TROUBLES POLITIQUES AUX XVIP ET XVIII'»^ SIÈCLES
DOUZIÈME LEÇON Kél'ug^iés et IValifs.
Le XVIP^ siècle fut pour Genève une période d'immobilité politique. Les citoyens sont heureux de la paix conclue avec la Savoie, et cherchent, par le travail, à augmenter leur bien-être.
Ce fut pendant ce siècle que le gouvernement aristocratique continua à se développer, et que le patriciat se constitua définitivement. Le gouvernement finit par se concentrer dans huit ou dix familles au plus, qui formaient comme une petite seigneurie ou dynastie, de telle sorte que toutes les charges publiques étaient pour ces familles ou distribuées par elles.
Cependant, les troubles politiques, dus à cet état de choses, ne devaient commencer qu'un siècle plus tard.
On répara les fortifications, et même de grands travaux furent exécutés pour reconstruire les vieilles
murailles qui tombaient en ruines. En 1661, les Conseils décidèrent de fortifier la ville du côté du midi. Comme les dépenses excédaient les ressources de la République, des démarches furent faites auprès des Etats-Gcnérauœ de Hollande. On en obtint une subvention de 75,000 florins de Hollande, somme énorme pour l'époque. Un ingénieur hollandais, au service du prince d'Orange, fit les plans de quatre grands bastions. Les travaux durèrent dix ans. Le premier bastion, au bord du Rhône, fut appelé Bastion de Hollande, en reconnaissance du don généreux des Hollandais; le second, Bastion Souverain^ parce qu'il fut le produit d'une souscription parmi les cit03^ens; le troisième Bastion d'Yvoi, nom de l'ingénieur; le quatrième, Bastion Bourgeois, en l'honneur des bourgeois qui y avaient travaillé.
La Révocation de l'Édit de Nantes (1685) est, sans contredit, un des événements qui ont le plus profondément modifié la situation politique et intérieure de Genève. Cet édit, promulgué par Henri IV, en 1598 après la paix de Vervins, garantissait aux protestants la liberté de conscience et de culte dans toute la Franco. Désormais, en révoquant, c'est-à-dire en annulant cet édit, Louis XIV interdit l'exercice du culte réformé; ceux qui y restèrent fidèles furent envoyés sur les galères du roi, où, enchaînés deux ou quatre ensemble à une rame énorme, ils étaient condamnés à ramer comme les plus grands criminels. Les protestants furent privés de leurs droits civils; leurs biens furent confisqués; on leur prenait leurs enfants pour les élever dans la religion catholique.
Cent mille familles quittèrent la France, et, cependant, rémigration même leur était interdite. Les fugitifs étaient poursuivis par les dragons du roi; s'ils étaient pris, ils étaient jetés dans des cachots.
Beaucoup de ces malheureux passèrent par Genève; un grand nombre d'entre eux y restèrent ou y revinrent plus tard. La population s'accrut rapidement: les jardins de la ville se couvrirent de maisons, et les étages s'entassèrent sur d'autres étages^
Cependant, la présence des réfugiés ne tarda pas à être une cause de troubles. En effet, sans ressources, mais habiles, industrieux, et travaillant à prix réduit, ils établirent une concurrence désastreuse pour les ouvriers du pays. On les regarda bientôt comme des intrus et des rivaux. Le gouvernement dut prendre contre eux des mesures vexatoires pour les obliger à quitter la ville; on leur rendit presque impossible l'accès à la bourgeoisie en haussant le prix du droit de cité. Malgré cela, ils restèrent nombreux, et leurs descendants formèrent une classe particulière de la population, celle des Natifs, c'est-à dire de gens nés dans la ville, mais n'y exerçant aucun droit politique.
' Les maisons n'avaient guère que deux étages. La ville, enserrée dans ses murailles, ne pouvait pas s'étaler, et la population augmentant sans cesse, il ne resta plus d'autres moyens que de surélever les maisons de deux ou trois étages. C'est de ce moment que datent les hauts immeubles de la vieille ville et de St-Gervais.
TREIZIÈME LEÇON Pierre Patio.
Le XVIII™^ siècle fui pour Genève une époque de troubles politiques continuels. Les bourgeois, qui formaient le Conseil Général, le seul véritable souverain, voulurent reprendre le pouvoir dont les Conseils les avaient petit à petit dépouillés.
Ils réclamèrent d'abord la convocation régulière du Conseil^ général, et demandèrent à être consultés sur toutes les affaires de quelque importance. Ces demandes furent rejetées avec mépris par les syndics et les Conseils. Il en résulta une série de troubles, de plus en plus graves, qui agitèrent la République pendant tout le XVIIl'"® siècle.
Les premiers symptômes du réveil des esprits se manifestèrent vers 1700. A ce moment, les tendances aristocratiques du gouvernement éclataient ouvertement ; un petit nombre de familles, que l'on qualifiait de patriciennes j étaient seules en possession des honneurs et des places importantes. On comptait jusqu'à /aaï membres d'-une même famille dans les Conseils.
Pendant plusieurs années, les plaintes et les murtnures des citoyens n'osèrent guère se faire entendre; pourtant l'orage grondait, et, en 1T07, il éclata. Au nom d'un groupe important de citoyens, Delà-
chanaz ^ fit demander aux Conseils plusieurs changements aux Édits, entre autres, « qu'on limitât le nombre des personnes de même nom et de même famille qui pourraient faire partie des Conseils > et «que l'élection du CC fût faite par le CC lui-même, au lieu d'être abandonnée au Petit Conseil, qui n'y faisait entrer que ses protégés».
Cette requête était appuyée de près de 500 signatures. Lorsqu'on voulut en donner lecture au Conseil général, les syndics s'y opposèrent, sous prétexte que nulle proposition ne pouvait être formulée en Conseil général avant d'avoir été discutée en Petit Conseil.
Cependant, les griefs des bourgeois n'en existaient pas moins et l'agitation s'accrut dans la ville.
Alors Pierre Fatio, quoique patricien, Lemaitre^ et Piaget^ prirent en mains la demande des citoyens ; ils allèrent même plus loin dans leurs revendications : ils proclamèrent le principe de la souveraineté populaire ; ils réclamèrent que le Conseil général fût convoqué régulièrement, non seulement pour l'élection des
' C'était un ancien marchand enrichi. Il passait pour être un peu exalté, et même dérangé d'esprit.
- Ancien marchand : patriote ardent. — Il fut convaincu « d'avoir voulu troubler la tranquillité, d'avoir provoqué une conspiration contre l'Etat ». — Condamné, il ne voulut pas recourir en grâce, se déclarant innocent.
^ Piaget était horloger, homme d'un caractère ferme et énergique.
inagistrats, mais aussi pour Télaboration des lois. Ils demandèrent donc formellement pour le Conseil général l'exercice exclusif du pouvoir législatif.
La majorité de la population était pour P. Fatio; le gouvernement, sentant le terrain faiblir sous ses pieds, eut peur et implora l'assistance des cantons à tendances aristocratiques, de Berne et de Zurich. Dès que les troupes suisses furent à Genève, le Conseil commença à sévir. On poursuivit les auteurs du mouvement comme coupables du crime de haute trahison et de sédition. Lemaitre fui Sivvêié et pendu le 23 août. Pierre Fatio, qui était très aimé du peuple, fut condamné à être arquebuse dans la prison de l'évêché : il mourut en brave, véritable martyr de la liberté. Piaget se noya, en traversant le lac à la nage pour échapper k ceux qui le poursuivaient. Delachanaz fut privé- de sa bourgeoisie et banni à perpétuité. — Plus de 80 personnes furent encore poursuivies et condamnées.
Cependant le martyre de Pierre Fatio et de Lemaître ne fut pas absolument perdu pour la cause populaire. Le Petit Conseil dut faire quelques concessions au peuple. Il décida que :
V Les édits civils, c'est-à-dire la Constitution, seraient revisés et publiés.
2'^ Les élections en Conseil général se feraient à la ballotte, c'est-à-dire au scrutin secret.
3° Le nombre des personnes d'une même famille qui pourraient siéger dans les Conseils serait limité.
4"" Aucune loi nouvelle n'aurait d'effet qu'après avoir été approuvée en Conseil général.
Ces promesses ne furent malheureusement pas tenues, et de nouveaux troubles ne devaient pas tarder à éclater.
29°»® Récit. Exécution de Pierre Fatio.
Le 6 septembre, à 10 heures du matin, quelques ministres se rendirent à la prison de l'Evêché, pour annoncer à Fatio l'arrêt qui le condamnait à mort. Il les reçut avec sang-froid et écouta sans trouble tout ce qu'ils lui dirent pour le préparer à ses derniers moments. Il avoua qu'il était un grand pécheur, mais soutint son innocence, relativement aux crimes dont on le chargeait. . .
... A trois heures de l'après-midi, un syndic et quatre conseillers, suivis d'un auditeur et du sautier, se rendirent aux prisons. Le condamné fut amené en leur présence, dans la chambre de l'évéque. On lui lut la sentence de mort. Fatio se tenait debout, dans une posture ferme et avec un visage calme. Il arrêta la lecture à ces mots : (( lequel oubliait toute crainte de Dieu », pour dire : « qu'il n'avait jamais oublié Dieu et qu'il l'avait toujours craint ». Quand on en vint à l'endroit qui portait la confiscation de ses biens, il pria le Conseil de la lever en faveur de ses enfants innocents^ Après cette lecture, il descendit dans la cour de la prison, où il devait être fusillé. Un ministre fit une prière à haute voix ; lui-même demanda à en faire une en particulier. Cette faveur lui ayant été accordée, il se mit à genoux et pria pendant
* Le Conseil rendit aux deux fils et à la fille de Fatio ses biens, qui avaient été confisqués au profit du trésor public.
quelques moments. Puis, s'étant relevé, il se plaça debout vis-à-vis des quatre fusiliers qui devaient le frapper du coup mortel. On lui dit qu'il fallait qu'il eiit les yeux bandés ; il témoigna que cela n'était pas nécessaire ; cependant, il les couvrit de son mouchoir avec l'aide d'un sergent de la garnison ; il joignit ensuite les mains. Chacun pleurait. Les soldats ayant lâché leur coup à la fois. Fatio tomba, le visage contre terre, frappé de quatre coups d'arquebuse. On l'enterra dans une chambre, au plain-pied des prisons dites des Oubliettes ...
(D'après un manuscrit, filé par Picot et rédigé par un témoin oculaire des derniers moments dj Faiio.)
Ainsi mourut Pierre Fatio, à l'âge de quarante-cinq ans. Sa mort fut celle d'un martyr de la liberté.
Le dévouement et la mort de Fatio ne furent pas perdus pour la cause des bourgeois. Craignant des représailles, le gouvernement chercha à faire oublier sa sévérité en accordant au peuple plus de bienè tre physique. On créa une machine hydraulique, et on établit de nombreuses fontaines publiques.
En fait de concessions politiques, les Conseils décidèrent que, dorénavant, les élections et votations auraient lieu à la ballotte. Jusqu'alors, dans les votations, les citoyens passaient un à un devant un secrétaire d'Etat et lui donnaient leur suffrage à l'oreille. Dorénavant, pour assurer le secret du vote et la sincérité de l'élection, les citoyens déposèrent leur vote écrit dans une boîte, d'où les billets, après avoir été ballottés pêle-mêle, étaient sortis au hasard et dépouillés en public. De là l'expression de vote à /a ballotte.
QUATORZIÈME LEÇON IVég'atifs et Heprésentants.
Grâce à l'agitation créée par la mort de Pierre Fatio, le peuple eut conscience de ses droits et ne cessa de les réclamer.
Les Conseils, qui estimaient avoir fait toutes les concessions possibles, ne voulaient plus rien accorder et continuaient à gouverner d'après les principes aristocratiques. Alors recommença une nouvelle série de troubles.
En 1734, un grand nombre de bourgeois se rendirent, en imposant cortège, à l'Hôtel de Avilie, pour représenter aux Conseils que les promesses faites en 1707 n'étaient point tenues, et pour réclamer la convocation régulière du Conseil général, qui doit être consulté sur toutes les affaires d'une certaine importance. Le nom de Représentants fut donné aux partisans de cette manifestation, et resta pendant tout le XVIII^ siècle au parti de la bourgeoisie.
Les Conseils accueillirent fort mal la « Représentation > des bourgeois. Ils leur dénièrent même complètement le droit d'en faire. Aussi leur donnat-on le nom de Négatifs, qui resta aux partisans des Conseils, opposés aux Représentants.
Pendant plus de soixante ans, une lutte violente, souvent sanglante, resta engagée entre les Repré-
ai >
sentants et les Négatifs, c'est-à-dire entre les bourgeois, réclamant leurs droits, et le parti aristocratique, refusant de les leur accorder.
A Irois reprises différentes, les troul)les furent si violents, quMls dégénéi'èi-ent en émeutes et que, pour se maintenir au pouvoir, le gouvernement «Négatit> dut faire appel à l'intervention de l'étranger.
La première insurrection sanglante eut lieu en 1737. Les cantons alliés, Zurich et Berne, appelés en médiateurs, ainsi que la France, préparèrent un acte de médiation, par lequel les Représentants obtinrent quelques avantages politiques.
En 1765, à l'occasion de la conduite du gouvernement envers J.-J. Rousseau, eut lieu une nouvelle émeute. Les trois mêmes puissances, qu'on nommait les puissances garantes, intervinrent une seconde fois. Un nouvel édit fut proclamé, accordant de nouvelles concessions aux Représentants.
La troisième et la plus sanglante émeute eut lieu en 1782. Ce fut une véritable révolution. Il y eut de nombreux morts et blessés. Le gouvernement « Négatif > fut renversé et remplacé par les Représentants. Alors les trois puissances garantes, la France, la Sardaigne (qui remplaçait Zurich) et Berne, envoyèrent une forte armée pour rétablir l'ancien gouvernement. La ville fut assiégée et dutserendi^e.
Un nouvel édit, l'Edit noir, comme le peuple l'appela, enleva aux Représentants tous les avantages qu'ils avaient péniblement acquis par soixante ans de lutte.
— lio —
Aussi dos troubles plus graves encore devaient-ils éclater. Les Représentants et les Natifs prirent tous fait et cause pour les principes de la Révolution française et s'efforcèrent de les faire prévaloir à Genève.
oO'»e Récit. Affaire des Tamponneurs. Première in-ervention des puissances.
(Développement de l;i leçon précédente.)
Dans les premiers jours de 1734, un millier de citoyens s'assemblèrent sur leurs places d'armes respectives, et montèrent à l'Hôtel de Ville, en imposant cortège, pour faire aux syndics et aux Conseils une Représentai iot/^ c'est-à-dire nne réclamation, demandant que le Conseil général fût rassemblé et eût à donner son avis sur la question des impôts et des fortifications.
Les Conseils, effrayés de la multitude des Représentants, demandèrent du temps pour rédiger leur réponse. La population des Natifs prit ouvertement fait et cause pour les bourgeois. Des assemblées tumultueuses eurent lieu à Saint-Gcrvais et dans plusieurs quartiers de la ville.
Le gouvernement crut que le peuple allait se soulever. Il prit alors des dispositions extraordinaires. Il fit occuper militairement plusieurs points stratégiques de la ville; TremUeij, syndic de la garde, fit boucher, tamponner avec des tampons de bois mouillé, enfoncés à coups de maillet, les canons- qui se trouvaient dans le bastion de Chantepoulet; il voulait empêcher que le peuple n'en fît usage.
Dès que les citoyens apprirent que la garnison était sur pied, avec des cartouches de guerre, et que les canons étaient tamponnés, leur irritation fut telle, qu'ils cou-
rurent aux armes. Ils montèrent à l'Hôtel de Ville et firent prisonniers les Conseils et syndics. Ils forcèrent le gouvernement à promettre « que dorénavant, les impôts ne seraient plus prélevés sans le consentement du peuple ». En outre, il firent décréter Texil perpétuel contre Trem- Uey, qu'on surnomma chef des Tamponneurs^ et exclure des Conseils cinq magistrats qui s'étaient montrés particulièrement hostiles au peuple. .
Satisfaits de leur victoire, les citoyens se retirèrent et laissèrent le gouvernement en place.
Cependant, malgré la paix qui s'était faite entre les partis, api'ès l'affaire des Tamponneurs, les citoyens se regardaient avec défiance et jalousie. L'orage, qui grondait toujours, éclata brusquement en 1737, lors des élections des Conseils. Cette fois l'émeute fut terrible et donna le triste spectacle d'une guerre civile. Il y eut de nombreux morts et blessés. Le gouvernement fut si effrayé, qu'il demanda l'intervention des gouvernements alliés de Berne et de Zurich, ainsi que de la France. Ces trois Etats envoyèrent des ambassadeurs qui préparèrent un Acte de médiation, accordant de nouveaux privilèges au Conseil général. On lui reconnut le droit d'établir des impôts et celui de contracter les alliances; aucun changement ne pouvait être apporté à la Constitution sans son consentement. Mais l'Acte de médiation restreignait beaucoup l'importance du Conseil général, parce «qu'il ne pourrait être appelé à voter que sur les lois déjà votées et discutées par le Petit Conseil et le CC. «
Cette clause annihilait donc presque complètement les droits nouveaux qu'on semblait avoir accordés. En effet, ces deux Conseils se mettaient facilement d'accord pour ne pas discuter les questions qui leur déplaisaient.
Les Natifs obtinrent, par le nouvel Acte de médiation, le droit de devenir patrons, et d'exercer tous les métiei's
pour leur propre compte. Auparavant, les Natifs n'avaient pu être qu'ouvriers.
Pendant les vingt-cinq années qui suivirent l'Acte de médiation, la ville fut relativement calme; le commerce et l'industrie devenaient florissants; les arts, les sciences, les lettres étaient en grand honneur. Cette période compte donc comme une des plus prospères au point de vue matériel et intellectuel.
3lme Récit. Troubles relatifs à Jean-Jacques Rousseau. Première intervention des puissances.
Ce fut J.-J. Rousseau qui fut la cause indirecte des nouveaux troubles qui éclatèrent en 1765, et qui durèrent trois ans. Notre célèbre compatriote venait de publier deux livres qui causèrent, à leur apparition, une sensation immense dans toute l'Europe : £"^1/6^ sur l'éducation des enfants, et le Contrat social, ou traité des droits politiques de l'homme. Dans ce dernier ouvrage se trouvent exprimés la plupart des principes adoptés par la Révolution française.
Les gouvernements monarchiques se montrèrent inquiets de l'audace de Rousseau, qui attaquait ouvertement leur autorité; pour empêcher son influence de s'étendre, ils prirent d'énergiques résolutions. Ainsi, le Parlement de Paris ordonna que les livres fussent publiquement brûlés par la main du bourreau. Cet exemple fut suivi par plusieurs gouvernements étrangers.
A Grenève, les Conseils ordonnèrent, à l'exécuteur des hautes œuvres, de lacérer et de brûler devant l'Hôtel de Ville les deux livres incriminés, comme a téméraires, scandaleux, impies, tendant à détruire la religion chré-
— lu; —
tienne et tous les gouvernements ». De plus, un mandat d'arrêt fut lancé contre Rousseau (1762).
Cette sévérité outrée envers un citoyen illustre indigna profondément le peuple. Comme les formes de la justice n'avaient pas été observées, une quarantaine de citoyens montèrent à la Maison de Ville et remirent une « Représentation » au gouvernement. Les Conseils se bornèrent à répondre qu'ils « estimaient avoir le droit d'agir comme ils l'avaient fait ».
Cette réponse hautaine gâta les affaires. Quatre cent cinquante citoyens envoyèrent une nouvelle Représentation, qui eut le même sort que la précédente. Les esprits se montèrent de part et d'autre. Les partisans des Conseils reconnaissaient ouvertement leur droit négatif, c'est-à-dire le di'oit des Conseils de refuser les représentations des bourgeois; les Représentants maintenaient leur point de vue. Xombre de brochures violentes furent écrites pour et contre les Conseils. Le chef des Négatifs, le procureur-général Tronchin. homme d'une grande érudition, publia ses Lettres de la Campagne, dans lesquelles il défendait avec talent la cause des Conseils. Rousseau lui répondit par ses fameuses Lettres de la Montagne, qui échauffèrent encore plus les esprits.
L'agitation devint telle que, en 1765, l'élection des syndics ne put avoir lieu à la manière habituelle. Les Représentants refusèrent, huit fois de suite, de nommer les magistrats proposés par les Conseils. Les droits du Conseil général avaient été, dans le cours du siècle, tellement limités, que les citoyens, réunis en Conseil général, ne pouvaient choisir, comme syndics, qu'entre quatre noms sur une liste de huit, proposés par le CC.
Les Négatifs, effrayés de cette résistance, à laquelle ils ne s'étaient pas attendus, se voyant sans Conseils et sans syndics légalement nommés, demandèrent une seconde
J.-J. Rousseau
(Reprodnctioji d'une gravure faite d'après le pastel de Latour qui se trouve au Musée d'Art et d'Histoire.)
fois rintervention des puissances garantes. Les ambassadeurs de ces Etats préparèrent un nouvel édit, où de grandes concessions furent faites aux Représentants. Le Conseil général acquit le droit de nommer lui-même la moitié des membres du CC et de révoquer chaque année quatre membres du Petit Conseil. Nous avons vu que, jusqu'ici, le CC était nommé par le Petit Conseil.
32'û» Récit. Jean-Jacques Rousseau.
J.-J. Rousseau naquit à Genève, le 28 juin 1712. Il descendait d'une famille française, que les persécutions religieuses avaient forcée de se réfugier à Genève dans le courant du XVP siècle.
Tout jeune, il s'adonna avec passion à la lecture. Il ne connut pas sa mère. Son père, horloger de talent, mais sans fortune, le mit d'abord en pension, chez le pasteur Lambercier, à Bossey, puis en apprentissage chez un greffier. Comme il ne montrait aucun goût pour cette vocation, on le fit entrer chez un graveur, où il fut très malheureux. Son patron était dur, injuste, le punissant outre mesure. Aussi songeait-il à s'affranchir de cette sévérité, qui lui était odieuse ; un jour, ayant commis quelque peccadille, il s'enfuit de Genève pour éviter le châtiment. Il n'avait que seize ans. Il fut accueilli à Annecy, chez il/""* de Warens, où il demeura plusieurs années. 11 y abjura le protestantisme; puis, quittant Annecy, il mena dès lors une vie vagabonde, sans cesser pourtant de se livrer ardemment à l'étude. Il fut successivement précepteur, secrétaire, maître de musique, etc. Enfin, il se rendit à Paris, où il se lia tout de suite avec les écrivains les plus célèbres et les penseurs les plus distingués. Un jour, il apprit par hasard que
rAcadémie de Dijon avait mis au concours cette question : « Le progrès des sciences et des arts a-t-il contribué à corrompre ou à épurer les mœurs ? » Il concourut, et son mémoire fut couronné. Son travail, qui fut très remarqué, vantait Theureuse innocence de nos premiers parents et se pj'ononçait énergiquement contre la science et la civilisation, causes de tout le mal dont souffrent les hommes d'aujourd'hui.
Surpris lui-même de son succès, il se crut appelé à une mission supérieure, celle de réformateur d'une société corrompue. Il se mit à publier successivement des ouvrages qui excitèrent beaucoup d'enthousiasme chez les uns, et beaucoup d'indignation chez les autres. Poursuivi par le Parlement de Paris et par les autorités de Genève, où il avait voulu se réfugier, il fut obligé de se cacher dans le canton de Neuchâtel.
Il finit par rentrer à Paris, Les persécutions, les souffrances morales et physiques qu'il avait endurées, la vieillesse, les infirmités, la misère l'avaient mis dans un état de santé alarmant. Un riche ami lui offrit l'hospitalité dans une belle campagne, à Ermenonville, près de Paris, oii il mourut le 3 juillet 1778.
Rousseau s'est placé au premier rang, comme écrivain, par l'éclat, l'harmonie, la majesté du style et la poésie de sou éloquence. Il aimait passionnément la nature et savait la dépeindre. Il s'occupait aussi de botanique et de musique, et composa même plusieurs petits opéras qui eurent un grand succès, entre autres le Devin du Village. Comme penseur et philosophe, il exerça une influence énorme sur ses contemporains ; il fut un des plus puissants précurseurs de la Piévolution, dont les principes fondamentaux se trouvent déjà exprimés dans le Contrat social.
33i"c Récit. Emeutes des Natifs en 1781 et 1782. Troisième intervention des puissances.
La condition des Natifs était lamentable ; quoique payant de lourds im})ôts, ils étaient complètement exclus de la vie politique. Ils ne pouvaient pas espérer devenir bourgeois car le prix du droit de cité était devenu exorbitant. Au commencement du XVIIP siècle, il fallait payer 12 écus pour acquérir la bourgeoisie ; en 1770, il en fallait donner jusqu'à 1000. Or, les Natifs étaient presque tous pauvres. Voltaire, qui résidait alors à Ferney, prit leur parti et les excita à rompre leurs chaînes.
Un Natif, nommé Conmaud, simple artisan, mais énergique, habile et rusé, publia plusieurs brochures dans lesquelles il reprochait aux Représentants leur ingratitude ei leur manque de parole.
Les Négatifs virent en Cornuaud un précieux allié; ils le flattèrent et lui promirent leur appui. Cornuaud engagea dès lors les Natifs à se tourner contre les Représentants.
Une grande effervescence i-égnait dans la cité. De fréquentes rixes laissaient prévoir les excès auxquels on ne tarderait pas à se livrer.
Le 8 février 1781, une violente bataille s'engagea entre deux cercles' de Natifs et un cercle de Représpntants. Il y eut plusieurs morts et blessés. L'avantage resta aux Natifs.
Le gouvernement leur accorda alors, par un nouvel
' Il n'existait pas encore de cafés publics, k Genève. Les citoyens se réunissaient volontiers dans leurs rercZe^ (o"n prononçait çrircles), locaux loues en commun, où ils discutaient de leurs intérêts professionnels ou politiques. Jl y avait une vinj^taine do cercles, vers
édit, quelques droits nouveaux, entre autres l'admission gratuite à la bourgeoisie, pour les Natifs établis depuis trois générations et l'accession aux grades militaires dans les compagnies de la milice. Enfin, on décréta une amnistie générale pour tous les délits politiques.
Cet édit fut accepté par le peuple; les Natifs le nommèrent par reconnaissance Edit bienfaisant.
Mais le gouvernement ne tint pas ses promesses ; les Natifs ne savaient que penser; les Représentants surent habilement exploiter la méfiance et ramener les mécontents à eux. Ils leur montrèrent que les Natifs n'avaient rien à attendre des Négatifs, mais tout des Représentants.
Le 8 avril 1782, une nouvelle émeute éclata. La tempête populaire se déchaîna pendant une journée entière et fut terrible. Il y eut 60 morts et blessés. Les Conseils et syndics durent démissionner, et les Négatifs s'enfuirent delà ville. Un gouvernement provisoire^ nommé Commission de sûreté, fut chargé de prendre le pouvoir jusqu'à l'établissement d'un gouvernement régulier.
^ Les Négatifs, voulant reprendre le pouvoir coiite que eoi^ite, invoquèrent pour la troisième fois l'aide des puissances garantes. Celles-ci, sur la demande des anciens Conseils, envoyèrent des troupes, et une triple armée de Français, de Bernois et de Sardes vint cerner la ville. (Sur la demande de la France, la Sardaigne avait remplacé Zurich.)
Cette démonstration militaire excita au plus haut point le patriotisme des Représentants et des Natifs. On mit les remparts en Etat ; on barricada les rues, et les maisons furent fortifiées. On jura de résister jusqu'à la dernière extrémité et de mourir plutôt que de se rendre.
Les ennemis avaient de l'artillerie de siège. Avant de commencer le bombardement, ils sommèrent la viJle
d'ouvrir ses portes. Sur le refus des Représentants, le général Jaucourt, qui commandait en chef, fit ouvrir la tranchée.
Le P'' juillet, six pièces de 24 et deux mortiers étaient à 300 mètres des murailles, et le général fit annoncer que si, dans deux heures, la ville ne s'était pas rendue, il ouvrirait le feu.
L'agitation et la confusion étaient extrêmes ; les Conseils provisoires se réunirent, et, après une longue discussion, on décida que, pour épargner à la population les horreurs d'un bombardement et d'un assaut, la ville se rendrait.
Les troupes étrangères entrèrent alors, musique en tête et drapeau déployé. Le gouvernement Négatif fut rétabli, et des poursuites furent commencées contre tous les chefs du mouvement révolutionnaire.
A peine rétabli, le gouvernement fit publier un Edit, par lequel tous les droits que le peuple avait acquis depuis le commencement du siècle étaient abolis. Le Conseil général perdait le droit de nommer la moitié du CC ; les exercices de tir et la plupart des Cercles furent supprimés. Pour être agréable à la Sardaigne, on alla jusqu'à décréter que la fête de FEscalade ne serait plus célébrée, « vu les circonstances » f
Cetédit injuste et violent fut appelé par le peuple Edit noir. Beaucoup de Natifs et de Représentants durent s'exiler et eurent leurs biens confisqués. La garnison fut renforcée, et le nombre des soldats qui la composaient porté à 1000.
Ce fut cette même année qu'on commença à bâtir le théâtre de la place Neuve, qui subsista jusqu'en 1878 et fut remplacé par le superbe bâtiment actuel.