avec le duc. Mais comprenant qu'il lui fallait prendre parti, il quitta la ville, et n'y rentra qu'à de rares intervalles.
L'évêqueloin, le duc voulut agir en maître. Il fit annoncer par son vidomne aux syndics et aux vicaires de l'évêque qu'il voulait que, désormais, toutes les causes civiles et laïques fussent portées devant le tribunal du vidomne. C'était contraire aux Franchises. Il fit aussi savoir au Conseil épiscopal quelles étaient ses intentions. Les membres du dit conseil, intimidés, ne s'opposèrent que faiblement à sa demande. Un seul, nommé Lévrier^ juge des excès, c'est-à-dire chargé de juge)- les délits commis par des ecclésiastiques, montra de la fermeté. Il parla avec énergie contj*e la tendance du duc d'usurper la souveraineté qui appartenait à l'évêque. Le Conseil, entraîné par son éloquence, refusa de se soumettre à la demande du duc, et lui fit connaître ses motifs. Le duc voulut savoir qui, dans le Conseil épiscopal, s'était opposé à ses prétentions ; il fit venir Lévrier devant lui, et le somma, sous peine de son courroux, « de prouver par titres authentiques que les ducs de Savoie n'étaient pas souverains de Genève. »
Lévrier ne pouvait faire la preuve que le duc exigeait de lui. Les titres de la souveraineté de Genève étaient déposés entre les mains des chanoines et des syndics, qui, tous, refusèrent de les lui confier, soit parce qu'ils étaient vendus au duc, soit parce qu'ils ne voulaient pas se dessaisir de papiers aussi importants. Les amis de Lévrier
l'engageaient à s'évader. Mais, comme Berthelier, il dédaigna une lâche fuite et resta à Genève. Le 12 mars 1524, comme il sortait de leglise de Saint-Pierre, où il venait d'entendre la messe, il fut arrêté par le châtelain du château de rile. On le jeta sur un cheval, les mains liées derrière le dos et les jambes attachées l'une à l'autre par dessous. Il fut conduit, encore vêtu de ses habits déjuge, au château de Bonne, au pied des Voirons.
Dès que les syndics furent informés de l'enlèvement de Lévrier, ils se réunirent, et, au nom des Franchises, réclamèrent le prisonnier pour le juger. Le duc i-efusa. Le lendemain, Charles fit partir pour Bonne le bourreau et un confesseur. Lévrier fut soumis à la torture, sans que son courage en fût ébranlé. Il subit l'épouvantable supplice de Yestrapade, qui consistait à suspendre le patient par les poignets, attachés derrièi-e le dos, et à le hisser de cette manière à une certaine hauteur; puis, brusquement, on lâchait un peu la corde qui le tenait suspendu: le malheureux tombait de tout son poids, se disloquant les bras et les poignets. A chaque secousse, on lui demandait s'il avait des complices. « Je n'en ai pas », répondait Lévrier. 11 résista, sans faiblir, aux plus cruels tourments. Le prévôt, selon les ordres reçus, le condamna à avoir la tête tranchée, comme coupable du crime de Jèse-majesté envers le duc. Cette sentence fut mise à exécution le soir même, à la lueur des torches. « Dieu me fait la grâce de mourir pour mon pays ! » dit-il en montant sur l'échafaud.
La mort de Lévrier causa une grande consternation dans la cité.
14me Récit. Conseil des hallebardes (1525).
Charles III profita de l'épouvante causée parla mort de Lévrier. Il était instruit des démarches faites à Fribourg
et à Berne par Besançon Hugues et ses amis les Eidguenots, et voulut, avant qu'il fût trop tard, tenter un coup décisif pour s'emparer de la souveraineté de Genève. Il demanda la convocation d'un ('onseil général, « aiin que toute la communauté fût instruite du bon vouloir qu'il avait pour la cité ». Il s'y rendit, accompagné d'un grand nombre de seigneurs de sa cour, et suivi de soldats armés de ces longues piques munies d'un tranchant et appelées hallebardes, d'où vient que le Conseil fut appelé Conseil des hallebardes. Il y parla avec douceur, et assura les citoyens que son intention, bien loin d'enfreindre leurs privilèges ou ceux de Tévêque, était de les défendre. Il finit par demander que la ville renonçât à jamais à toute autre alliance que la sienne. Après le discours du duc, son chancelier s'adressa à l'assemblée en ces termes : « Voulez-vous vivre sous Tobéissance et protection de votre évêque et prince, et sous l'obéissance et protection de Monseigneur le Duc ? » Les créatures du duc et les Mamelons, qui formaient la presque totalité de l'assemblée, répondirent : « Oui ! Oui ! Grand merci ! » Les autres restèrent muets, tant l'appareil menaçant dont Charles s'était entouré les avait frappés de terreur.
Le duc et sa suite se retirèrent. Telle fut la tenue de ce singulier Conseil général, tristement célèbre dans notre histoire.
Le duc se crut définitivement maître de Genève. 11 se trompait. Il quitta la ville le 12 décembre ; ni lui ni aucun de ses successeurs ne devait plus jamais y rentrer.
Le roi de France, François L', venait d'envahir le Milanais, ce qui força le duc à quitter précipitamment Genève pour défendre ses Etats.
15me Récit. Besançon Hugues et le traité de combourgeoisie avec Fribonrg et Berne (1526).
Après le départ du duc, les Eidguenots reprirent courage ; un grand nombre d'entré eux rentrèrent dans la ville, et, au Conseil général qui fut tenu au commencement de 1526, pour l'élection des syndics, ils furent assez nombreux pour que Jean Philippe, l'un des fugitifs Eidguenots, fût nommé syndic, et pour faire annuler les décisions prises par le Conseil des hallebardes.
Entre temps, les Eidguenots réfugiés à Fribourg avaient réussi à contracter une nouvelle alliance avec les Bernois et les Fribourgeois. Os voulurent apporter eux-mêmes rheureuse nouvelle à leurs concitoyens. Ils arrivèrent à Genève, tous ensemble, accompagnés d'un grand nombre de Bernois et de Fribourgeois. Ils avaient à leur tête Besançon Hugues, le piincipal négociateur, et Jean Philippe, le nouveau syndic. Ils se présentèrent devant le Deux-Cents, nouveau corps politique qui venait d'être créé (voir 3""" leçon); le traité d'alliance fut lu et approuvé; puis, le 25 février, le Conseil général le ratifia à la presque unanimité. — L"évêque lui-même parut l'approuver. Le parti des Mamelons était écrasé : beaucoup d'entre eux quittèrent la ville et n'y revinrent plus dans la suite. Le vidomne prit la fuite et ne fut pas remplacé.
Les chanoines de Saint-Piei-re. dont la plupart tenaient pour le duc de Savoie, avaient fait des difficultés pour empêcher la tenue du Conseil général. Le marguillier de Saint-Pierre s'était caché, avec la clé du clocher, afin qu'on ne pût pas sonner la Clémence et qu'ainsi le Conseil fût renvoyé. Mais il avait été découvert, et on l'avait obligé à livrer sa clef. A la suite de cette affaire, les chanoines se virent exposés aux ressentiments des citoyens,
qui les insultaient quand ils les voyaient dans les mes. L'évêque quitta la ville.
L'alliance fut solennellement jurée partons les citoyens et par huit députés suisses, dont quatre de Berne et quatre de Fribourg. Cette cérémonie eut lieu à Saint- Pierre. La formule du serment était : « Nous promettons de maintenir et d'observer tout ce que contient Falliance que nous avons contractée ensemble ; ainsi que Dieu nous aide, la Vierge Marie et tous les Saints du Paradis! » Les assistants répétèrent ces paroles avec enthousiasme ; ils se livrèrent ensuite à toute l'effusion de leurs cœurs. Les syndics,pour fêter cet heureux jour, donnèrent un grand repas aux députés suisses et firent représenter devant eux une sorte de comédie.
C'était une allégorie à huit personnages : « Quatre éperviers, une mère dusse et trois poussins, avec les plumes, becs et crêtes même. [Ce] qui coûta beaucoup : là étoient dressés trois grands AAA de menuiserie : l'un peint des couleurs de Berne, rouge et noir; l'autre de Fribourg, noir et bleu ; l'autre de Genève, gris et noir, liés tous ensemble de sermens, dedans lesquels étoient cachés la poule et ses poussins, qui, par crainte qu'ils avoient des dits éperviers (soit Duc de Savoie et des Gentils de la Cuiller) s'étaient retirés sous la garde des trois AAA liés des deux sermens. »
Ceci demande quelques éclaircissements, dusse est un ancien terme genevois et dauphinois, désignant une poule qui a des poussins ; les poussins sont les Genevois, la mère dusse est Genève. Quant aux éperviers, on les connaît sans doute. Les trois AAA liés sont Genève, Berne et Fribourg. On prononçait alors à Genève serment comme sarment. — Pourquoi dit-on la vérité dans le vin f — Farce qu'il est de sarment. Ce calembour était de mode au XVP siècle.
L'allégorie jouée eut le plus grand succès.
Le lendemain, en présence d'un concours immense du peuple, on alluma un feu de joie au Molard, et quand les députés retournèrent en Suisse, ils reçurent chacun un présent de vingt écus.
Huit députés genevois se rendirent à Berne et à Fribourg pour jurer de la même manière l'observation de l'alliance. Ils y furent reçus avec les démonstrations d'amitié les plus cordiales.
La principale clause de l'alliance était l'engagement de se secourir réciproquement, en cas de besoin. Mais il était stipulé que Genève paierait les secours qu'elle i-ecevrait de Berne ou de Fribourg, tandis qu'elle en fournirait à ses frais, dans le cas où Berne et Fribourg en réclameraient d'elle. Cette clause peut sembler injuste. Mais il ne faut pas oublier qu'il était bien improbable que les Genevois dussent jamais être appelés au secours de Berne ou de Fribourg, tandis que nos Confédérés combourgeois vinrent fréquemment secourir notre cité; et ces déplacements leur causaient de grandes dépenses. D ailleurs leur secours ne pouvait jamais être trop payé, car, sans eux, notre ville serait, sans aucun doute, tombée au pouvoir de ses ennemis.
La combourgeoisie entre ces trois villes était convenue pour vingt-cinq ans, et le serment renouvelé tous les cinq ans.
Lalliance eut les suites les plus importantes. Le Conseil résolut de ne plus admettre dans la ville le duc de Savoie « à cause des troubles que ce prince y avait toujours fomentés ». On poursuivit les Mamelous avec acharnement; ils perdirent leur bourgeoisie; plusieurs furent condamnés à de fortes amendes, ou à la prison, pour avoir trahi leur patrie. Mais tous trouvèrent moyen de se soustraire à ces jugements; ils s'établirent sur les terres de
Savoie, où ils travaillèrent à inquiéter les Eidguenots, devenus plus que jamais leurs ennemis acharnés.
Pierre de la Baume, homme timoré et versatile, s'était tourné du côté des Eidguenots. Pour se mettre à l'abri de la colère du duc, il demanda à se faire recevoir bourgeois de la cité. Il fut reçu à l'unanimité. On lui délivra des lettres de bourgeoisie comme à un simple particulier. Chose curieuse, Pierre de la Baume est le seul évêque qui ait été bourgeois de Genève. Il témoigna de mille manières sa reconnaissance aux Eidguenots. Mais, dans la suite, il s'en repentit, se rapprocha du duc et devint l'ennemi déclaré des Genevois.
Le 5 août 1526, les armoiries du duc, qui étaient placées sur la porte du château de l'Ile, furent enlevées pendant la nuit et précipitées dans le Rhône. On ne put découvrir l'auteur de cet enlèvement significatif. Le duc se répandit en violentes menaces contre la ville. Deux ans auparavant, les citoyens auraient tout fait pour le calmer : cette fois, au contraire, ils lui firent comprendre qu'ils étaient las de son joug. Le Conseil des Deux-Cents déclara que tous ceux qui s'adresseraient, pour obtenir justice, à un autre tribunal qu'à celui des syndics, perdraient leur bourgeoisie.
On refusa de recevoir un nouveau vidomne ; on créa pour le remplacer un lieutenant de police, et on lui adjoignit quatre aides ou auditeurs, les syndics, surchargés d'occupations, ne pouvant administrer la justice civile. La charge de vidomne fut à tout jamais abolie « parce que la plupart des maux qui ont affligé la ville sont arrivés à l'occasion du vidomnat'. »
^ Le lieutenant de police et les auditeurs étaient nommés par le Conseil général, sur un nombre double de candidats présentés par le CC.
Les citoyens, s'attendant à une attaque armée, mirent les fortifications en état de défense, Besançon Hugues fut nommé capitaine général, c'est-à-dire chef de la petite armée genevoise. 11 ordonna de murer les portes de la ville, sauf deux ; il fit éclairer les rues avec des lanternes de fer nommées « falots » ; les veilleurs furent installés à Saint-Pierre ; un guet ou patrouille parcourait continuellement les rues pendant la nuit.
Besançon Hugues était aimé du peuple, à cause de son caractère et des immenses services qu'il avait rendus au pays. Aussi les citoyens Tavaient-ils comblé d'honneurs. Il était non seulement capitaine-général mais encore abhé, c'est-à-dire président des exercices de l'arc, de l'arbalète et de 1 arquebuse, fondés quelques années auparavant.
Il avait ruiné sa santé et perdu sa fortune pour la République. Le 25 août 1531, devant le Conseil des CC, il représenta « qu'à cause de son grand âge, du délabrement de sa fortune et des soins à donner à sa famille, il désirait se démettre de tous ses offices ». Les conseillers le remercièrent des grands services qu'il avait rendus ; on lui permit de se retirer du Conseil, « pourvu qu'il y vînt pour les affaires difficiles ». Dès lors, Besançon Hugues, qui fut appelé par ses contemporains le meilleur citoyen de Genève, disparut de la scène politique. Il mourut, à ce qu'on croit. Tannée suivante, en 1532.
16™» Récit. Les gentilshommes de la Cuiller (1529).
Le traité de combourgeoisie signé, les partisans du duc n'osèrent plus rentrer dans la ville ; ils s'enfuirent furtivement et cherchèrent un moyen de se venger des Eid-
guenots, et de fournir au duc l'occasion de reprendre la cité. Un jour, un certain nombre de Mamelons et de seigneurs du Pays de Vaud étaient réunis à Bursinel, près de RoUe. On parlait des Genevois. Les têtes étaient échauffées par le vin. Un jeune seigneur, nommé Pontverre, agitant sa cuiller (on ne se servait pas encore de fourchettes, à cette époque) et faisant mine d'avaler quelque chose, s'écria: « Amis! j'espère que, dans peu, nous mangerons ainsi ceux de Genève ! » Cette boutade fit rire; l'un des assistants proposa de fonder une sorte d'association, dont l'emblème serait une cuiller, et le but, de faire tout le mal possible aux Genevois. Cette proposition fut accueillie avec enthousiasme, et c'est ainsi que fut créée la Coyifrérie des gentilshommes de la Cuiller, dont Pontverre devint le chef. — Ils poursuivaient les paysans qui portaient des vivres au marché, pillaient leurs habitations, et inquiétaient les bourgeois jusque sous les murs de la ville. On n'osait plus sortir de la ville, et l'irritation était très violente contre les Chevaliers de la Cuiller.
Leur audace devint telle, que Pontverre osa, un soir, entrer dans la ville. Mais, reconnu, il fut poursuivi et impitoyablement massacré.
Les Chevaliers, apprenant la mort de leur chef, voulurent le venger par une action d'éclat. Ils formèrent le projet de s'emparer de la ville de Genève par surprise. Dans la nuit du 29 mars 1529, ils vinrent, au nombre de 800, munis d'échelles et de cordes pour escalader les murailles. Toutes les précautions étaient prises; mais, au moment de commencer l'attaque, le courage leur manqua; une terreur subite s'empara d'eux et ils se sauvèrent, abandonnant leurs échelles et leurs engins, mais emportant les fenêtres et les portes de quelques maisons inhabitées des faubourgs. Cet exploit ridicule a été nommé par les Genevois la Nuit des Echelles.
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ly"!' Récit. François Bonivard (1493-1571).
François Bonivard naquit à Seyssel en 1493; un de ses oncles, Jean-Amé Bonivard, prieur de Saint-Victor, puis chanoine de Genève, prit soin de sa première éducation. En 1514, il perdit cet oncle, qui avait renoncé en sa faveur au prieuré de Saint-Victor.
Il fit. quoique Savoyard, cause commune avec les patriotes. Il fut parrain d'un des fils de Berthelier. Celui-ci, lui dit, le jour du baptême: « Mon compère, touchez là; pour l'amour de Genève, vous perdrez, vous, votre bénéfice\ et moi. la tête! » La prophétie devait s'accomplir.
D'humeur aventureuse et se plaisant à la lutte, Bonivard cacha si peu ses sympathies pour Genève, que le duc chercha à le faire disparaître. Il lui fut livré par deux personnages qu'il croyait de ses amis, et enfermé deux ans au château de Grolée, près de Belley. Pendant ce temps son prieuré passa en d'autres mains et tous ses revenus lui furent enlevés. Il en éprouva « colère et chagrin et recommença de plus belle à manifester ses sympathies pour Genève, travaillant de la langue, de la plume et au besoin de l'épée ». Les Genevois lui octroyèrent une petite pension de 150 écus par an.
Comme, un jour, il voulait aller voir sa mère, vieille et malade, il se rendit à Seysel, où elle demeurait, muni d'un sauf-conduit que le duc lui avait accordé. A son retour, il fut arrêté par des soldats du duc, qui l'emmenèrent à Chillon. où malgré son sauf-conduit, il resta six ans dans les souterrains du château. C'est là, smvant la tradition, qu'attaché par une chaîne à un pilier, ses pas creusèrent sur la roche des traces qu'on montre encore aujourd'hui et qui inspirèrent lord Byron.
' On nommait bénéfice les revenus d'une terre appartenant à l'Eglise.
Le réformateur Antoine Froment, son contemporain, a écrit dans un de ses livres intitulé: Actes et gestes merveilleux : « Monsieur François Bonivard, Seigneur de « Saint-Victor, homme savant de son temps, fut prison- « nier par l'espace de six ans, au profond de la forteresse, « sur la roche auprès de l'eau, et fit, en soi ébattant et « piéteyant {piétinant), un petit chemin qu'on appelle « vionnet, engravé sur la roche, tant il se pourmenait, en « composant beaucoup de menues pensées et ballades, « tant en latin qu'en français, ainsi qu'il est accoutumé à « faire. »
Il ne sortit de son cachot qu'en 1536, délivré par les Genevois et les Bernois, lorsque ces derniers étaient venus au secours de Genève. En effet, les Bernois lui avaient envoyé une armée de huit mille hommes, sous le commandement du général Nàgeli. En passant, elle s'empara du Pays de Vaud, sans rencontrer de résistance. Avec l'aide d'une petite flotte genevoise, le siège fut mis devant CJtillon, qui capitula. Bonivard fut alors délivré.
Le Pays de Vaud resta jusqu'en 1798 au pouvoir des Bernois, qui l'administrèrent comme un bailliage.
Rentré dans sa chère ville, Bonivard embrassa la Réforme; les Genevois continuèrent sa pension et le traitèrent avec beaucoup d'égards et de bienveillance. Il se maria quatre fois et ne fut pas heureux en ménage. Il était gai et bon vivant; il fut plusieurs fois admonesté par le Consistoire pour la légèreté de sa conduite.
Bonivard a écrit plusieurs livres, entre autres les Chroniques de Genève depuis les Romains jusqu'à nos jours. Ses récits sont vifs, dramatiques, surtout lorsqu'il raconte les événements dont il a été témoin.
Il mourut en 1571, léguant tous ses livres à la ville, préparant ainsi la fondation de la Bibliothèque publique.