CHAPITRE VI PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE
QUINZIEME LEÇON Révolution de 179:$.
La Révolution française, entre autres grandes vérités aujourd'hui reconnues par tout le monde, avait proclamé que tous les hommes sont égaux devant la loi et qu'ils doivent tous jouir des mè'tnes droits -politiques.
Ce principe d^ égalité absolue trouva un grand nombre de partisans à Genève. On sait qu'il y existait trois classes d'habitants : les Aristocrates ou familles des membres des Conseils qui gouvernaient la République ; les Citoyens ou Bourgeois faisant partie du Conseil général, dépouillé de presque toutes ses attributions ; les Natifs, qui ne jouissaient d'aucun droit politique. Ce furent les Natifs et les Bourgeois qui furent les plus enthousiastes. Ils créèrent plusieurs clubs,^ entre autres celui des Egaliseurs, pour faire triompher à Genève le principe de l'égalité politique.
Le nombre des Egaliseurs devint si grand, que, en 1792, ils réussirent à renverser le gouvernement.
^ Nom, tiré de l'anglais, donné aux cercles politiques.
Les désordres révolutionnaires commencèrent alors, à l'imitation de ce qui se passait à Paris. Des clubs exaltés se fondèrent: celui de la Grille, des Sans- Culottes, des Montagnards et des Marseillais.
L'exaspération politique était portée à son comble et se manifestait par des excès de toute nature. C'est ainsi que près de six cents Aristocrates et Englués (nom donné par dérision aux citoyens qui restaient attachés à l'ancienne forme du gouvernement) furent arrêtés et jugés par un tribimal révolutionnaire. Sept d'entre eux furent condamnés à mort et fusillés dans la promenade des Bastions, le 25 juillet 1794. Quelques jours après, quatre autres aristocrates furent encore exécutés de la même manière, dans les fossés du bastion du Pin.
Mais, bientôt, une violente réaction se manifesta contre les révolutionnaires, dont les meneurs furent, à leur tour, arrêtés, jugés, et quatre d'entre eux exécutés.
Un peu plus tard, une réconciliation publique eut lieu entre les divers partis. Ils s'unirent pour défendre leur indépendance menacée par la France, dont le gouvernement avait commencé ses intrigues contre Genève.
On fit une nouvelle Constitution très libérale, d'après laquelle les Natifs devinrent citoyens ; il n'y eut plus qu'ime classe dans la population. La forme du gouvernement fut changée, et le peuple redevint le véritable souverain.
Tels furent les avantages politiques qui résultèrent des troul)les révolutionnaires.
34'"^ Récit. Emeute de 1789.
Les sept années qui suivirent l'intervention des puissances furent relativement calmes.
En 1788, l'hiver fut si rigoureux, que le Rhône et le lac gelèrent. Les moulins ne pouvaient plus tourner. Dans un grand incendie qui éclata en janvier 1789, on dut alimenter les pompes avec de l'eau chaude.
L"ne grande disette fut la conséquence de ces froids. Les paysans de Gex et de la Savoie venaient en foule s'approvisionner à Genève.
Le gouvernement, pour éviter une trop forte exportation des vivres, interdit la sortie du pain et de la farine hors du territoire; en outre, il éleva le prix du pain de quatre sous et demi à cinq sous la livre.
Cette mesure exaspéra le peuple, qui crut que le gouvernement voulait spéculer sur le pain, au détriment des classes pauvres.
Aussi des attroupements se formèrent, surtout à Saint- Gervais, et des bandes d'hommes et de femmes parcoururent les rues en criant:
— Le pain à quatre sous! Le pain à quatre sous!
L'agitation augmenta; des boutiques de boulangers furent pillées, et des barricades s'élevèrent du côté de Saint- Gervais.
Le gouvernement donna ordre aux soldats de la garnison de forcer les barricades; mais, lorsqu'ils s'en approchèrent, ils furent reçus par des décharges de mousqueterie, parties des maisons des faubourgs, et par des jets d'eau bouillante, lancés par des pompes à incendie. Ils battirent précipitamment en retraite, non sans laisser quelques morts, entre autres le capitaine qui les commandait.
Les Représentants n'avaient pas pris part à l'émeute : les Natifs seuls l'avaient conduite.
Le gouvernement, voyant son autorité méconnue et ses soldats battus, recula devant une nouvelle effusion de sang. Il se tourna vers les Représentants et les pria d'intervenir; il leur promit des changements importants à l'éditde 1782.
Les Représentants obtinrent facilement des Natifs qu'ils poseraient les armes et démoliraient leurs barricades. Une amnistie générale fut proclamée, et le gouvernement publia un nouvel édit qui rendait aux citoyens plusieurs des droits qu'on leur avait enlevés en 1782, entre autres le rétablissement des Cercles et des exercices de tir.
Ces changements furent adoptés par les citoyens au milieu d'une grande allégresse. A cette occasion, il y eut des fêtes et des illuminations; l'union semblait complète entre les différents membres de la famille genevoise.
35me Récit. Révolution de 1792.
(Développement de la quinzième Leçon.)
L'horizon politique se couvrait du côté de la France. Le nouveau gouvernement républicain venait d'ordonner à ses généraux de repousser l'invasion et d'annexer tout le bassin du Léman, y compris Genève. Le général de Montesquiou reçut Tordre formel de prendre notre ville, ordre que les circonstances ne lui permirent pas d'exécuter.
Sous l'influence de la Révolution française, les idées égalitaires faisaient leur chemin; elles avaient un grand nombre d'adhérents, qui formèrent un gi'and parti, celui des Egaliseurs.
De nombreux clubs politiques violents furent créés, entre autres ceux de l'Egalité^ de la Grille, des Sans-culottes et
— ri.s —
des Marseillais. On se mit à rêver pour Genève un régime analogue à celui qui florissait à Paris. Aussi les changements apportés en 1789 à la Constitution furent-ils jugés absolument insuffisants, et les Egaliseurs exigèrent une nouvelle Constitution basée sur le principe de la souveraineté du peuple, et l'admission à la bourgeoisie de toute la classe des Natifs.
Pour parvenir à leur but, le Club de la Grille et celui de l'Egalité prirent l'initiative d'une révolution. Pendant la nuit du 4 au 5 décembre 1792, ils s>mparèrent des portes de la ville, arrêtèrent les principaux Négatifs, et forcèrent les Conseils à donner leur démission. Un gouvernement provisoire de 40 membres fut nommé, avec la mission d'administrer l'Etat et de préparer une nouvelle Constitution, conçue dans un esprit démocratique.
Cette Constitution, qui proclamait le principe de la souveraineté du peuple et marquait un grand progrès sur les anciennes, fut acceptée à une grande majorité par le Conseil général.
Malheureusement, les exaltés voulurent imiter les excès grossiers qui se commettaient en France. Les i*ues étaient sans cesse le théâtre de bagarres entre les Révolutionnaires et les Englués, nom donné par dérision à ceux qui défendaient l'ancienne forme de gouvernement. 11 se fori-na même une association qui se donna à elle-même le ' lipmde Tanneurs, dont le but était de «tanner », c'est-àdire de rouer de coups de bâton tous les Englués quMls rencontraient. Ces derniers se défendaient de leur mieux, \ et le désordre était à son comble.
Ces excès épouvantèrent tellement un grand nombre , de familles, qu'elles quittèrent la ville. , Les affaires n'allaient plus ; les ouvriers ne tiavai liaient pas. et la misère approchait à grand pas.
Cependant aucune mesure séi'ieuse n'était j)rise pour
conjurer le danger. C'étaient toujours les clubs (il y en avait 22) qui faisaient la loi, entre autres ceux des Sans- CtiloUes, des Marseillais et des Montagnards, recrutés parmi les gens les plus exaltés. On ne voyait dans les rues que des révolutionnaires débraillés, coiffés de bonnets rouges et chantant d'horribles refrains.
Les Sans-Culottes et les Marseillais décidèrent d'arrêter chez eux tous les aristocrates qui n'avaient pas encore quitté la ville, et de s'emparer de leurs biens pour remplir les coiïres du gouvernement. Ainsi fut fait. Les Englués et les aristocrates furent enfermés au grenier de Chantepoulet. On en arrêta plus de 600.
Le gouvernement voulut s'opposer à ce mouvement. Il fut renversé et remplacé par une Commission révolutionnaire, composée excusivement de fanatiques « Marseillais.»
La Commission révolutionnaire décréta aussitôt la création d'un Tribunal révolutionnaire pour juger les personnes arrêtées. Ce tribunal pouvait prononcer toutes les peines, même celle de mort. Mais il fut stipulé que le droit de grâce resterait au peuple. Les sentences de mort ne pourraient être exécutées qu'après que le peuple, réuni en Conseil général, les aurait ratifiées.
Les séances du Tribunal offraient un aspect étrange. Les juges affectaient des manières grossières ; ils siégeaient en manches de chemise, la pipe à la bouche, des pistolets ou un sabre à la ceinture. Les séances se tenaient dans la salle actuelle du Grand Conseil.
C'est devant ce tribunal que passèrent tous les détenus. Plus de six cents furent condamnés à la prison, à l'exil ou à l'amende. Sept pourtant fui-ent condamnés à mort. C'étaient quatre Aristocrates et trois Englués^
' Voici leurs noms: Cayla, de Rochemont, Prévost- Cabanif, Descombes, Aristocrates, et Munier, Chenaud et Vivien, Englués.
Le 25 juillet 1794, le Conseil général fut convoqué aux Bastions pour ratifier les sentences de mort. Le vote eut lieu au scrutin secret. Le dépouillement fut long; ce ne fut que vers 10 heures du soir qu'on apprit que le peuple avait absous trois Aristocrates et avaient laissé la sentence s'exécuter sur les trois Englués et un Aristocrate (Descombes).
A ce résulat inattendu, les Montagnards et les Marseillais se mirent à vociférer, demandant la mort des sept condamnés, et menaçant de se rendre à Chantepoulet pour mettre le feu à la prison, remplie d'Aristocrates, et mitrailler les prisonniers.
L'agitation parmi les Révolutionnaires devint si grande que, pour éviter un plus grand malheur, la Commission révolutionnaire donna l'ordre d'exécuter les sept condamnés, malgré la votation populaire qui en avait absous quatre.
Vers minuit, les sept malheureux furent extraits de leur prison et conduits aux Bastions, où un détachement de Montagnards les fusillèrent à la lueur des torches. Le monticule où ils furent exécutés, placé dans la partie supérieure de la promenade, a longtemps gardé le nom de Montagne de plomb.
Les citoyens, atterrés, n'osèrent pas intervenir !
Quelques jours après, quatre autres victimes furent fusillées dans les fossés du bastion du Pin, en face des maisons de la rue Beauregard.
Bientôt, pourtant, le peuple fut las d'être à la merci de quelques meneurs. Une réaction eut lieu, et on institua un second tribunal révolutionnaire, chargé de juger les principaux révolutionnaires. On venait d'apprendre, par une dénonciation anonyme, qu'ils entretenaient des rapports coupables avec le Résident français, dans le but d'amener l'annexion de Genève à la France. Quatre Mon-
— loi -
tagnards furent condamnés à mort, d'autres à la prison et à Texil.
On chercha ensuite à etiacer tout ce qu'on pouvait des excès qui avaient déshonoré Genève. Il y eut un rapprochement entre les anciens adversaires. Une cérémonie émouvante eut lieu dans la cathédrale de Saint-Pierre ; les délégués des deux partis s'avancèrent, et, devant le peuple réuni, ils jurèrent d'oublier le passé et de travailler ensemble au bien de la patrie. On résolut de revenir à un régime constitutionnel.
Un nouveau gouvernement s'efforça de ramener la concorde entre les citoyens et Tordre dans les tinances. Tout faisait augurer de meilleurs jours.