LES BOURBONS
Avec ce dernier rejeton de la Médicis, finit la branche des Valois, et la branche dite de Bourbon monta sur le trône dans la personne d'Henri IV.
Entre parenthèse, Bourbon signifie bourbeux. Ce nom vient d'un fief qui tomba dans cette maison par un mariage. Il y a comme cela des coïncidences très curieuses.
Henri IV était protestant ; il dut se faire catholique.
On peut juger de la sincérité de sa conversion par son exclamation restée célèbre :
— Bah ! Paris vaut bien une messe !
En tout cas, s'il se fit sincèrement catholique, son zèle de néophyte ne se manifesta guère par l'austérité de ses moeurs.
Qu'on en juge par la nomenclature de son petit sérail :
go - PETITE HÏSTOÏRÈ
La Dayelle, La Tignoitville, La Martine, La Mon taigît, L' Armandine, La Fleurette, La Glandée, La Blamviile, La Clein, Gabrielle d'Estrée, Catherine du Luc, Catherine de Verdun, Charlotte de Beatine, N. de Rebours, Corisa?ide d'Andouins, Charlotte des Essarts, Jacqueline de Bueil, Antoi?iette de Pons, Marie de Beauvilliers, Henriette de Balzac, Françoise et Charlotte de Montmorency !
On voit que ce saint monarque n'a pas volé le surnom qui lui est resté de roi vert-galant.
Du reste, il eut deux femmes qui ne restèrent pas en dette avec lui.
La première, Marguerite de Valois était la sœur de François II, de Charles IX et d'Henri III ; c'est assez dire.
Elle se crut probablement obligée de soutenir la réputation de ses frères.
En tout cas, elle passe pour avoir eu des relations un peu plus o^e /rater?ielles avec l'un d'eux. Mais dans les familles royales, vous savez, il ne faut pas y regarder de trop près.
Elle eut pour principaux complices de ses faiblesses, le duc de Guise, la Mole, Bussy d'Amboise, le duc d'Alençon, Carillac, et tous ses palefreniers.
Le dévergondage et la lubricité de cette femme étaient tels que Charles IX ne se privait pas de dire :
En donnant ma sœur Margot au prince de Béarn,'
je l'ai donnée à tous les huguenots du royaume !...
Et cette femme entendait trois messes par jour, et communiait trois fois par semaine. (Voir Brantôme).
Belle famille, hein !
La seconde femme d'Henri IV fut Marie de Médicis, qui fut célèbre pour ses intrigues avec le fameux Concitii, maréchal d'Ancre.
Son propre fils dut l'emprisonner au château de Blois.
Elle devint reine de France du vivant même de la première femme d'Henri IV, qui avait divorcé.
t)ËS ROIS DE FRANCE Sï
Les rois ont toujours eu ce droit-là.
Mais revenons à notre vert-galant.
Comment commence-t-il ?
Pour faire couler des torrents de sang pour s'emparer d'une couronne, en vertu d'un droit chimérique contestable à tous les points de vue.
Il était brave, bel homme, et gai viveur. Les peuples se sont toujours laissés prendre à cette glu.
Aussi l'appelait-on le dou roi Henri.
Or, à quoi se réduisait cette bonté ?
On cite des faits. Celui-ci par exemple : Concini avait enlevé la fille d'un meunier ; Henri IV le prive de paraître à la cour. Qu'est-ce que cela prouve ? Qu'on était tellement habitué à voir les rois agir en monstres, que chacun était prêt à s'extasier devant le plus mince des actes de justice émanant du pouvoir royal. Car enfin, être privé de paraître à la cour pendant quelques jours, est-ce là une punition pour un attentat comme celui qu'avait commis Concini ?
On parle de la fameuse poiile mi pot ; où est elle ? On ne l'a pas encore voie en France ; et du reste l'on a fort mauvaise grâce de citer cette parole pour vanter l'amour qu'Henri IV portait au paysan, quand on lit ces mots textuels dans une ordonnance du bon roi :
" Le paysan surpris avec un fusil autour d'une remise à gibier, sera mené fouettant, tout autour du buisson o\x il aura été trouvé, jusqu'à effusion de sang. "
Un roi qui punit un délit de chasse par un châtiment que notre civilisation refuse de faire subir à un meurtrier, mérite-il qu'on le canonise pour sa bonté ?
L'Etoile rapporte qu'un jour il fit battre de verges des gens qui ne voulurent pas partager leur dîner d'auberge avec lui, qu'ils ne connaissaient pas.
" On le loue beaucoup, dit Laviconterie, d'avoir accordé quelques vivres à Paris qu'il assiégeait ; mais cela n'empêche pas que
trente mille hommes y moururent en un mois de la famine, qui était son ouvrage. Cela n'empêche pas que son désir effréné de régner n'ait causé le parricide de cette mère si malheureuse et si barbare, qui tua son enfant, et en appaisa avec effroi sa faim horrible. "
François 1er avait vendu les charges judiciaires ; Henri IV les rendit héréditaires. Lequel est le plus coupable ?
Enfin Henri IV mourut, en 1610, assassiné par un fanatique du nom de Ravaillac.
Maintenant ces bons légitimistes de France chantent à tue-tête devant les images du Sacré-Cœur : Vive Henri Quatre !
Vive ce roi vaillant !
Ce diable à quatre A le triple talent De boir' de battre Et d'être vert-galant.
£t nos saints hommes d'ici joignent les mains avec admiration.
Ils oublient, s'ils l'ont jamais su, que leur saint Henri IV a fait mourir un cardinal en prison... et pendre un jésuite, ce qui est bien pire.
Victor Hugo fait un portrait bien touché des quatre règnes qui ont précédé la révolution française.
Voici ce qu'il dit d'Henri IV :
Le premier, c'est la joie. Il fit tout en riant.
Il riait à la guerre, et riait en priant ;
Le jour qu'il vint au monde, adopté par la gloire,
Son aïeul fit chanter sa mère, et le fit boire ;
Ce roi de belle humeur a ri jusqu'au tombeau ;
C'est en riant qu'il fit de Dieu son escabeau ;
Il marcha sur l'autel pour monter sur le trône ;
Des meurtriers des siens il recevait l'aumône ;
Il riait tant, qu'il fit exiler d'Aubigné,
Car le joyeux ne peut que chasser l'indigné ;
Suivi de ses fléaux, vaillantes valetailles.
Il s'épanouissait, il aimait les batailles
Et les filles, cherchant gaiement tous les hasards.
Oh ! d'Estrée et de Bueil, d'Entrague et des Essaïts !
Nuits ! parcs mystérieux, murmures des cascades !
O danses et chansons sous les pâles arcades !
Nymphes reines ! ô rois satyres et sylvains !
O bon Henri ! beautés folles aux yeux divins !
Ces chiennes de l'amour, comme il s'en faisait suivre !
Comme il les enivrait de l'extase de vivre !
Comme il leur prodiguait les bijoux florentins.
Les fêtes, les ballets, les concerts, les festins
Sur qui, pour laisser voir les cieux, le plafond s'ouvre,
Les lits de brocart d'or dans les chambres du Louvre,
Et les vastes palais et les riches habits.
Et dans la pourpre en feu la braise des rubis,
Et les perles des mers dans les flots de la soie I
O temps heureux !
Autour de ce trône de joie, Les juges, pour servir la royauté fougueux, Allaient expédiant dans l'ombre un tas de gueux ; On pendait des marauds et des rustres, rebelles A la taxe, à la taille, aux aides, aux gabelles, Vanupieds refusant les impôts ; il faut bien Que quelqu'un paie en somme, et le roi n'y peut rien.
Et le soir à travers le doux bruit des fontaines.
Quand les rires, mêlés aux musiques lointaines,
vSemblaient accentuer la flûte et le hautbois,
Quand dans le jardin sombre, épaissi comme un bois,
On voyait des amants errer, et sous les branches
D'ardents profils chercher de vagues gorges blanches ;
Quand dans les fleurs de lys planait l'amour ailé.
Quand Danaé vaincue offrait tout bas sa clé,
A l'instant où le roi, ravi, charmant, affable,
Jupiter fou, riait avec toute la fable,
Gai, ne quittant Léda que pour reprendre Hébé,
Et rendait le baiser qu'il avait dérobé
A quelque Gabrielle, à quelque Jacqueline,
Une brise jetait du haut de la colline,
Une haleine de tombe entre les deux baisers ;
Et, non loin de ces yeux et de ces ris, brisés.
Nus, grelottant au vent sous les poutres muettes,
S 'entrechoquant l'un et l'autre et heurtés des chouettes,
Envoyant des bruits sourds jusqu'au royal balcon,
Les squelettes tordaient leur chaîne à Montfaucon !
Ce qui n'empêche pas que ce roi Henri quatre, Ce Vert-galant qui sut aimer, boire et combattre, Soit le meilleur de ceux qu'on appelle les rois.
Nous sommes à Louis XIII.
Il succéda à son père à l'âge de dix ans, et son premier acte royal fut de faire assassiner le maréchal d'Ancre sur les marches même du Louvre.
Puis il dirigea toute sa haine contre sa mère, qu'il accusait d'avoir voulu l'empoisonner, et d'avoir trempé dans l'assassinat d'Henri IV.
Il la fit emprisonner au château de Blois.
Echappée par une fenêtre, la malheureuse reine parcourut une partie de l'Europe en fugitive, et mourut à Cologne dans la misère.
C'est probablement pour cela, qu'on a décerné au bon roi le surnom de Juste.
Voici deux traits qui donneront une idée de la façon dont ce juste entendait la justice.
Il assiégeait Montrevel. La ville se rend. Le bon roi accorde la vie sauve à tous les officiers, mais il fait pendre tous les soldats !
Au siège de la Rochelle, il fait égorger un troupeau de femmes, d'enfants et de vieillards, sortis de la ville pour échapper à la famine qui y sévissait !
Et les exécutions de Duchalais, du maréchal d'Ornano, du duc de Montmorency, de Cinq-Mars, de Thou, de Marillac, d'Urbain Grandier, et de tant d'autres qui furent pendus, décapités, écarletés et brûlés, sous les prétextes les plus absurdes, et sans presque aucune forme de procès, ce sont des actes de justice peut-être !
Le temps que Louis XIII ne passait pas à signer des arrêts de morts, il l'employait à la chasse.
Laissant le sort du royaume aux mains de Richelieu,
il ne s'occupait que de bien retenir le nom de tous ses chiens.
De son côté, sa femme Anne d'Autriche — qu'on nomme ainsi parce qu'elle était espagnole — scandalisait le royaume par ses intrigues avec son beau-frère, avec le duc de Buckingham, et avec bien d'autres.
Elle ne donna un héritier à la couronne qu'après vingt-trois ans de mariage. Mais... is pater est...
Enfin le règne de Louis XIII fut un chaos d'intrigues, de cruautés et de scandales. Si c'est par cela qu'on mérite le nom à^t Juste, il y a droit.
Favorites : Marie de Hatitefort, Mlle de Montfaucon, et Louise de Lafayette.
On a contesté les relations criminelles du roi avec cette dernière. Examinons la question.
Louise de Lafayette succéda à Mlle de Montfaucon dans les bonnes grâces du roi. Celui-ci lui laissa gouverner le royaume, la combla d'honneurs et de présents, ne cachant à personne ni ses tête-à-tête avec elle, ni son admiration pour sa beauté. Et cela pendant de longues années.
Et l'on prétend que ce ne fut là qu'un amour purement platonique... ! Pour le croire, il faudrait donner raison aux historiens qui prétendent que ce pauvre énervé de Louis XIII avait d'autres vices plus honteux encore, et que le petit Louis XIV n'avait droit au trône de France qu'en vertu de l'axiome légal que j'ai cité plus haut.
J'aime autant cette version-là que l'autre ; mais je ne vois pas ce que nos légitimistes auraient à y gagner.
Louis XIII mourut dans l'abandon le plus complet ; pas même une garde-malade pour lui donner un bouillon.
Voici comment le peint Victor Hugo :
Celui qui vient après fut moins joyeux ; ses lois
Buvaient du sang ; il fut comme un couteau qui tombe j
Son trône ténébreux eut une odeur de tombe,
Et le vautour y songe encore au haut du mont ;
Faible et lugubre, il eut pour bras Laubardemont ;
Pour cerveau Laffenias, pour âme La Reynie ;
Un homme rouge fut son spectre et son génie ;
Son amitié menait, pour peu qu'on s'y fiât,
Concini dans l'égout, au billot d'Efîfiat ;
Il semblait à ce roi, sombre tête perdue,
Que toute branche était comme une main tendue
Demandant un cadavre ; il ne refusait pas ;
Les arbres devenaient potences sous ses pas ;
Jamais il ne laissait son prévôt la main vide ;
Il jetait au supplice, affreuse goule avide
Qu'il croyait voir toujours dans l'ombre mendier.
Tantôt Galigaï, tantôt Urbain Grandier ;
Il cherchait le charnier, comme Henri la mêlée ;
Il ne haïssait point l'odeur de chair bridée ;
Des chambres de torture il écoutait les bruits ;
Ce vendangeur avait pour pommes et pour fruits
Les paniers du bourreau pleins de tête coupées ;
Dans sa tenaille ardente il tordait les éj^ées ;
Son maître lui faisait faire ce qu'il voulait ;
D'un massacreur horrible il était le valet ;
Le sang l'éclaboussait des talons au panache ;
Il séparait les duels avec un coup de hache ;
Dépeuplant le sillon, décimant le manoir.
Il a sous les chouquets étendu le bras noir
A Paris, à Toulouse, à Nante, à la Rochelle ;
Et de tous les gibets il a tenu l'échelle ;
Et sa main en avait gardé le tremblement.
Ce temps fut morne, obscur, douloureux, inclément. Implacable, et la Grève en fut la seule fête. Tant que dura ce roi, le peuple eut sur la tête, Au lieu d'azur, au lieu d'astres, au lieu de ciel, On ne sait quoi de bas, d'infâme et de cruel ; On entendait la mort marcher sur cette voûte ; Ce règne eut pour plafond l'échafaud qui s'égoutte ; Donc ce roi, c'est le Juste l
Celui qu'on appelle son fils lui succéda sous le nom de Louis XIV.
Il régna soixante-douze ans, et donna son nom à son siècle.
La France n'a jamais eu de despote plus absolu.
Il entrait au parlement tout botté et cravache en main, en disant : L'Etat c'est moi !
Il prétendait posséder tous les biens de ses sujets, avoir droit de vie et de mort sur chacun d'eux, et ne devait de compte qu'à Dieu seul.
Si l'on veut se convaincre de la chose, on n'a qu'à lire cette espèce de testament politique qu'il laissa à son successeur, sous le titre de : Instructions pour le Dauphin.
On y trouvera cette phrase monumentale :
" Tout ce qui se trouve dans l'étendue de nos Etats, de quelqtie nature que ce soit, nous appartient : les deniers qui sont dans notre cassette, ceux qui demeurent entre les mains de nos trésoriers, et ceux que nous LAISSONS dans le commerce de nos peuples I"
Que 710US laissons est sublime.
On trouve encore dans le même document des phrases comme celles-ci :
" Celui qui a donné les rois aux hommes a voulu qu'on les respectât comme ses lieutenants, se réservant à lui seul le droit d'examiner leur conduite ; sa volonté est que quiconque est né sujet obéisse sans discernement.
'* Les rois sont seigneurs aololus et ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés,
" Les rois sont des arbitres souverains de la conduite et de la fo7-tune des hommes."
Quelles abominables doctrines ! Et l'on voudrait les ressusciter. Car, l'on a beau dire, à quoi se résume le fameux principe du droit divin ?
Il est du reste clairement formulé par De Maistre, le fameux principe :
âg PETITE HISTOIRE
" Contre notre légitime souverain, dit-il, fut-il même un Nérofîjnous n^ avons d^ autre droit que de nous laisser couper la tête^ en lui disant respectueusement la vérité".
Eh bien, merci ! ,
Mais revenons à Louis XIV.
A quinze ans, il cassait déjà le parlement de Paris et le transportait à Pontoise.
Les cinquante premières années du règne de Louis XIV furent des années sanglantes pour la France.
La soif de conquêtes, la passion pour la gloire militaire, qui tourmentaient le jeune despote, couvrirent l'Europe de sang, et en définitive sans aucun bénéfice pour personne.
On s'amusait à piller, à brûler, et à saccager les villes. La gloire couvrait tout.
Et puis après cela, bonbances ! On construit des palais, on organise des fêtes sans nombre, on englootit des milliards dans le luxe et la débauche.
Et le pauvre peuple suant, geignant, épuisé, mourant de faim, paie, paie et paie toujours !
L'orgueil du bon roi était satisfait, tout le monde devrait l'être.
Murmurait-on ? A la Bastille !
Poètes, chantez ma gloire : voici des pensions !
Toi, Corneille, tu n'as pas l'épine dorsale assez flexi^ ble, meurs de faim !
Puis les désastres arrivent : >
La France battue à Hochstaedt î
La France battue à Ramillies !
La France battue à Turin !
La France battue à Oudenarde \
La France, ruinée, écrasée, dépouillée, saignée à blanc, découragée ; la Bastille regorgeant de prisonniers — parmi lesquels le Masque de fer, le frère même du grand roi, dit-on ; — trois millions de protestants bannis, chassés, expulsés !
bES ROIS DE FRANCE &^
Et par-dessus tout, le royaume gouverné par d'insolentes drôlesses, affichant leur impudeur et leur luxe scandaleux à côté du trône, aux yeux du public accablé d'impôts et d'exactions !
Le règne de Louis XIV fut un grand règne, grâce aux nombreux génies qui l'illustrèrent. Mais, quant au grand roi lui-même, que Dieu préserve les peuples de grands rois comme celui-là.
On devrait nommer cela de grands fléaux.
Quand Louis XIV mourut, il laissa pour legs à la France. quatre fuilliards cinq cents millions de dettes.
Il avait dépensé follement environ vingt milliards ; et encore avait-il falsifié les monnaies, et fait banqueroute, en réduisant les rentes dont il avait grevé l'Etat.
Louis XIV avait un don : il savait parfaitement faire accorder sa dévotion, qui était grande, avec sa lubricité, qui n'était pas mince.
Son hypocrisie allait jusqu'au sublime.
Je n'entreprendrai pas de faire la liste des instruments de son libertinage ; il faudrait pour cela plusieurs chapitres. Je ne citerai que ses principales favorites ; celles qu'il faisait asseoir à côté de la reine.
Les voici :
Mine de Beauvais., Mlle d'Agencourt, Louise de la Vallière, Françoise de la Beaurne, La duchesse de Fontanges, Mme de Montespan, Mme de Maintenoii, Olympe Mancini, Marie Maiicini, ILorte?ise Manci7ii, Amie Mancini !
Quatre sœurs ! Excusez du peu.
On a tenté de réhabiliter la vertu de Mme de Mainte* non, parce qu'elle s'est montrée implacable envers les protestants. Eh bien, voyons cela.
D'abord personne ne conteste que la veuve de ce pauvre Scarron ne fût longtemps la confidente intime des amours du roi avec la Montespan. Ce n'est déjà pas un si honorable rôle, on en conviendra !
Plus tard, elle fit chasser sa bienfaitrice.
" Mme de Montespan, dit Eugène Pelletan, trahie et remplacée par la femme qu'elle avait prise par la main dans le lit de Ninon de Lenclos, etc. .. "
On prétend que Mme de Maintenon ne fut que l'épouse de Louis XIV. Eh bien, comptons, s'il vous plaît. La Montespan fut disgraciée poui les beaux yeux de Mme de Maintenon en 1 68 1 ; la reine ne mourut qu'en 1683 ; et le mariage secret n'eut lieu qu'en 1684. Plus de trois ans d'intimité aussi chaste que constante ! Le caractère scrupuleux des deux personnages étant donné... Jugez !
Maintenant, pour se rendre compte du degré d'immoralité où ces beaux exemples avaient conduit et la cour de France et la noblesse du pays, il suffit de se rappeler la fameuse histoire des poisons, dans laquelle les noms les plus brillants de France furent si étrangement compromis.
Les meurtres, les infanticides, les plus horribles sacrilèges, étaient à l'ordre du jour.
On sait tout ce que révélèrent d'infamies les procès de la Brinvilliers et de la Voisin.
A chaque instant les tribunaux étaient saisis de quelque affaire mystérieuse de sortilège ou d'empoisonnement, que le roi s'empressait d'étouffer, dans les intérêts de quelqu'un de sa famille ou de ses proches.
Témoins, l'affaire de Chasteuil, de la Filastre, et de Mme de Bouillon.
Enfin les vices de la royauté avaient gangrené la France jusque dans la moelle.
Ah ! si l'on pouvait tout dire, sans blesser les oreilles de l'enfance !
Qu'on lise seulement Ravaison : les cheveux en dressent.
Mais j'abrège. Franchement j'ai hâte de sortir de cet
DES ROIS DE FRAl^CÈ ^i
immonde bourbier. Terminons par les vers de Victor Hugo :
Et celui qui le suit,
C'est le Grand. Ce héros, ce roi dont le front luit.
Fut magnifique ; il fut le maître imcomparable ;
Fier, il avait sous lui la foule misérable,
Les disettes, les deuils, les détresses, les pleurs.
Un chaos de grabats, de fièvres, de douleurs ;
Il fit, magicien, sortir de ces broussailles
Cette fleur gigantesque et splendide, Versailles.
Il fut le roi choisi, de puissance inondé ;
Il eut Colbert, il eut Molière, il eut Condé ;
Il fiit lumière ainsi que Bel à Babylone ;
Son trône fut si haut qu'il devint le seul trône,
Et tous les rois étaient de l'ombre devant lui ;
La terre avait pour but d'occuper son ennui ;
Et toute la puissance et l'empire et la gloire
Et l'amour et l'orgueil faisaient dans la nuit noire
Au-dessus de sa tête un abîme étoile ;
Gloire à lui ! sous ses pieds, tandisque, dieu voilé
Par toutes les splendeurs sur son front réunies.
Homme soleil ayant pour rayons les génies.
Vêtu d'or, triomphant, heureux, vertigineux.
Ne faisant pas un pas qui ne fût lumineux,
Flamme, astre, il empourprait son olympe superbe,
Le peuple, n'ayant pas de pain, mangeait de l'herbe ;
La nudité hurlait et se tordait les mains ;
Les affamés gisants râlaient sur les chemins ;
La France esclave avait un haillon pour livrée ;
Un hiver, on en vint à ceci que, navrée.
N'ayant plus une ronce à manger, ne sachant
Que faire, ayant brouté tous les chardons du champ,
La misère attaqua les mornes catacombes ;
Le soir on enjambait le mur triste des tombes ;
Des cimetières noirs l'homme chassait les loups ;
De la bière pourrie on écartait les clous.
Et le peuple fouillait de ses ongles les fosses ;
Les femmes blasphémaient et pleuraient d'êtres grosses,
Et les petits enfants rongeaient les os des morts ;
Les mères des cercueils tâchaient d'ouvrir les bords.
Cherchant ce qu'on pourrait manger dans ces décombres.
Creusant, mordant ; si bien que les trépassés sombres.
g2 PETITE HISTOIRE
Se dressant à travers les tombeaux écroulés,
Disaient à ces vivants : Qu'est-ce que vous voulez ?
Mais qu'importe ! il fut grand ; il mit le monde en flamme
Il fut le nom vainqueur que la foudre proclame ;
Et les drapeaux au vent, les tambours, les canons,
Les batailles nouant leurs orageux chaînons,
Les plaines par la mort des villes élargies.
Le réseau flamboyant ces vastes stratégies,
Turenne, Luxembourg, Schomberg, Lorge, Brissac,
Et Namur massacrée et Courtray mise à sac,
L'incendie à Bruxelle et le pillage à Fumes,
Les fleuves rougissant de sang leurs sombres urnes,
Gand, Maëstricht, Besançon, Heidelberg, Montmédy,
La boucherie au nord, la tuerie au midi,
L'Europe ravagée, écrasée, étouffée,
Lui firent dans son Louvre un colossal trophée
De ruine, de nuit, de cendre et de tombeaux.
Mais c'est peu, les cités ainsi que les flambeaux
Brûlant et répandant leur lueur sur la terre ;
C'est peu l'éclat guerrier, la gloire militaire,
Cette goutte de sang qui s'élargit toujours ;
C'est peu, le choc des camps, l'écroulement des tours ;
La guerre, cheval fauve, au-dessus des frontières.
Jetant au front des rois ses ruades altières.
C'est peu ; c'est peu l'épique et vaste assassinat
De l'Artois, de la Flandre et du Palatinat ;
Remplacer les moissons par des flots de fumées,
Coucher sur les sillons des cadavres d'armées.
Briser les escadrons contre les escadrons,
Ce n'est rien ; ce n'est rien la clameur des clairons.
L'obus crevant les murs, les places bombardées,
Gengiskhan et Timour passés de cent coudées !
O spectacle admirable ! exil, bagne, prison. Des pasteurs, des docteurs, des hommes consulaires Courbés sous le bâton dans le banc des galères, Cinq cent mille bamiis, cent mille massacrés. Dix mille brûlés vifs, rompus vifs, torturés. Patients en chemise au seuil des basiliques. Tourbillon des bûchers sur les places publiques, Acre fumée ayant des râles dans ses plis, Surprises, guet-apens, gens tués dans leurs lits.
Juges fatals passants ainsi que des tonnerres, Princes tordant des seins de femme, octogénaires Dont la barre de fer fait crier les \'ieux os, Tous les dogues du meurtre ouvrant leur noirs naseaux, Rivières rejetant les noyés sur leurs plages. Cavalerie affreuse écrassant les villages
Oui, ce fut comme un vol de sanglants éperviers ;
Montrevel sur Toumon, Lamoignon sur Viviers ;
Oui, ce fut monstrueux, oui, ce fut lamentable ;
On tuait dans la rue, on tuait dans l'étable ;
On jetait dans les puits l'enfant criant Jésus,
La mère, et l'on mettait une pierre dessus ;
On sabrait du pasteur la vieille tête chauve ;
Les crosses des mousquets écrasaient dans l'alcôve
La nourrice au berceau, l'aïeul à son rouet ;
Siècle affreux l Les dragons chassaient à coups de fouet
Devant eux des troupeaux de femmes toutes nues ;
La débauche inventait des rages inconnues ;
L'orgie imaginait des supplices
Et c'est pourquoi ce roi rayonne ; il est flagrant Que l'autre étant le Juste, il faut qu'il soit le Grand. O Grandeur, de charnier et de meurtre mêlée. Qui de têtes de mort apparaît étoilée ! Lion superbe ayant le chat pour compagnon ! Conquérant coudoyé par les supplices ! nom Où la veuve Scarron jette son ombre vile ! Spectre qui s'est laissé manier par Bâville ! Glaive altier dont la fouine a léché le fourreau ! Lauriers où sont marqués les dix doigts du bourreau l
O peuple que son roi broie et détruit ! désastre D'un monde sur qui tombe et s'écrase son astre !
Tout le soir de ce règne appartient aux hiboux ; Dans ce noir crépuscule ils sortent de leur trous ; Des billots, les poteaux mêlent leurs vagues formes, Et l'ou voit se dresser, monstrueuses, énormes. Une roue au couchant, une roue au levant. Où pendent, disloqués, dans les souffles du vent. Deux cadavres, sur qui tout le genre humain prie, L'un est la conscience et l'autre la patrie !
Pendant les huit années qui suivirent la mort de Louis XIV, la régence du royaume fut confiée à son neveu Philippe d'Orléans, qui avait épousé une des bâtardes du roi et de la Montespan.
Avant la mort de Louis XIV, ce brave régent, qui avait été admirablement élevé par l'abbé Dubois, s'occupait de chimie et même d'alchimie, et, — chose étrange ! — tous les héritiers de la couronne, le dauphin, le duc de Bourgogne, la duchesse sa femme, ainsi que leurs fils mouraient drus comme mouches, de maladies qu'on ne put jamais expliquer. . . tout haut.
On les expliquait tout bas, par exemple.
Il fut nommé régent par le Parlement, qui cassa le testament de Louis XIV, par lequel celui-ci avait laissé la gouverne du royaume au duc de Maine, un autre bâtard de la Montespatt.
Première révolte de l'opinion publique !
Cette période de la régence fut marquée par une licence effrénée. C'était la décadence qui commençait. C'était le trône pourri qui s'écroulait dans la fange.
La cour était devenue un lieu d'orgies, où le vice le plus révoltant s'étalait avec une impudeur inouïe.
Les petits soupers de la régence sont restés légendaires.
Les relations criminelles du régent avec ses propres filles n'étaient un mystère pour personne.
L'ainée surtout, la duchesse de Berri, affichait ses horribles bonnes fortunes avec un sans-gêne qui n'a d'égal que le toupet de ceux qui osent nous donner la cour de France comme une école de morale et de religion.
Et les journaux monarchistes dénoncent les mœurs des républicains !
Dernièrement, nous lisions les lignes suivantes dans V Emaficipateur de Cambrai :
" Pour peu que cette lèpre qui a nom Républidne tienne encore la France quelque temps, il sera nécessaire de s'en préserver — sinon de s'en débarrasser — par des moyens spéciattx."
"Je le répète, cette situation ne saurait être plus longtemps tolérée ; et, puisque les mœurs publiques e( officielles deviennent à ce point immondes, il faut aussi que les habitudes des pères de famille se modifient."
Elle est bonne !
Nous sommes à Louis XV, le plus lâche et le plus cynique des rois de France.
Oui, après tous ces monstres, tous ces sacrilèges, tous ces oppresseurs suant le sang et la luxure, tous ces bandits ravisseurs, tous ces égorgeurs de vieillards, d'enfants et de femmes, tous ces tyrans sans âme et sans entrailles, il appartenait à Louis XV de les faire regretter !
La honte de ce vil pourceau a rempli l'univers entier. Il traîna la France dans toutes les humiliations. Et après l'avoir plongée dans le sang sur les champs de bataille, il la vendit lâchement au plus haut enchérisseur pour remplir le coffre des prostituées qui régnaient avec lui.
Oh I si nous avions un roi, s'écrient les légitimistes, la France serait glorieuse, puissante et respectée !
Oui, comme sous Louis XV, n'est-ce pas }
Quand la guerre de sept ans coûtait à la France deux milliards de francs et un million d'hommes ;
Quand les généraux imposés par la Pompadour valaient au pays la défaite de Rosbach et la déroute de Crefeld ;
Quand les armées françaises étaient devenues la risée de l'Europe ;
Quand le commerce maritime de la France, si prospère autrefois, était complètement anéanti ;
Quand elle perdait la moitié de son pouvoir dans l'Inde ;
Quand sa flotte était écrasée à Belle-Isle ;
Quand la France en banqueroute était réduite à offrir cinquante pour cent à ses porteurs de rente ;
Enfin, quand on lui faisait sacrifier la Guadeloupe et le Canada.
Car il ne faut pas oublier que c'est par cet illustre aïeul de M. de Chambord, que nos ancêtres ont été abandonnés seuls et sans ressources à toutes les horreurs d'une guerre qui a fait perdre à la France l'un des plus beaux domaines du monde, et à nous notre nationalité française !
Et où allait l'argent du peuple, pendant ce temps-là ?
Les chiffres suivants en donneront une idée.
C'est le relevé en gros, de ce que dépensait chaque année, à elle seule, cette guenon royale qu'on appelle la Pompadour.
Pour ses colifichets, 1,300,000 !
Pour ses domestiques, 1,200,000 !
Pour sa table, 3,504,380 !
Pour ses fêtes, 4,000,000 !
Pour ses chevaux, 3,000,000 !
Sans compter deux millions de diamants.
Ces chiffres, publiés par Leroy, sont tirés des documents trouvés dans les archives de Versailles. Sans la révolution on ne les aurait jamais vus.
Et, si c'eût été là tout ce que coûtait la paillardise royale au peuple mourant de faim ! Mais n'y avait-il pas aussi le fameux Parc-aux-Cerfs ?
On conçoit que des gens, habitués à entendre parler des rois de France par ces bons légitimistes, ne savent guère ce que c'était que le Parc-aux-Cerfs.
Eh bien, malgré la difficulté qu'il y a d'aborder délicatement un pareil sujet, je vais essayer de laisser au moins deviner un peu ce qu'était cette institution floris-
DES ROIS DE FRAÎÎCk 9^
saht sous ce régime si saint, si religieux, si exemplaire, que nos faux dévots désireraient tant voir ressusciter en France, dans les intérêts de la religion.
En deux mots, le Parc-aux-Cerfs n'était rien autre chose qu'une espèce de harem que sa majesté le roi de France, Louis XV, s'était monté à Versailles, et que le fameux Lebel était chargé de peupler, pour la plus grande gloire de Dieu et l'amusement de la royauté.
Ce harem était rempli de jeunes filles de huit à dix ans !
" Le nombre de celles qui y furent conduites fut immense, dit Lacretelle . Elles étaient ensuites dotées et mariées à des hommes vils ou crédules. Les dépenses au Parc-aux-Cerfs se payaient avec des acquis au comptant. Il est difficile de les évaluer ; mais il ne peut y avoir aucune exagération à affirmer qu'elles coûtèrent plus de cent millions à P Etat ; dans quelques libelles, on les porte à un milliard l "
Voilà ce qu'était le Parc-aux-cerfs !
Applaudissez, saints hommes !
L'abominable lubricité maladive du tyran était telle que la plume la plus hardie s'arrête devant les détails.
Qu'il suffise de dire que ce monstre dégoûtant, la terreur de toutes les familles, était devenu tellement en horreur au peuple français que le bruit courait partout dans Paris que les nombreuses jeunes filles au-dessous de dix ans qu'on enlevait aux parents pour les jeter dans le lupanar royal, y étaient égorgées, et que le roi prenait des bains de sang d'enfants pour refaire sa constitution ruinée par la débauche.
C'était de l'exagération sans doute ; mais il fallait que le peuple eût une haute opinion du saint roi pour supposer de pareilles horreurs !
Et despote !
Qu'on en juge par sa réponse au parlement de Paris , le 3 mars 1766 :
" C'est en ma personne seule, dit-il, que réside l'autorité souve-
gS PETITE HISTOIRE
raine . . . C'est à moi seul qii' appartient le pouvoir législatif sans dépendance et sans partage. L'ordre public tout entier émane de moi ; j'en suis le gardien suprême. Mon peuple n'est qu'un avec moi ; les droits et les intérêts de la nation dont on ose faire un corps séparé du monarque, sont nécessairement unis avec les miens, et ne reposent qu'^«/;r mes mains P'
Et dire que cette pauvre France hésite à s'identifier de cette façon avec le comte de Chambord ! Peut-on lefuser ainsi son bonheur ?
La parole est maintenant à Victor Hugo :
Ce quatrième-là, comment le raconter ?
Venu pour tout corrompre et pour tout éhonter,
Il ne fiit pas le roi du sang, mais de l'écume.
L'autre était le soleil : il vint, et fut la brume ;
Il fut l'impur miasme, il fut l'extinction
De la dernière haleine et du dernier rayon ;
Il répandit sur l'âme humaine exténuée
Tout ce que le bourbier peut jeter de nuée.
Il s'appela Rosbach, il s'appela Terray ;
Adieu le pur, le grand, le saint, le beau, le vrai !
Corruption, débauche, impudeur, arbitraire.
Un sinistre appétit de faire le contraire
De ce que veut l'honneur, un satyre à l'affût,
Boue et néant, voilà ce que cet homme fut.
D'autres rois ont été flairés par les orfraies ;
Ils ont été les pleurs, les tortures, les plaies.
Les terreurs, les fléaux ; celui-ci fut l'affront.
On vit sous lui le front de la France, ce front
Où la lueur de Dieu s'épanouit et monte,
Apprendre la courbure horrible de la honte ;
O deuil ! le drapeau franc et la peur mariés ;
Deux vils sauve-qui-peut en même temps criés
Ici par la faillite, et là, par la déroute ;
La vieille honnêteté publique croulant toute ;
L'honneur mort ; dans un siècle un seul jour : Fontenoy ;
Ce règne est une cave, et sous ce lâche roi,
Tout s'éclipse, grandeur, victoire, exploits célèbres ;
Et de mille fils noirs traversant les ténèbres,
Tout au fond, arrêtant dans leur vol vers l'azur
La grâce, la beauté, la jeunesse au front pur,
Son lit sombre rayonne en toile d'araignée.
Et cependant la terre est d'aurore baignée ; Un jour se lève, on sent un souffle frisonner ; La France est une forge où l'on entend sonner Le marteau du progrès et l'enclume du monde ; Tout monte à l'idéal, lui, plonge dans l'immonde ; La France marche au jour, lui dans l'antre s'enfuit ; Auprès de la lumière il élève la nuit ; En regard de Paris, ce roi bâtit Sodome.
Or on allait cherchant un surnom à cet homme.
Voyez ; instincts rampants, amours empoisonneurs. Toutes les lâchetés et tous les déshonneurs. Ignorance du bien et du mal, turpitude. Bon visage aux méchants, orgie, ingratitude, Soupir de délivrance à la mort de son fils ; Organisant la faim, faisant d'affreux profits Sur les peuples hagards que la misère mine, S'engraissant de leur diète et mangeant leur famine. Roi vampire ; riant des sanglots, sourd aux cris ; Rampant, faisant régner l'Angleterre à Paris ; Laissant rouer Calas, laissant brûler Labarre ; Dur par indifférence et molesse, barbare Pour ne pas se donner la peine d'être bon ; Fumier fleurdelysé, Vitellius Bourbon ; Ayant sous ces plaisirs des prisons sépulchrales, Des pleurs dans la Bastille exécrée, et des râles Dans les cages de fer du vieux mont Saint-Michel : Petit-fils de cent rois, mais pas le plus cruel. Pas le plus oppresseur du peuple et de l'empire. Par le plus furieux ni le plus fou — le pire ; Le plus vil ; exilant quiconque ose penser ; Débile, et par excès tâchant de redresser Quelque horrible pilier de l'antique édifice ; Au fond du Parc-aux-Cerfs rêvant le saint ofiîce ; Ayant le mal pour but, la fange pour chemin ; Ténébreux, soupçonné de bains de sang humain ; Foulant aux pieds le droit et la vertu, chimères ; Infâme ; soulevant des émeutes de mères ; Froid regard, pied sali, front hautain, cœur fermé ', Comment nommer ce roi, sinon le Bien-Aimé ?
On le méprise tant ce malheureux, qu'on pleure*
Monstre ! il suffit qu'un fou d'une épingle l'effleure Pour que ce Prussias devienne un Busiris, Pour qu'on voie au milieu de l'horreur et des cris, Cent tourments, plus d'enfer que n'en a rêvé Dante, Le feu, l'arrachement des membres, l'huile ardente, Le plomb fondu qui fait d'un coupable, un martyr, Toute une irruption de supplices sortir De son égratignure élargie en cratère.
O misérable ! il est le dégoût de la terre ; Il est l'éclat de rire insolent de %'ingt rois ; Et l'histoire lui tend l'opprobe et lui dit : bois ! Est-ce donc une loi, nuit, cieux incorruptibles. Dieu bon, que les abjets succèdent aux terribles, "Qu'on n'échappe au torrent que pour choir au ruisseau, Et que le sanglier soit suivi du pourceau !
La mort enfin souffla sur cette tête infâme ; Il rendit à la nuit ce qu'on nommait son âme ; Et comme on le portait, au glas sourd des beffrois, A Saint-Denis où dort le noir monceau des rois, Le lâche près du fort, l'impur près du féroce, On vit, tandis qu'autour du funèbre carosse L'encens se répandait en odorant brouillard, Ruisseler de dessous le royal corbillard On ne sait quelle pluie éclaboussant la roue Qui suintait du char sombre et qui tachait la boue ; C'était ce roi, ce maître et cet homme d'orgueil Qui tombait goutte à goutte à travers son cercueil !
Enfin la mesure était comble. Après quatorze cents ans de torture et de persécutions, le peuple s'est levé dans sa colère, et avec les tours de la Bastille a réduit en poudre le trône déshonoré des Bourbons !
Était-il dans son droit ?
Qu'on me permette d'entrer dans certains détails qui seront, je crois, avec ce qui précède, une réponse suffisante à cette question.
■«D'abord donnons quelques détails sur l'état des populations en France avant la révolution.
DES ROIS DE FRANCE joi
Avant Louis X IV, on avait bien souffert sans doute. Sous le règne de ce grand roi, on commença à mourir de faim. Je dis : mourir de faim !
J'ai déjà cité ce que La Bruyère écrivait en 1689, juste cent ans avant la révolution. Je n'ai pas besoin de le répéter ici.
Plus tard, on arrache aux paysans, leur denier morceau de pam noir, et alors on les voit périr par centaines, par milliers, par millions.
Taine estime qu'en 17 15, près d'un tiers de la population de la France, c'est-à-dire six millions, avaient péri de misère et de faim. Et le savant et impartial publiciste, cite nombre d'autorités à l'appui de ce qu'il avance. ^
D'après la correspondance des contrôleurs généraux publiée par M. de Boislisle, on voit que beaucoup de districts et provinces ont perdu le sixième, le cinquième, le quart, le tiers, et même la moitié de leur dodulation. ^ ^
En 1725, dit Saint-Simon, au milieu des profusions de Strasbourg et de Chantilly, on vit en Normandie d'herbes des champs. Le premier roi de l'Europe ne peut être un grand roi, s'il ne l'es que de gueux de toutes conditions, et si son royaume tourne en un vaste hôpital de mourants à qui on prend tout en pleine paix !
Au plus beau temps de Fleury, suivant Rousseau, et dans la plus belle région de la France, le paysan cache son vin a cause des aides, et son pain à cause de la taille, persuade "qu'il est un homme perdu si l'on peut se douter qu'il ne meurt pas de faim,"
souk^™;£nlf'^''^'"'°" '"'J39, vient d'occasionner trois soulèvements dans les provmces, à Ruffec, à Caen et à Chinon On a assassme sur le chemin des femmes qui portaient du pai^^.!
Dans mon canton de Touraine, il y'^aplus d'un an que les hommes mangent de l'herbe. ^
L'évêque de Chartres dit :
La famine et la mortalité y étaient telles que les hommes man-
foi fETItE HISTOIRE
geaient de l'herbe comme des moutons, et crevaient comlnè des mouches.
Voici ce que Massillon écrivait à Fleury en 1740 :
Le peuple de nos campagnes vit dans une misère affreuse, sans lits, sans meubles ; la plupart, la moitié de l'année, manquent du pain d'orge et d'avoine qui fait leur unique nourriture, et qu'ils sont obligés d'arracher de leur bouche et de celle de leurs enfants pour payer les impositions. C'est à ce point que les nègres de nos îles sont infiniment plus heureux ; car en travaillant ils sont nourris et habillés, avec leurs femmes et leurs enfants ; au lieu que nos paysans, les plus laborieux du royaume, ne peuvent, avec le travail le plus dur et le plus opiniâtre, avoir du pain pour eux et leur famille, et payer les subsides.
La quantité des pauvres, dit d'Argenson, surpasse celle des gens qui peuvent vivre sans mendier... elles recouvrements se font avec une rigueur sans exemple ; on enlève les habits des pauv7es, leurs derniers boisseaux de froment, les loquets des portes, etc.
On ne pouvait plus même ensemencer les terres. Citons encore Fénélon, — Lettre à Louis XIV :
Cependant vos peuples que vous devriez aimer comme vos enfants, et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée ; les villes et la campagne se dépeuplent ; tous les métiers languissent, et ne nourrissent plus les ouvriers, Tout commerce est anéanti... Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l'aumô e et le nourrir. La France entiè7e n^ est plus qu' un grand hôpital désolé et sans provision... C'est vous-même, sire, qui vous êtes attiré tous ces embarras.
C'est un archevêque qui parle ainsi, et un archevêque qui s'appelle Fénélon !
Et le mal augmentait avec les années.
Dix ans plus tard, d'Argenson écrivait dans son journal :
Mon curé m'a dit que huit familles, qui vivaient de leur travail avant mon départ, mendient aujourd'hui leur pain. Avec cela on lève la taille avec une rigueur plus que militaire. Les collecteurs avec les huissiers, survis de serruriers, ouvrent les portes, enlèvent les meubles et vendent tout pour le quart de ce qu'il vaut, et les
frais surpassent la taille. Je me trouve en ce moment en Touraine, dans mes terres. Je n'y vois qu'une misère effroyable ; ce n'est plus le sentiment triste de la misère, c'est le désespoir qui possède les pauvres habitants : ils ne souhaitent que la mort et évitent de peupler... On compte que par an le quart des journaliers va aux corvées, où il faut qu'ils se nourrissent ; et de quoi ? Je vois les pauvres gens y périr de misère... On leur paie quinze sous ce qui vaut un écu pour leur voiture. On ne voit que villages ruinés ou abattus, et nulles maisons qui se relèvent... Par ce que m'ont dit des voisins, la diminution des habitants va à plus du tiers... Mais ce qui va toujours son train, ce sont les contraintes... Les receveurs des tailles et du fisc font chaque année des frais pour la moitié en sus des impositions... Il ne se fait aucuns niariages ; ces gens répondent que ce n'est pas la peine de faire des malheureux comme eux... Une personne du Languedoc m'a dit que quantité de paysans désertent cette province et se réfugient en Piémont, Savoie, Espagne, effrayés, tourmentés de la poursuite du dixième en régie... Les maltôtiers vendent tout, emprisonnent tout... Vn homme instruit dans les finances m'a dit qu'il était sorti cette année plus de deux cents familles de Normandie.
Et si l'on croit que le peuple des villes était plus heureux que celui des campagnes, qu'on lise encore d'Argenson :
Un officier, dit-il, dont la troupe est en garnison à Mézières m'a dit que le peuple est si misérable dans cette ville que, dès qu'on avait servi le dîner des officiers dans les auberges, le peuple se jetait dessus et le pillait... Il y a plus de 12,000 ouvriers mendiants à Rouen, tout autant à Tours. On compte plus de 20,000 de ces ouvriers qui sont sortis du royaume depuis trois mois. A Lyon, il y a plus de 20,000 ouvriers en soie qui sont consignés aux portes : on les garde à vue, de peur qu'ils ne passent à l'étranger.
A Paris mêsne, continue d'Argenson... un des vicaires de la paroisse Sainte- Marguerite assure qu'il a péri plus de huit cents personnes de misère dans le faubourg Saint-Antoine depuis le 20 janvier jusqu'au 20 février, que les pauvres gens expiraient de froid et de faim dans leurs greniers, et que des prêtres, venus trop tard, arrivaient pour les voir mourir sans qu'il y eiit de remède.
Si je comptais, dit Taine, les attroupements, les séditions d'affamés, les pillages de magasins, je n'en finirais pas : ce sont les soubresauts convulsifs de la créature surmenée ; elle a jeûné tant qu'elle a pu ; à la fin l'instinct se révolte.
1Ô4 PETITE HÎSTOIftË
En 1747, il y a eu des révoltes considérables^à Toulouse pour lé pain ; en Guienne, il y en a à chaque marché.
En 1750, six ou sept mille hommes, en Bearn, s'assemblent derrière une rivière pour résister aux commis ; deux compagnies du régiment d'Artois font feu sur les révoltés, et en tuent une douzaine.
En 1752, une sédition dure trois jours à Rouen et dans les environs ; en Dauphiné et en Auvergne, les villageois attroupés forcent les greniers et prennent le blé au prix qu'il veulent.
La même année, à Arles, deux mille paysans armés viennent demander du pain à l'hôtel de ville, et sont dispersés par les soldats.
Dans la seule province de Normandie je trouve des séditions en 1725, en 1737, en 1739, en 1752, en 1764, en 1765, en 1766, en! 1767 et en 1768, et toujours au sujet du pain.
Des hameaux entiers, manquant des choses les plus nécessaires à la vie, étaient obligés par le besoin de se réduire aux aliments des bêtes...
Encore deux jours et Rouen se trouvait sans provisions, sans grains et sans pain. Aussi la dernière émeute est terrible, et, cette fois encore la populace, maîtresse de la ville pendant trois jours, pille tous les greniers publics, tous les magasins des communautés.
En Auvergne, dit Gautier de Biauzat, les campagnes se dépeuplent journellement ; plusieurs villages ont perdu depuis le commencement du siècle, plus d'un tiers de leurs habitants.
Dans tel village de Normandie, dit Hippeau, presque tous les habitants, sans en excepter les fermiers et les propriétaires, mangent du pain d'orge et boivent de l'eau, vivent comme les plus malheureux des hommes, afin de subvenir au paiement des impôts, dont ils sont surchargés.
A Rouen et en Normandie, dit Floquet, les plus aisés ont de la peine à avoir du pain pour leur subsistances, le commun du peuple en manque totalement, et il est réduit, pour ne pas mourir de faim, à se former des nourritures gui font horreur à l' ku7nanité.
Et c'est à ce peuple malheureux, mourant de faim, désespéré, que le saint roi Louis XV — le roi três-chrétien, — fait suer les soixante-douze millions que lui coûtait l'entretien de la Pompadour !...
Nous venons de voir dans quel état de fortune se trouvait le peuple de France avant la révolution, voyons maintenant ce que ces richards avaient à payer à ces
bÉS ROIS DE FRANCE. iog
pauvres rois, pour l'entretien de leurs palais, de leurs cours, de leurs bourreaux et de leurs parcs-aux-cerfs. Cela nous donnera la clef de la situation.
Vers la fin du règne de Louis XV, dit Turgot, le roi, à lui seul, tirait à peu près autant de la terre que le propriétaire lui-même.
Suivant le même auteur, il y avait tel endroit de la France où le roi percevait 563^ pour cent sur les produits du sol !
En Champagne, suivant Boivin-Champeaux, sur cent livres de revenu, le contribuable payait jusqu'à 7 1 livres et quinze sous.
Prenez un habitant, par exemple, qui possède vingt arpents qui sont évalués à 10 livres de revenu par arpent.
On le suppose aussi, dit Taine, propriétaire de la maison qu'il habite et dont le prix de location est évalué à 40 livres. Ce taillable paie pour sa taille réelle, personnelle et industrielle, 35 livres 14 sous, pour les accessoirs de la taille 17 livres 17 sous, pour sa capitation 21 livres 8 sous, pour ses vingtièmes, 24 livres 4 sous, en tout 99 livres 3 sous, à quoi il faut ajouter environ cinq livres, pour le remplacement de la corvée, en tout 104 livres de taxe pour un bien qu'il louerait 240 livres, plus de cinq douzièmes de son revenu.
Dans les procès-verbaux officiels cités par le même auteur, je trouve ceci :
Dans la Haute-Guyenne tous les fonds de terre sont taxés, pour la taille, les accessoirs et les vingtièmes, à phis du quart du revenu, réduction faite seulement des frais de culture, et les maisons du tiers du revenu, déduction faite seulement des frais de réparation et d'entretien ; à quoi il faut ajouter la capitation, qui prend environ un sixième du revenu, la dîme qui en prend un septième, les rentes seigneuriales qui en prennent un autre septième, l'impôt en remplacement de la corvée, les frais de recouvrement forcé, saisies, séquestres et contraintes, les charges locales ordinaires et extraordinaires. Cela défalqué, on reconnaît que, dans les communautés moyennement imposées, il ne reste pas au propriétaire la jouissance du tiers du revenu, et que dans les communautés lésées par la répar-