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CHAPITRE IV NOUVELLES LUTTES AVEC LA SAVOIE

NEUVIÈME LEÇON Fin du XV!"*® siècle. Alliance avec Zurich

Dans les dernières années du XVI"'^ siècle, la lutte recommença avec la Savoie. Le nouveau duc, Charles-Emmanuel^ , envahit le territoire genevois, ravagea et incendia plusieurs villages, et ne se retira que sur la menace que lui firent les Suisses de lui déclarer la guerre.

A la suite de cette agression, les Genevois se cherchèrent de nouveaux alliés pour remplacer ceux de Fribourg. Ils eurent le bonheur de conclure, en 1584, un traité avec Zurich, qui était, après Berne, le canton le plus puissant de la Suisse.

En 1572, la nouvelle du massacre de la Saint- Barthélémy épouvanta les Genevois : un grand nombre de protestants français vinrent se réfugier dans notre ville, où ils furent accueillis en frères. Le gouvernement ordonna de célébrer un jour de jeûne et de prière pour détourner la colère de Dieu. Cette cérémonie a été renouvelée chaque année et est devenue le Jeune genevois.

' Charles- Emmanuel (1580-1630) fut l'ennemi juré de notre cité.

En 1589, les hostilités reprirent de plus belle, avec un caractère d'acharnement et de férocité extraordinaires. Aussitôt, les Bernois entrèrent en ligne et déclarèrent la guerre au duc. Ils s'emparèrent du Chablais et d'une grande partie du pays de Gex. Ils possédaient déjà le Pays de Vaud, dès Tan 1536. Les Genevois, de leur côté, assiégèrent et prirent plusieurs châteaux savoyards et les rasèrent, entre autres ceux de Bonne, de Saint-Jeoire, de Gex, de Versoix. Les troupes du duc s'avancèrent souvent à moins d'une lieue des murs de la ville, et de nombreux engagements eurent lieu, avec des avantages variés. Mais bientôt les Bernois, fatigués de cette longue guerre, finirent par se retirer, et les Genevois durent supporter seuls, tout le poids d'une lutte inégale.

Sur ces entrefaites, Henri IV monta sur le trône de France. Bien disposé à l'égard des protestants, il avait une grande sympathie pour Genève. Il lui envoya des secours et obligea le duc à faire la paix. Charles-Emmanuel dut obéir, se réservant de reprendre plus tard ses projets sur Genève.

22me Récit. Henri IV et les Genevois. Réception à Léluiset et destruction du fort Sainte-Catherine.

Henri IV, pour monter sur le trône de France, avait abjuré la religion réformée. Cette abjuration avait répandu une consternation générale dans les églises réformées de France et surtout à Genève. Les Genevois célébrèrent à cette occasion un jeiine solennel de deuil et

d'humiliation. Cependant, le roi eut soin de les rassurer sur ses intentions. Il leur fit écrire par son ambassadeur en Suisse « qu'il avait changé de religion pour rétablir la « paix dans son royaume, et pour s'acquitter d'une parole « qu'il avait donnée ; que, d'ailleurs, jouissant d'un plus « grand repos dans ses Etats, il ferait mieux sentir sa « bienveillance à ses bons amis de Genève, et qu'ainsi « son changement de religion leur serait plus utile que « nuisible. »

En 1597, Henri IV recommença la guerre contre le duc de Savoie ; les Genevois, auxquels il demanda de se joindre à lui, refusèrent à cause du triste état de leurs finances.

Le traité de Vervins (1598) mit fin à la guerre qui désolait la France, l'Espagne et la Savoie. Genève n'y fut pas comprise nommément, mais elle le fut tacitement, comme alliée des Suisses, et Henri IV lui donna à cet égard des déclarations positives. Le Conseil fit tii'er le canon en signe de réjouissance.

Le duc de Savoie s'était engagé, pendant son séjour à Paris, à restituer à la France le marquisat de Saluées, ou la Bresse avec Pignerol, et quelques autres places du Piémont. Mais, plus tard, il se repentit de ses engagements, et refusa de tenir sa parole. Henri IV, après quelques délais, prit les armes ; il alla à Lyon et, au mois d'aoiit, il pénétra avec une armée dans la Bresse, dans le Bugey et dans la Savoie; en peu de temps, il s'empara de ces provinces.

Henri IV se rendit ensuite devant le fort de Sainte- Catherine, que le duc avait fait élever à deux lieues de Genève, non loin de Saint-Julien. Aussitôt que le Conseil eut avis que le roi était aussi près de la ville, il lui envoya une députation, composée du premier syndic Michel Roset, et de deux autres membres du Conseil. Ces dépu-

— sites, après les premiers compliments, lui rappelèrent la promesse qu"il avait faite à la République, à diverses reprises : qu'il s'était engagé à laisser aux Genevois le pays de Gex et à raser le fort de Sainte-Catherine. Le roi leur répondit du ton le plus gracieux et dans les termes suivants : « Messieurs, soyez les bienvenus ; vous pouvez « croire que j'ai à cœur le bien de Genève ; je le ferai voir « par les effets ; c'est à quoi je suis occupé actuellement. » Ensuite, ayant fait venir son maître d'hôtel : « Faites dîner, dit-il, ces messieurs de Genève ; ils sont de mes amis. »

Après le dîner, Roset et ses collègues allèrent prendre congé de lui; alors^ entrant dans de plus grands détails, il leur parla avec une familiarité obligeante et amicale qui les charma. Il leur dit entre autres : « Vous m'avez aimé « comme roi de Navarre, je vous aimerai comme roi de « Navarre et comme roi de France. Je dis bien des men- « songes quelquefois. Dieu me le pardonne! mais je veux « vous parler présentement avec vérité. Je suis ami de « votre ville. J'en donnerai des preuves incontestables. Ce « n'est que pour vous que je travaille, quand je cherche à c( me rendre maître de ce fort, vous pouvez compter lace dessus. »

Henri IV fit demander des nouvelles de Théodore de Bèze. Ce vieillard vénérable se rendit auprès de lui et en reçut l'accueil le plus obligeant. « Je sais, lui dit le roi, ce « que vous désirez le plus de moi ; c'est la démolition du « fort de Sainte-Catherine qui vous tient le plus au cœur, « Le fort sera démoli, et voici un homme à qui vous pouce vez vous fier avec raison (en montrant le ducdeSully), « à qui je le recommande dès à présent. »

Le fort de Sainte-Catherine se rendit trois jours après l'ouverture du siège. Six cents hommes, qui y étaient en garnison, en sortirent avec les honneurs de la guerre.

Vers la tin de décembre, le fort fut rasé, malgré les prièi'es des ambassadeurs de Savoie. Six cents ouvriers genevois aidèrent à la démolition et y travaillèrent avec tant d'ardeur, qu'elle fut achevée en deux jours. — Il n'en reste aujourd'hui que d'insignifiants vestiges.

(D'après Picot).

23»»« Récit. Prise du château de Ternier.

A quelques minutes de Saint-Julien, sur une légère éminence derrière laquelle coule l'Aire, s'élèvent, couronnées de verdure, les ruines du château de Ternier. Ce n'était qu'une tour avec quelques fortes murailles, mais sans fossé ni retranchement. Les Genevois s'en étaient emparés dès le commencement de la campagne et y tenaient une garnison de quarante hommes.

«Le dimanche P'' juin, dit un chroniqueur, le duc s'étant approché avec deux gros canons et quatre pièces de campagne, se présenta en personne devant le château de Ternier, et, après avoir disposé la batterie en deux endroits, fit sommer les assiégés de se rendre. Eux ayant refusé et longuement tiré sur les assiégeants, la batterie commença sur les onze à douze heures, et dura jusqu'à quatre heures, ayant tiré 121 coups, par lesquels et aussi quelques mousquetades, quelques assiégés furent tués et blessés. Les autres, voyant la toiture et les fenêtres de la tour abattues et ruinées, ayant été derechef sommés de se rendre, y condescendirent, sur la promesse qu'on leur fit expressément qu'ils auraient la vie sauve et qu'on leur ferait bonne guerre. Nonobstant quoi, étant sortis vers les six heures du soir, ils furent garrottés, et par l'exprès commandement du duc, pendus et étranglés... »

On montre encore le châtaignier qui servit à cette horrible exécution.

24nic Récit. Prise du château de Versoix (1589).

Le duc de Savoie, pour mieux combattre les Genevois, avait fait construire un fort à Versoix, petit bourg fermé de murailles, qui se composait de 70 maisons, et qui était situé sur la frontière du pays de Vaud. 11 y fit placer six pièces de canon pour battre le lac et empêcher qu'il n'arrive de ce côté des provisions ou des secours à Genève. Les troupes commirent, dans leurs marches, une infinité de déprédations et de cruautés; elles avaient Tordre d'épargner les Bernois, mais elles traitaient avec la dernière barbarie les Genevois qui tombaient entre leurs mains.

Dans le milieu du mois d'octobre (1589), les Genevois prirent l'offensive; ils s'emparèrent des châteaux de V'eigy, d'Etrembières, etc., qu'ils pillèrent et brûlèrent. Dans la nuit du 7 au 8 novembre, après s'être assurés que le duc avait repassé les monts, ils surprirent le bourg de V^ersoix. Dix-sept hommes d'élite, la plupart citoyens et bourgeois de Genève, y pénétrèrent par un passage étroit, situé au bord du lac; ils se jetèrent sur un corps de garde, où ils répandirent l'effroi. Pendant ce temps, un pétard enfonça la porte appelée porte de Coppet, et donna entrée au gros des assaillants, qui s'emparèrent de la place après avoir taillé en pièces 300 Savoyards, Piémontais ou Italiens qui y étaient en garnison. Deux jours après, le fort se rendit à composition. On en enleva les canons, qui furent conduits à Genève, et on le rasa. — Le Conseil fit détruire les murailles du bourg de Versoix et briàler la plupart des maisons.

(D'après Picot).

25^6 Récit. Les vendanges de Bonne (1590).

L'Hôpital de Genève et plusieurs citoyens possédaient de belles vignes aux environs de Fillinges et de Bonne, au pied des Voirons. Comme on savait que les troupes du duc étaient éloignées, on crut que l'on pourrait faire les vendanges sans être dérangé. Mais, pour plus de sûreté, on organisa une véritable expédition. Conforgien, officier français, plein de talent et de bravoure, et envoyé aux Genevois par Henri IV, commandait la petite armée.

Elle était forte de 300 hommes environ, sans compter les ouvriers vendangeurs. Ils arrivèrent aux vignes et vendangèrent, sans être inquiétés pendant une grande partie de la journée. La vendange faite, ils retournaient à la ville avec leurs tonneaux pleins et marchaient lentement par de mauvais chemins. Mais le baron d'Hermance, ami et allié du duc de Savoie, ayant appris l'arrivée des Genevois, avait fait avancer des troupes par des sentiers détournés. Il avait logé 80 mousquetaires dans un moulin, sur la Menoge, que les Genevois devaient passer à gué, et posté sa cavalerie sur la hauteur. Son infanterie, dans les vignes et les fourrés, attendait sans bruit.

Conforgien, plein de prudence, se méfiait ; il fit reconnaître le bord de la rivière et il découvrit l'ennemi. Conservant tout son sang-froid, il se décida sur-le-champ à attaquer. Il encourage sa petite troupe, fait une courte prière, et s'élance à l'assaut du moulin. Cette attaque imprévue jette le désordre chez les ennemis. La lutte devint générale ; elle dura longtemps, avec des prodiges de valeur et d'audace de la part des Genevois. Enfin, après trois heures de combat, l'ennemi, complètement battu, se retira, laissant près de trois cents morts. Conforgien rendit grâces au ciel sur le champ de bataille ; les Genevois,

qui avaient perdu onze hommes, rentrèrent en triomphe avec leur vendange et un beau butin. En effet, ils rapportaient trois cents arquebuses, soixante lances, de nombreuses cuirasses et des casaques rouges, brodées d'or et d argent, enlevées à de nobles Savoyards. Ils ramenaient aussi une centaine de prisonniers.

Vers le soir, le vaillant cortègearriva à Genève. Userait difficile de dépeindre l'enthousiasme et Tétonnement joyeux de ceux qui étaient restés dans la ville. Conforgien, par ce brillant fait d'armes, qui fut appelé par les Genevois les Vendanges de Bonne, ajouta aux nombreux faits militaires glorieux de la République.

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