DIXIÈME LEÇON
Lois, usagées, mœurs de Genève au XVI'"® siècle. Industrie, population.
Avant d'entamer le XYII'"® siècle, nous dirons quelques mots sur les lois, les usages et les faits qui caractérisent le mieux l'époque qui vient de s'écouler.
Les lots étaient sévères et se ressentaient de la rudesse des mœurs, de l'austérité de la religion et de rignorànce qui régnait encore presque partout. Les supplices les plus variés et les plus cruels étaient infligés publiquement aux criminels : la roue, le feu, les tenailles, la potence étaient communs. Lors-
qu'un accusé ne paraissait pas disposé à révéler toute sa conduite, ou à dénoncer ses complices, on lui faisait subir la question ordinaire et extraordinaire, c'est-à-dire qu'on l'exposait à une série de tourments cruels, qui arrachaient, par la violence des douleurs, les aveux réclamés. Souvent les malheureux, pour se soustraire à la souffrance, avouaient des crimes imaginaires.
Pour de petites fautes, on pouvait être battu de verges, exposé publiquement au carcan, mis en prison. Le carcan était un collier de fer, au moyen duquel on attachait le condamné à un poteau, au milieu de la place publique.
Les propos déshonnêtes et les faits qui blessaient les bonnes mœurs étaient punis avec une extrême rigueur.
Les enfants qui levaient la main contre leurs parents étaient punis de mort. En 1566, un enfant de Genthod, pour avoir injurié sa mère et lui avoir jeté des pierres, fut fouetté publiquement et pendu à une potence sous les aisselles, en signe de la mort qu'il avait méritée, et dont on ne le libéra que par égard pour sa jeunesse. En 1568, un jeune homme fut décapité, pour avoir frappé son père et sa bellemère (Registres des Conseils).
Le larcin, quelque peu considérable qu'il fût, se punissait rigoureusement. Il était défendu de gâter les haies séparant les propriétés, sous peine du carcan pour la première fois et du fouet pour la récidive.
Les juges punissaient non seulement les blas-
phèmes, mais encore les expressions qui pouvaient blesser indirectement le respect dû à Dieu.
La danse et autres réjouissances bruyantes étaient interdites, même dans les noces. Cette loi était souvent violée, car les Registres fournissent une foule d'exemples de condamnations, pour avoir dansé ou chanté en public.
Des lois somptuaïres réglaient tout ce qui avait rapport aux repas, qui devaient être fort simples. L'ivrognerie, les débauches de table encouraient la peine de la prison.
Au commencement de ce siècle, les magistrats étaient choisis dans toutes les classes de la société. Rien n'était plus commun que de voir des aubergistes, des marchands de tout genre, exercer les fonctions de syndics ou de conseillers. D'ailleurs, il aurait été presque impossible de désigner, pour remplir ces fonctions, des hommes qui eussent fait leur unique étude des arts libéraux : car, dans ces premiers temps de la république, la pauvreté était générale, et personne n'était dispensé de s'adonner à un état lucratif. La paie des magistrats était si peu considérable, qu'elle ne pouvait seule suffire à leur existence. Plus tard, il y eut de grands changements de ce chef.
Les spectacles publics qui, au commencement du siècle, avaient été assez fréquents, furent supprimés après la Réforme. De temps en temps, le Conseil autorisait cependant l'exhibition d'objets curieux ou d'histoire naturelle.
La superstition était encore très grande. La foule
des sorciers, qui se multipliaient, malgré le supplice du feu auquel ils étaient souvent condamnés, en est une preuve. Le peuple ne cessait de les consulter et payait généreusement leurs avis ou leurs drogues.
La bienfaisance s'exerçait déjà largement. Ce fut en 1568 que s'établit l'usage de donner pour les pauvres, à l'issue du service divin, et que le Consistoire fit placer des troncs dans toutes les églises.
De nombreuses branches d'industrie étaient cultivées, malgré la guerre et les entraves que les luttes avec la Savoie mettaient au commerce. Il y avait à Genève des fabriques de velours, de draps, d'étoffes de soie, de rubans, de passementeries; la pelleterie, la teinturerie, l'orfèvrerie, la joaillerie était des branches considérables de commerce. Les imprimeurs et les libraires étaient nombreux.
Ce fut vers 1587 que commença à s'établir la fabrique d'horlogerie, qui, plus tard, est devenue si importante à Genève. Charles Cusin, originaire &'Autun, en Bourgogne, fut le premier horloger travaillant aux montres.
Vers 1500, la population de la ville n'était que de 12,000 âmes environ. Mais, grâce aux persécutions religieuses dans les autres pays, ce nombre s'augmenta rapidement. En 1550, on constate 20,000 habitants.
Pendant ce siècle, quelques changements furent apportés aux Edits, c'est-à-dire à la Constitution.
En 1543, ils furent revisés dans un sens autoritaire, sous l'inexorable volonté de Calvin, qui
voulait transformer complètement Genève. Le ('onseil général perdit beaucoup de son importance ; le ce, au contraire, le LX et le Conseil étroit s'emparèrent d'une partie des droits du peuple ; le régime aristocratique, ou patriciat, était en voie de formation. D'ailleurs, les nouveaux citoyens, réfugiés français ou italiens pour la plupart, apportaient à Genève l'esprit et la tradition des pays monarchiques\
Vers la fin du siècle, la simplicité d'allures et de manières disparaît chez les gouvernants; l'esprit de caste commence à se manifester: les magistrats se font traiter d'Excellences et de PiHnces, au lieu de 'Magnifiques et très honorés Seigneurs.
Le Conseil Général ne fut plus convoqué qu'à de rares occasions, et les affaires importantes de la République furent traitées par les autres Conseils. En outre, la guerre si pénible et si longue que la République eut à soutenir, en 1589, contre la Savoie eut pour résultat inévitable de consolider encore le régime aristocratique.
26^6 Récit. Genève en 1595.
Lorsque, le soir du 10 septembre, nous parvînmes à Genève, au moment du coucher du soleil, car on y ferme les portes de bonne heure, après nous avoir demandé nos noms^ on nous remit une marque pour être présentée à l'hôtel du Lion-d'Or, où nous descendîmes.
* Henri Fazy. Les constitutions de Genève.
Le 1 1 septembre au matin et les jours suivants, je parcourus la ville. C'est une bonne vieille ville, bien fortifiée, entrepôt de tout le pays de Savoie, en latin Geneva, ou Gebenna, en français Genève. Elle est située à l'extrémité du lac, du côté de l'ouest, à l'endroit de la sortie du Rhône, où l'on pêche de grosses truites.
C'est une ville libre impériale, construite sur une colline. Actuellement, il y a comme deux villes, des deux côtés du Rhône. Elles sont réunies par un pont en bois, sur lequel se trouvent des habitations de marchands, de meuniers, de couteliers...
...Les rampes de l'Hôtel de Mlle sont pavées de petites pierres et voûtées, de manière qu'on peut les gravir avec des chevaux.
Vis-à-vis de la Maison de Ville est une place couverte, dans laquelle on se promène, principalement en cas de pluie.
Ainsi que je l'ai indiqué, la ville est divisée en deux parties : l'une est appelée la grande, l'autre la petite (îenève. Dans la grande, se trouve la cathédrale de Saint- Pierre; l'architecture en est entièrement conservée; mais les images et les autels ont été enlevés.
Non loin de là, en sortant de la congrégation où j'avais entendu prêcher de Bèze, je me suis rendu au Collège, soit école supérieure. Les professeurs habitent tous dans la même localité. La cour est très vaste ; il en est de même des bâtiments.
Dans la grande ville existe une rue très longue, dans laquelle on peut, en raison des toits qui surplombent, circuler à pieds secs en temps de pluie. Devant les maisons se trouvent des boutiques qu'occupent principalement, comme les magasins des maisons, des orfèvres, des marchands et des artisans. C'est la rue la plus distinguée (Rues-Basses actuelles). Elle aboutit à la place appelée
« Moulardt » (sic), où se tient le marché ; la boucherie n'est pas loin (à Longemalle).
La ville est entourée de beaucoup de remparts, de palissades, de fossés. Du côté du lac est un port fortifié, et, près du pont, dans l'Ile, est une tour de garde. Le port renferme des galères, afin de, permettre de faire la guerre sur eau comme sur terre. Dans la petite Genève, qui n'est pas moins fortifiée que la grande, est l'église de Saint- Gervais...
...La ville n'est point belle, mais elle est forte, remplie d'artisans, parmi lesquels beaucoup d'Italiens, qui font le commerce de la soie, et ont leur culte en italien...
...Nous nous sommes rassemblés devant la ville, dans la grande place appelée a Plainpalais », où l'on joue à la paume. De là nous nous sommes rendus à Pont-d'Arve, qui est un pont construit par les Genevois sur la rivière, où quelques soldats font la garde...
(TraductioD du récit d'un voyageur bâlois, se rendant à Montpellier et passant par Genève, en 1595.)
ONZIÈME LEÇON Li'JËscalade.
Ce fut le 12 décembre 1602 que la dernière, mais la plus hardie tentative fut faite contre la ville. Le duc vint la surprendre, de nuit, avec des forces considérables.
Sans bruit, au moyen d'échelles appuyées contre les murailles, près de 300 Savoyards étaient déjà
entrés, Uorsque, vers deux heures du matin, ils furent découverts par une ronde. Aussitôt Palarrae fut donnée et les citoyens accourant en armes repoussèrent les assaillants, avant qu'ils eussent eu le temps de faire sauter les portes de la ville, pour donner accès aux troupes qui attendaient à Plainpalais.
Le lendemain, tous les prisonniers faits pendant la nuit furent pendus, malgré les offres brillantes qu'ils tirent pour racheter leur vie.
VEscalade causa une grande émotion dans les pays protestants. Des secours en argent et en hommes furent envoyés aux Genevois. Henri IV faillit déclarer la guerre à la Savoie. Mais la paix fut enfin conclue entre la Savoie et Genève, à Saint-Julien, le 11 juillet 1603. Le duc s'engagea à ne plus jamais faire approcher de troupes à plus de quatre lieues de la cité. — Quoique plusieurs fois sur le point d'être rompu, le traité fut observé, et de bons rapports finirent pas s'établir entre les Genevois et leurs voisins.
En 1606, l'ancien syndic Blondel, qui était chargé de la garde de la ville, la nuit de l'Escalade, fut accusé d'avoir favorisé l'entrée des Savoyards, et condamné au supplice de la roue.
27n'e Récit. L'Escalade. Traité de Saint-Julien. (Développement de la leçon précédente)
•Malgré le traité de Ver vins, qui garantissait l'indépendaniîe de l'Etat de Genève, Charles-Emmanuel n'avait pas
moins conservé l'espoir de s'emparer de la ville. Il résolut de la surprendre de nuit, avec de nombreuses troupes, avant que le roi de France ou les Suisses eussent le temps d'intervenir.
Pour endormir la vigilance des habitants, le duc leur fit les plus brillantes avances. Il leur envoya le président du Sénat de Chambéry, homme connu et respecté, pour rétablir les anciennes foires et les relations commerciales. Mais, pendant ce temps, il rassemblait en Piémont quelques miliers d'hommes d'élite, et faisait essayer à Turin des engins perfectionnés, destinés à la prise de Genève.
Henri IV avait été informé que quelque chose se tramait contre Genève. Il fit avertir secrètement les Genevois d'être sur leurs gardes Les Conseils tinrent compte de ces bons avis ; ils firent circuler, pendant la nuit, des gardes ou guets, munis de falots, dans les rues ; une vigie fut établie sur Saint-Pierre, et les corps de garde furent renforcés.
Le 11 décembre 1602, selon le calendrier julien encore en usage (le 21 décembre, selon le calendrier grégorien, qui ne fut adopté à Genève que 100 ans plus tard), les troupes du duc se mirent en mouvement, sans que leur présence eût été signalée. 300 hommes, résolus et vigoureux, conduits par Brnnaulien, gouverneur de Bonne, s'avancèrent avec leurs échelles. Construites en plusieurs morceaux, elles pouvaient facilement se transporter. Le temps était froid et humide, la nuit très noire; tous les habitants dormaient.
Vers les deux heures du matin, les Savoyards commencèrent l'escalade. Tout semblait aller pour le mieux. Deux cents hommes étaient déjà entrés et attendaient l'ordre d'attaquer les portes. D'Albigny, chef de l'armée, transporté de joie et sûr du succès, envoya dire à Charles, qui se trouvait à Étrembières, que « Genève était prise. »
Cependant une ronde passait sur la Corraterie ; le caporal, entendant un bruit suspect dans le fossé, s'approcha, la lanterne en avant, en criant : « Qui vive? » Pour toute réponse, il reçut un violent coup de hallebarde. Les soldats genevois, apercevant alors une masse noire d'hommes armés, s'enfuient en lâchant leur coup d'arquebuse, et en criant: (( Aux armes! » Le veilleur de Saint-Pierre donne l'alarme ; à ce signal, le corps de garde de Neuve se barricade ; les habitants se réveillent, et, à peine vêtus, se répandent en armes dans les rues.
Se voyant décoavert, Brunaulieu n'hésita plus, et, partageant ses troupes, fit attaquer la ville par quatre endroits. La porte Neuve fut le théâtre d'un violent combat. Un Savoyard avait déjà appliqué un pétard contre la porte, qui. ouverte, aurait donné entrée aux troupes qui attendaient toujours à Plainpalais, lorsqu'un soldat d'origine lorraine, nommé Mercier, au service de la Piépublique, eut l'idée de couper la corde qui maintenait la herse ou coulisse, lourde masse de fer et de bois, qui s'abattit avec fracas et opposa sa solide charpente aux elforts de l'ennemi. Genève était sauvée par la main d'un simple soldat!
Cependant les citoyens arrivaient de plus en plus nombreux. Comprenant de quoi il s'agissait, ils se précipitèrent sur les Savoyards et les refoulèrent sur la Corraterie, où une sanglante mêlée eut lieu.
Sur le boulevard de ÏOie (emplacement du Musée Rath) se trouvait un canon chargé de ferraille et de chaînes. Un canonnier y mit le feu, et le coup partit si heureusement qu'il emporta et mit en pièces les échelles disposées le long de la muraille. De cette manière, la retraite fut coupée à ceux qui étaient dans la ville, et il devint impossible aux Savoyards de porter secours à leurs camarades. Des fenêtres de la Corraterie, de la Treille, de la Tertasse,
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tombait une grêle de balles, sur les soldats épouvantés. A la Monnaie, une brave et courageuse femme, la dame Royaume, apercevant sous sa fenêtre des hommes qui se sauvaient, saisit une lourde marmite, lajeta sur l'un d'eux et Tassomma'.
Il ne restait plus aux envahisseurs d'autre alternative que de se rendre, ou de sauter du haut du rempart dans le fossé plein de boue; Brunaulieu, qui était obèse, aima mieux périr les armes à la main que de se laisser dévaler. Treize autres ennemis furent faits prisonniers.
Le gros de l'armée savoyarde attendait toujours. Au bruit du canon, qu'elle prit pour celui du pétard qui devait ouvrir les portes, elle s'avança vers la ville, tambours battants et drapeaux déployés. Mais, soudain, les canons des remparts, vomissant la mitraille, lui firent comprendre son erreur. Les soldats, épouvantés et transis de froid, rebroussèrent chemin, et retournèrent vers le duc à Étrembières.
D'Albigny n'osait paraître devant son maître et lui avouer sa honteuse défaite. Le duc avait déjà envoyé au pape et au roi d'Espagne des messagers chargés de leur annoncer la prise de Genève. Il fut humilié et furieux de son échec, et il lança à d'Albigny cette triviale apostrophe : (( Vous avez fait là une belle cacade ! »
Les Savoyards avaient perdu 200 hommes. Les Genevois eurent à déplorer la mort de 17 braves ; il y eut aussi
' En réalité, la * mère Royaume », comme on la nomme communément, n'a pas lancé de marmite. Elle était la femme de Royaume, graveur de la Monnaie, et habitait un appartement appartenant à l'Etat. Entendant le vacarme sous ses fenêtres, elle prit un objet lourd qui se trouvait sur l'établi et le lança sur un groupe d'hommes qui se battaient. On croit que cet objet était une petite enclume, ou un pot d'étain, que la tradition populaire a transformé en marmite.
une trentaine de blessés plus ou moins grièvement. Parmi ceux qui moururent pour la défense de leur patrie et qui sont ensevelis dans le temple de Saint-Gervais, il faut citer le syndic Canal ou Chanal.
Le matin du 12 décembre, les Genevois se rendirent en foule au temple de Saint-Pierre, où le vénérable Théodore de Bèze (alors âgé de 83 ans, et si sourd, qu'il n'avait rien entendu du tumulte de la nuit) monta en chaire, et fit entonner le psaume 124, qui célèbre la délivrance d'Israël.
Les prisonniers furent traités comme des bandits; malgré les supplications et les offres magnifiques qu'ils firent pour leur rançon, ils furent pendus, puis décapités, ainsi que les 54 cadavres de Savoyards trouvés dans la ville. Leurs têtes furent exposées sur le rempart de la Corraterie, et leurs corps jetés au Rhône.
L'Escalade excita une vive indignation contre le duc dans tous les pays protestants. Henri IV faillit se brouiller avec lui ; une guerre de religion allait peut-être recommencer, lorsque la paix fut signée, à Saint- Julien, le 11 juillet 1603, entre les Genevois et le duc. Celui-ci s'engagea à ne plus venir attaquer Genève, et à ne pas s'approcher avec des soldats à quatre lieues de la ville; il reconnut la liberté religieuse des ressortissants genevois qui se trouvaient enclavés dans ses Etats, et, enfin, il accorda à TEtat de Genève l'entière possession des terres du Chapitre et de Saint- Victor.
Ce traité fut observé, et dès lors la bonne harmonie n'a cessé de régner entre Genève et la Savoie.
En récompense de la présence d'esprit du soldat Mercier, et du grand service qu'il rendit à la République, le Conseil le reçut bourgeois de la ville, ne réclamant, en fait de paiement, que « deux seillots de cuir bouilli pour la défense contre le feu, eu égard au service qu'il fit au
public, le jour de la surprise tentée par le duc, ayant jeté bas la colice de la porte neufve. » (Extrait du Registre du Conseil, du 19 janvier 1603.) En outre, on lui accorda la somme de deux ducatons (environ 30 francs).
D'autres récompenses furent accordées aux blessés. L'anniversaire de la miraculeuse délivrance fut célébré par un repas auquel tous les blessés prirent part. Ce fut à cette occasion qu'un des convives entonna le Ce qu'è l'aino {= celui qui est là en haut, premiers mots d'une chanson satirique en patois genevois); elle eut un tel succès, que, depuis cette époque, elle a été chantée à tous les anniversaires de FEscalade et est devenue un véritable chant national.
Nos ancêtres ont toujours célébré, dans les bons comme dans les mauvais jours, cette fête de l'Escalade. Ils se rendaient matin et après-midi au culte divin ; le soir, dans de gais repas de famille et d amis, on se rappelait les incidents de cette nuit mémorable. Puissions-nous la célébrer, longtemps encore, avec le même esprit patriotique!
28ra« Récit. Incendie des Ponts de l'Ile (1670).
« Le grand nombre des habitants de notre petite République, la commodité de l'eau, absolument nécessaire pour certains métiers, comme sont ceux des couteliers, émouleurs, tanneurs, chamoiseurs, épingliers, aiguilletiers et autres semblables, et l'utilité enfin du poste, pour le grand passage, ayant obligé des artisans, marchands et merciers de bâtir, non seulement sur les quais ou sur les bords de risle, des boutiques et des habitations, mais encore sur l'un des ponts, c'est assavoir sur celui d'en bas ; dans toute son étendue, on l'avait vu entièrement bordé de
deux belles rangées de maisons, de charpente légère, à la vérité, et hautes tout au plus de trois étages, comme ne pouvant porter que sur quantité de pilotis, mais en récompense si profondes et si avancées dans l'eau, qu'elles prenaient 110 pieds sur la rivière et même quelques-unes 118. Sur le pont, la face était assez égale; et ceux qui les avaient fait bâtir ayant, pour compenser le défaut de solidité, tâché de leur donner quelque agrément par des peintures et d'autres petits enjolivements, on peut dire, sans exagérer, qu'elles faisaient un si agréable objet, qu'elles étaient regardées, des étrangers et des voyageurs, comme une des plus remarquables curiosités de la ville.
« Mais comme rien de tout ce qui est sous le ciel ne se doit ni ne peut se promettre une longue durée, la plupart de ces si plaisantes et avantageuses habitations, après avoir été diverses fois menacées de leur ruine, par le grossissement des eaux du fleuve qui passait dessous, viennent présentement de la souflrir par l'élément contraire (le feu) ; tant la Providence et la Justice de Dieu sont adorables et merveilleuses, d'avoir voulu faire périr par un incendie ce qui semblait ne devoir proprement craindre que l'inondation.
« Qui ne s'étonnerad'apprendre qu'en moins d'une heure et demie, la partie du pont bâti, qui s'étendait depuis l'Isle jusqu'à l'ancienne porte de la Monnaie, ait été embrasée, et en autant de temps entièrement consumée, avec les maisons qui la bordaient, et la plupart de ses habitants ?
« Cet étrange malheur commença à se découvrir sur la minuit, venant du lundi 17 au mardi 18 de janvier, à compter selon le vieux style de la présente année de grâce 1670.
« Le mal était devenu irréparable avant que d'être connu et d'être découvert par les vedettes, sentinelles et les
rondes; ceux que la fumée éveilla les premiers eurent à peine le temps de se sauver en chemise et d'avertir les autres par leurs cris...
« ...de manière que voilà 120 morts...
(( ...Il y a eu, outre cela, un très grand nombre de blessés, soit pour avoir sauté d'un troisième étage et des toits mêmes sur le pont, ou des fenêtres et galeries, tant sur le pont que dans la rivière, soit pour être tombés sur le verre des vitres cassées, jusqu'à en avoir les orteils coupés, soit pour avoir marché nu-pieds sur des planchers brûlants, soit pour avoir passé dans cet état ou autrement au travers des flammes, dont divers sont étrangement grillés, soit pour avoir été longtemps exposés à la fumée, soit pour avoir été empoignés rudement et défigurés par ceux-là mêmes qui cherchaient à les sauver, etc. Le nombre de ces blessés monte à plus de huit cents. »
(L'embrasement des Ponts du Rhône à Genève, par un témoin oculaire.)
Telle fut la masse des décombres, que le bras gauche du Rhône fut presque entièrement obstrué, et qu'on dut procéder à un dragage complet, pour permettre au fleuve de reprendre son cours. Les pertes matérielles furent énormes ; le désastre fut un véritable deuil national. Le pont fut reconstruit ; avec les débris retirés du fleuve, on conquit un emplacement qui est devenu la place de Bel- Air actuelle. Les anciens ponts étaient beaucoup plus longs que les nouveaux : ils allaient de la Tour de l'Ile à la Tour de la Monnaie, au bas de la Cité.