SEIZIEME LEÇON
Réunion de Genève à la France. Restauration de la République.
Depuis 1792, la France convoitait la possession de Genève. Les Résidents (magistrats français chargés de représenter la France à l'étranger) avaient reçu la mission d'arriver à une annexion ou à une réunion volontaire de Genève à la France.
Déjà en 1793, un Résident, Soulavïe, créature de Robespierre, homme immoral et sans scrupules, avait essayé de créer un mouvement annexionniste français. Il avait gagné à ses idées un certain nombre des principaux meneurs révolutionnaires, du Club des Montagnards.
Mais, à la mort de Robespierre, il fut rappelé et remplacé peu après par Félix Desportes.
Celui-ci, convaincu que les Genevois ne consentiraient pas à une réunion volontaire, eut recours à la fourberie et à la violence. Le 15 avril 1798, il fît entrera rimproviste dans la ville, et sous un prétexte mensonger, trois détachements de troupes fi'ançaises, qui s'emparèrent des portes, de l'arsenal et des principales places. La population, terrifiée, ne résista pas.
C'est ainsi que, par la force et par la ruse, sans provocation de leur part et contre leur volonté, les Genevois furent incorporés à la France. Genève devint le chef-lieu du nouveau Dépaî^te^nent du Léman et resta française jusqu'à la chute de Napoléon. Pendant tout ce temps, nos ancêtres ne perdirent pas l'espoir de recouvrer leur indépendance.
En 1813, les circonstances politiques les favorisèrent. Napoléon, vaincu par ses ennemis coalisés, dut se replier sur la France. Une armée de 300.000 Autrichiens traversa le Rhin, à Bâle, et une colonne de 20.000 hommes, commandés par le comte de Bubna, passa par Genève pour entrer en France.
Bubna autorisa les Genevois à rétablir leur ancienne République. Le 31 décembre 1813, la Restauration de la République fut proclamée, et Genève redevint libre^après quinze ans de servitude.
36me Récit. Incorporation de Genève à la France.
Les Résidents français qui s'étaient succédé depuis 1792 avaient essayé, à différentes reprises, d'amener une réunion de Genève à la France. Pendant les troubles
révolutionnaires, il s'était formé un Groupe français, composé d'hommes ambitieux, qui espéraient trouver dans ces changements des avantages personnels. On peut citer les noms de Clavière et de Grenus. Cependant, la grande masse du peuple restait fermement attachée à l'indépendance de Genève.
La possession de Genève offrait à la France de grands avantages stratégiques ; sortie victorieuse de sa lutte contre les puissances coalisées, notre puissante voisine voulait agrandir son territoire. Elle venait d'annexer une partie de l'Italie septentrionale et des Pays-Bas ; elle avait envahi la Suisse, son ancienne alliée, et la traitait en pays conquis ; elle voulut aussi s'emparer de notre ville.
Le nouveau Résident, Félix Desportes, comprenant qu'il ne réussirait pas à amener une annexion volontaire, chercha une querelle qui justifiât une intervention armée. Il se montrait dur, hautain vis-à-vis des Conseils et des syndics.
Le gouvernement, qui voyait bien les intentions du Résident, cherchait par sa prudence et ses prévenances, à éviter tout ce qui pourrait amener un conflit entre eux. Mais, ne se sentant ni assez populaire, ni assez fort pour diriger les affaires dans des circonstances aussi graves, il remit le pouvoir aux mains d'une Commission extraordinaire, de 130 membres, chargée « de prendre et d'exécuter toutes les mesures nécessaires au salut des citoyens* ».
Desportes voulut vaincre la résistance des citoyens par la violence et l'intimidation. Il fit entourer le territoire d'une barrière de douaniers et de soldats. Tout commerce fut arrêté. Les vivres devinrent excessivement chers.
' Cette Commission fut recrutée dans toutes les classes de la population.
— L'estomac commandera bientôt à la tête, disait Desportes.
Cependant les citoyens préféraient la disette et la pauvreté à la perte de leur indépendance. Alors le Résident, à bout de patience, fit entrer sans provocation des Genevois, trois corps de troupes françaises. La garnison fut désarmée; des canons chargés à mitraille furent braqués dans toutes les rues ; un détachement de hussards, sabre au clair, parcourut les rues au galop ; l'infanterie campa sur les places publiques et s'empara de l'Hôtel de Ville. Genève était prise, en pleine paix, par le plus odieux des attentats!
Pour justifier sa conduite. Desportes fit annoncer aux Conseils qu'il venait de découvrir un vaste complot, dirigé contre la France et contre sa personne. Malgré les plus actives recherches et la promesse de grandes récompenses, on ne put découvrir aucun fait qui pût donner quelque apparence de vérité à l'assertion du Résident. Mais le tour était joué ! Complètement à la merci des troupes françaises, il n'était pas possible aux citoyens de résister. Une commission spéciale fut chargée de discuter avec Desportes et d'obtenir le plus de concessions possibles.
D'après le Traité de réunion, la ville devint le chef-lieu du nouveau Département du Léman. Elle reçut une garnison importante. On lui promit divers embellissements et améliorations.
Mais les Genevois ne pouvaient s'habituer à jTidée d'être Français. Dans leurs Cercles, dont les Français étaient exclus, ils parlaient « du bon vieux temps w, de leur liberté perdue et de l'espérance qu'ils conservaient de la voir renaître un jour.
Plusieurs années s'écoulèrent tristement pour Genève. Pendant ce temps, des événements considérables se passaient en Europe. Bonaparte, successivement général en chef, premier consul et empereur, remplissait le monde
de son nom et de ses exploits militaires. Il avait vaincu presque tous les princes de l'Europe coalisés contre lui, et mené ses armées victorieuses de Lisbonne à Moscou.
Mais après la désastreuse campagne de Russie, ses ennemis parvinrent à le vaincre. Les armées coalisées lui infligèrent une cruelle défaite à Leipzig, et î^apoléon, vaincu, dut, pour défendre les frontières menacées de la France, se replier en toute hâte derrière le Rhin (1813).
o7in« Récit Restauration de la République
Pendant tout le temps de la domination française, il avait existé un comité occulte, composé d'anciens magistrats, dont le but était de rendre à Genève sa liberté. Il s'appelait Comité d'indépendance. Aussitôt que la nouvelle de la bataille de Leipzig lui parvint, il se mit à l'œuvre et délégua un de ses membres, Des Arts, au général autrichien, comte Bubna, qui arrivait de Baie, avec 20,000 hommes. Il témoigna au général l'ardent désir des Genevois de recouvrer leur indépendance. Peu importait à Bubna que Genève fiit libre ou française, pourvu qu'elle ouvrît ses portes et reçut ses soldats. Il assura donc Des Arts de son bon vouloir, et lui donna l'autorisation de faire proclamer l'indépendance de Genève, si toutefois cela n'était pas contraire à la volonté des Alliés. Des Arts communiqua à ses collègues l'heureux résultat de sa mission.
Depuis plusieurs jours déjà, les fonctionnaires français avaient quitté la ville. Mais la garnison, commandée par le vieux général Jordy, se prépara à repousser les Autrichiens. Sur les instances des citoyens, qui firent comprendre au général que la résistance était dangereuse et inutile, la petite garnison, composée exclusivement de recrues, se replia sur Carouge.
Les Autrichiens se présentèrent devant la porte de
Cornavin, au nombre de 12.000 environ. La garde nationale genevoise les reçut avec les plus vifs témoignages de joie et la population les traita en libérateurs.
Le lendemain, le 31 décembre 1813 \ une députation, précédée d'huissiers en manteaux rouge et jaune, sortit de l'Hôtel de Ville et fit lire sur toutes les places publiques une Proclamation d'indépendance. Cette proclamation émanait d'un Conseil x^rovisoire composé en grande partie d'anciens magistrats genevois.
Les citoyens furent d'abord un peu incrédules; mais ils finirent par donner essor à leur joie, et spontanément, les temples se remplirent d'une foule compacte et émue, pour témoigner à Dieu toute sa reconnaissance.
Voici le texte de la Proclamation qui fut lue sur les places publiques et, ensuite, affichée sur les murs de la ville:
Les autorités françaises s'étant retirées, et une partie de l'armée des Hautes Puissances étant aujourd'hui dans nos murs, il importe qu'il y ait un gouvernement qui pourvoie aux différents besoins de notre Patrie.
Le très illustre et très excellent seigneur M. le comte de Bubna, commandant les armées de Sa Majesté impériale et royale apostolique (autrichiennes), nous a requis de créer un gouvernement provisoire, d'une manière conforme aux circonstances actuelles, et aux intentions bienfaisantes des augustes souverains coalisés. La confiance que nos compatriotes ont bien voulu nous accorder, ainsi que le sentiment de nos devoirs envers eux, nous ont déterminés à prendre sur nous cette tâche honorable. Nous n'y étions point étrangers, par les emplois dont nous avions été légalement revêtus;
^ En réalité, la Proclamation ne fut lue et affichée que le lendemain, le 1er janvier 1814. Bubna, au dernier moment, exigea certaines modifications au texte, qui ne fut prêt que dans la soirée du 31 décembre, trop tard pour être publié. La Proclamation n'en est pas moins datée du 31 décembre 1813.
et nous avons bien cru mériter de la patrie, en nous adjoignant des citoyens qui jouissent de l'estime et de l'aifection publiques. En conséquence, nous nous constituons en gouvernement, sous le nom de Syndics et Conseils provisoires (suit l'énum&ation des différentes besognes quHls estimaient devoir mettre à exécution).
Reposons-nous sur les intentions bienfaisantes qui nous sont manifestées. Présentons-nous toujours tels que nous le sommes aujourd'hui, c'est-à-dire comme une association d'hommes sages et paisibles, liés entre eux par des sentiments de bienveillance et de confiance réciproques, par l'attachement à tous les devoirs que la Patrie et la Religion nous imposent, et dont nos ancêtres nous ont donné un si bel exemple.
Genève, le 31 décembre 1813.
Signé : Ltjllin (anc. syndic).
PiCTET » »
Des Gouttes (seigneur syndic).
GOURGAS » »
De la Rive-Rilliet (anc. conseiller).
turrettini » »
Prévost » »
Necker-de Saussure.
Saladin-de Budé.
Pictet de Rochemont.
Sarasin.
ViOLLIER.
Calandrini (l'aîné).
Couronne ^
Trembley-van Berchem.
Odier-Eynard.
Schmidtmeyer.
De la Rivk-Boissier.
Vernet-Pictet.
Falquet, fils.
Micheli-Perdrian.
Au nom des Syndics et Conseils provisoires : Ami LuLLiN.
^ Couronne était régent de I^e.