CHAPITRE
Mœurs et Coutumes
Caractère des Basques. — Mœurs. — Religion. — Superstitions. — Dictons et proverbes.
§ I. — Caractère des Basques
La race basque n'a certainement pas conservé sa pureté primitive et, entre les Basques eux-mêmes, il y a des différences sensibles. Un œil exercé distinguera facilement un Labourdin d'un Navarrais et, à plus forte raison, d'un Souletin. Mais ce que Ton peut dire de tous, c'est qu'ils appartiennent à une belle race qui a conservé ses caractères essentiels et n'a pas encore été contaminée, comme c'est malheureusement le cas de beaucoup d'autres.
Au moral, le Basque est naturellement fier et indépendant. Dans son ouvrage « Les Basques et le Pays Basque » M. Vinson les définit en ces termes : « Ils sont imbus de préjugés; ils conser- (i vent des superstitions séculaires que le catholicisme n'a pu dé- « truire ; ils sont rivés à leurs coutumes même les moins impor-
« tantes, mais ils ont un grand fond de droiture, quoique leur « ignorance; leur entêtement, l'extrême vivacité de leur imar , * « gination, les entraînent fréquemment à juger faux. Ils sont \\ doux et complaisants, mais irascibles et redoutables dans leurs « colères ; je ne crois pas qu'ils soient, comme on l'a dit, hai- « neux!et vindicatifs. Ils sont ardents et enthousiastes ; un rien «les séduit, un rien les désenchante. Habituellement sérieux, « ils se laissent volontiers entraîner aux jeux, aux plaisirs de la « table ; leur gaîté se développe alors bruyante et intermina- « ble. Ils ont l'usage et le culte de l'hospitalité dans la plus large « acception du mot ».
On ne saurait mieux dire aujourd'hui. Mais si, pendant des siècles, les Basques ont conservé à peu près la pureté de leur race, s'ils ont admis au milieu d'eux des étrangers sans en adopter les mœurs et sans qu'il y ait eu fusion entre eux, ils n'en ont pas moins subi profondément les influences extérieures.
Beaucoup de leurs coutumes ont été empruntées à d'autres peuples avec lesquels ils ont été en contact ; car il ne faut pas perdre de vue que leur pays était un pays de passage et qu'il a été traversé et occupé par des peuplades qui ont laissé chez eux des empreintes qu'ils ont conservées. Ce qui leur est propre, c'est un esprit de conservation poussé à un très haut degré et qui fait qu'on trouve encore chez eux les coutumes depuis longtemps disparues ailleurs.
Aussi, bien que le Basque se soit modernisé, on peut encore trouver chez lui quelques particularités intéressantes.
§ 2. — Les Mœurs
Au Pays Basque, comme ailleurs, le droit d'aînesse existait, était prévu par le For, mais il présentait cette particularité qu'il s'appliquait au premier né, quel que fût son sexe. La fille aînée avait les prérogatives d'un fils aîné ; elle héritait de la maison ; elle était chef de famille ; elle avait droit de siéger comme telle dans les assemblées capitulaires où elle était représentée par son mari, son fils aîné ou le mari de sa fille aînée. Encore maintenant les biens passent souvent entre les mains de l'aînée et les autres enfants se placent comme serviteurs ou vont chercher fortune ailleurs, bien souvent en Amérique.
Cette règle n'empêche pas le Basque d'avoir le sentiment de la famille très développé. Les familles nombreuses ne sont pas rares, les enfants sont beaux et bien soignés et, pour leur édu-
cation, la mère jouit de toutes les prérogatives maternelles sans que le mari intervienne.
Que ce soit chez lui ou ailleurs, le Basque est généralementlabûrieux et résistant ; il semble qu'il ignore la fatigue. En plaine ou en montagne, simplement chaussé d'espadrilles, quelque temps qu'il fasse, il fait des randonnées qui surprendraient les plus aguerris de nos alpinistes. En voici un exemple typique.
En 1872, alors que la seconde guerre carliste désolait les provinces du Nord de l'Espagne, un officier carliste passa la frontière et se rendit à Saint- Etienne-de-Baïgorry dans le but de faite parvenir un important message à un de ses chefs qui se trouvait à Bayonne et d'en recevoir la réponse le plus tôt possible. C'était avant l'ouverture du chemin de fer. Un jeune homme se chargea de cette mission et pour la somme de vingt francs, qui semblerait dérisoire aujourd'hui, il fit, en douze heures, le trajet aller et retour de Saint-Etienne-de-Baïgorry à Bayonne, séparées par une distance de quarante kilomètres. Cet homme -vivait encore il y a peu de temps.
Sous ce rapport les femmes ne le cèdent pas aux hommes. Avant la création du chemin de fer, les marchandes de poissons de Saint-jean-de-Luz allaient vendre leur marchandise à Bayonne en parcourant, au pas de course, avec leur corbeille de poisson sur la tête, les vingt kilomètres qui séparent les deux villes. Encore de nos jours on rencontre très souvent dans les montagnes des femmes parcourant de grandes distances tout en portant de très lourds fardeaux.
Leur endurance est mise à profit par les personnes des deux sexes pour faire la contrebande. Cette sorte de « commerce » a toujours été très en honneur dans le pays qui se prête admirablement à la fraude surtout dans ses parties montagneuses ; il n'a pas complètement disparu.
On s'explique que des hommes et des femmes semblables soient quelquefois un peu rudes. Le Basque est naturellement violent et même brutal pour les animaux et pour son semblable. Les rixes entre eux sont fréquentes et se terminent souvent d'une façon tragique. La plupart des condamnations prononcées par les tribunaux contre les Basques le sont pour coups et blessures. Ce caractère batailleur lui est naturel et s'explique peut-être aussi par son peu de crainte de la mort qu'il est habitué à considérer, dès son enfance, comme une chose naturelle
Basquaises en prière
et qu'il accepte simplement. Aussi les cérémonies funèbres sontelles empreintes d'une grande simplicité. Les hommes sont vêtus, encore de nos jours, de longs manteaux, tandis que les femmes portent de grandes capes appelées « mantalettas », avec un capuchon se rabattant sur le visage. Dans lés temps anciens il était d'usage d'avoir dans les enterrements des pleureuses qui accompagnaient le mort de chants et d'apostrophes spontanés.
La poésie serait née, d'après certains auteurs, de cette coutume qui n'était pas spéciale au peuple Basque, mais se pratiquait en Corse avec les « voceros » et qui est encore en usage dans certaines peuplades de l'Afrique. Enfin, à une époque encore plus reculée, les morts de distinction étaient enterres assis. D'après un texte d'Appien c'était la position d'un guerrier au repos et il faut croire que c'était une coutume fort ancienne.
Dans tous les domaines, le Basque a toujours été traditionnaliste ; qu'il s'agisse de cérémonies funèbres, de questions familiales, de rapports avec ses semblables, il a le respect de la tradition, et, dans bien des cas, il l'observe encore de nos jours.
§ 3. — La Religion
Le Basque, par nature est essentiellement religieux. Bien avant leur établissement dans le pays, les Vascons, d'après Stabon, étaient monothéistes ; convertis au christianisme au 1er ou au 2e siècle, ils sont restés, depuis cette époque, très fidèles ei très attachés aux croyances de leurs pères.
La plupart d'entre eux, surtout dans les campagnes, remplissent leurs devoirs religieux et ils ont conservé certaines, coutumes curieuses. C'est ainsi qu'on peut voir, à là sortie de la messe, dans les églises de villages, la plupart des assistants aller prier sur les tombes des leurs, dans le cimetière entourant l'église.
On compte, à la messe, autant d'hommes que de femmes et nombreux aussi sont les hommes qui suivent les processions.
Cet attachement à la religion explique qu'on trouve des fondations exclusivement religieuses d'une grande ancienneté. Dans un pays habité par une population primitive et rude, couvert de forêts et montagneux, les communications n'étaient pa$ faciles. Aussi se créa-t-il des établissements qui avaient pour but de prêter secours et assistance aux étrangers et aux voyageurs. Plus tard, lorsque les pèlerinages furent entrés dans les mœurs, il se forma des sortes de congrégations ayant pour objet d'héberger et d'escorter les pèlerins pendant la traversée du pays. C'étaient des prieurés et des commanderies.
Il ne faut pas oublier en effet que, pendant tout le moyen âge, c'est-à-dire, pendant plusieurs siècles, les populations furent animées d'une foi des plus vives; les pèlerinages étaient nombreux et, du XIe au XVIIe siècles, celui de Saint-Jacquesde-Compostelle en Galice tint le premier rang.
Or, pour s'y rendre de la France, deux routes principales traversaient le pays. C'étaient d'anciennes voies romaines, utilisées jusqu'au XIXe siècle comme chemins de grande communication et dont on trouve des traces encore de nos jours. La plus importante était celle qui reliait Bordeaux à Astorga par Dax, Sordes, Garris, Ostabat, Saint- Jean-Pied-de-Port et Roncevaux.
L'abbaye de Koncevaux
Avant son entrée dans le Pays Basque cette route était rejointe par d'autres chemins secondaires, tel que celui passant par Orthez et Sauveterre. Une seconde voie suivait la côte par Bayonne, Saint- Jean-de-Luz et Hendaye et rejoignait la première en Espagne.
La traversée de ce pays avait une très mauvaise réputation pour deux raisons : elle était longue, difficile, s'exécutait à tra-
vers des montagnes abruptes, couvertes de forêts et peuplées d'animaux sauvages, notamment de loups ; en outre elle était rendue plus pénible encore par ses habitants qui, à demi-sauvages, se livraient sur les pèlerins aux actes les plus répréhensibles. Ils les volaient et les battaient; ils se mettaient sur leur dos, leur faisaient mille vexations et n'hésitaient pas à endosser euxmêmes leur habit pour tromper plus facilement les vrais pèlerins.
Il y avait donc intérêt à protéger ces derniers et c'est dans ce but qu'il se créa un ordre a la fois militaire et religieux, similaire de ceux existant déjà en Orient et ayant le même objet. Ce fut l'ordre des chevaliers d'Ibaneta, dont l'établissement principal fut le monastère de Roncevaux et qui jalonna le chemin, dans toute l'étendue du Pays Basque, d'établissements qui servaient d'hôtelleries, d'hôpitaux et de lieux de repos.
Les pèlerins s'y réunissaient et y restaient plus ou moins longtemps. Quand ils étaient en nombre suffisant, un convoi se formait et ils partaient, escortés par les moines-chevaliers qui les guidaient et les protégeaient jusqu'au prochain établissement où ils pouvaient séjourner.
On trouve encore des vestiges de ces anciennes maisons hospitalières principalement le long du chemin de Garrisà Roncevaux. On peut citer Garris, Ostabat, Uxiat, Harambels, Aphat- Ospital, Arsoritz, Saint- Jean- Pied-de-Port, Roncevaux et entre ces deux derniers, en pleine montagne, le prieuré d'Erruculus qui a complètement disparu, mais qui a laissé son nom; à un quartier.
Sur l'autre route, moins fréquentée, tout au moins pendant le moyen âge, mais plus sûre, on trouvait à Bayonne, sur la rive droite de l'Adour, un établissement tenu par les moines de l'« ordre du Saint-Esprit ». Il y en avait un autre à Ciboure, à l'extrémité de la rue Agoreta. Enfin, avant de quitter la France, on trouvait sur les bords de la Bidassoa, à l'emplacement occupé aujourd'hui par la gare d'Hendaye, l'important prieuré de Subernoa qui, lui aussi, a donné son nom à tout un quartier.
Pour les égarés ou ceux qui suivaient les voies secondaires, il y avait des établissements semblables en dehors des grandes routes. Nous citerons la commanderie-hôpital de Bonloc, celle de Souraïde en Labourd, celle de Bidarray et la commanderie de l'ordre de Malte d'Irrisarry en Basse-Navarre. L'ancien hôpital a été remplacé, en 1605,/ par l'énorme construction qu'on voit encore près de l'église.
Dans la Soûle, qui était traversée par les voyageurs venant du Midi, on comptait un assez grand nombre d'établisse
ments ; l'abbaye de Sainte-Engrâce, dont il reste quelques vestiges notamment une église romane fort ancienne ; l'Hôpital Saint-Biaise, dont l'église seule subsiste ; le prieuré de Larrau complètement disparu ; la commanderie d'Ordiarp dont la maison du commandeur sert de presbytère, enfin les prieuréshôpitaux de Pagolle, Osserain, Ainharp et Roquiague.
Mais la principale de ces maisons dont dépendait la plupart des commanderies et des prieurés, était l'abbaye de Roncevaux, située sur le versant espagnol, dans la Haute-Navarre, à trois kilomètres de la ligne de faîte des Pyrénées, aménagée pour recevoir un grand nombre de voyageurs. Cette abbaye a joué un rôle de premier ordre dans toutes les relations, non seulement entre la Haute et la Basse-Navarre, mais entre la France et l'Espagne. Bien que son ancien ordre religieux ne soit plus représenté que par quelques moines, gardiens des bâtiments et des archives, l'abbaye de Roncevaux est sans contredit un des établissements de la région particulièrement attrayant pour l'archéologue, l'historien et les personnes qu'intéressent les choses du passé.
§ 4. — Superstitions
Les Basques, comme beaucoup d'autres peuples, sont superstitieux et l'instruction n'a pas beaucoup diminué cette tendance à croire au surnaturel. Mais, au moyen âge et même au XVIe et au XVIIe siècles, la superstition avait pris des proportions dont on se fait difficilement une idée aujourd'hui et de nombreuses traces en sont restées dans les contes, les récits et même les croyances contemporaines.
On appelait « sorciers » ceux qui se vouaient volontairement au diable en échange de pouvoirs surnaturels. Ils dominaient par la terreur et ils étaient d'autant plus cruels que leur cas était prévu par la loi qui les punissait, comme criminels, du supplice du feu. Il est fort probable que la croyance aux sorciers a les origines les plus lointaines dans le Pays Basque comme ailleurs ; mais il se produisit, à la fin du XVIe siècle, un événement qui, étant donné l'état d'esprit de la population, eut les plus graves conséquences.
Les bohémiens, désignés dans le pays sous le nom d'agôts et de cascarots, et qui s'y étaient fixés dans les circonstances que nous avons rapportées plus haut, se livraient aux pratiques de la bonne aventure. Ils passèrent rapidement pour des êtres malfaisants ; on prétendit qu'ils tenaient leurs pouvoirs du diable
et, de là à les accuser de sorcellerie, il n'y avait qu'un pas qui fut vite franchi. Au commencement du XVI Ie siècle, il se forma, plus particulièrement contre les femmes bohémiennes,, un mouvement d'opinion qui obligea les autorités à intervenir et le bailli du Labourd désigna son lieutenant de Lasse pour enquêter et calmer les esprits.
Ce de Lasse était un homme dur et inhumain ; il avait eu, à plusieurs reprises, des démêlés avec la ville de Bayonne. Il apporta la même brutalité dans la mission qui lui était confiée et il engagea un si grand nombre de procès qu'on fut obligé de lui donner un assesseur. Plusieurs femmes furent brûlées et, après les Bohémiennes, ce fut le tour des femmes du pays d'être poursuivies. Voyant les proportions que prenaient les choses, le bailli, Jean-Paul de Caupenne, crut devoir prévenir le Parlement de Bordeaux de ce qui se passait et le Parlement délégua pour réprimer ces crimes, le conseiller de Lancre, avec les pouvoirs les plus étendus.
De Lancre était le dernier qu'on aurait dû charger d'une semblable mission. Esprit crédule, obsédé par l'idée des sorciers qu'il voyait partout, il commit les pires atrocités dans le pays qu'il parcourut avec son tribunal, rendant d'iniques jugements, sur la foi des rapports les plus invraisemblables. Sur de simples dénonciations d'enfants, des femmes furent envoyées au bûcher. Ce fut le cas de l'une d'elles, sur l'affirmation d'une fillette de sept ans, déposant qu'elle l'avait vue sauter du sommet de la Rhune sur la plage d'Hendaye. Une sorte de folie sembla avoir envahi le pays. La terreur devinttelle que, pour éviter d'être dénoncée comme sorcière, ce fut à qui dénoncerait sa voisine sur les indices les plus futiles. Après quelques mois de ce régime un grand nombre de femmes avaient été envoyées au bûcher (1).
Ces événements se passèrent surtout dans ie Labourd et, plus particulièrement à Saint- Jean-de-Luz à l'époqiie où les marins étaient à la pêche de la baleine et de la morue. Quand ils en furent informés ils revinrent et, par représailles, ils se livrèrent aux pires désordres. De vieilles haines entre les habitants de Saint-Jean-de-Luz et ceux de Ciboure se réveillèrent et une véritable guerre civile s'en suivit.
D'autre part de Lancre s'étant aussi attaqué au clergé et ayant fait brûler, comme sorcier, le curé d'Ascain, vénérable
(1) Les avis, sur ce nombre, varient dans de telles proportions qu'il est prudent de s'abstenir ; tout ce qu'on peut dire c'est qu'il fut très élevé.
Groupe de Basques
vieillard de soixante-quinze ans, l'évêque de Bayonne, Mgr d'Echauz intervint. Jouissant d'un grand crédit auprès d'Henri IV, il obtint de ce roi l'annulation des .procédures engagées et la cessation des exécutions. De Lancre fut rappelé et remplacé par
"le président de Gourgue, homme instruit et éclairé, qui comprit que le pays souffrait d'une véritable maladie morale et devait être traité en conséquence. Par sa modération et son esprit
; conciliant, il sut calmer les esprits et ramener la paix entre les habitants des deux rives de la Nivelle.
11 fut aidé dans cette tâche par cinq religieux de l'ordre de Saint-François qui s'établirent dans l'ilôt séparant les deux villes. Ce furent les premiers habitants du couvent occupé plus tard par les Récollets et qui, en souvenir des événements auxquels on venait de mettre un terme, fut dédié à « Notre-Dame de la Paix » (1612). Les anciens bâtiments de cet établissement et l'ancien cloître existent toujours et sont occupés par les services de la Douane (1).
Heureusement ce tragique épisode fut un fait unique dans l'histoire du pays et, s'il se produisit, plus tard, d'autres cas de sorcellerie, ils furent isolés et exceptionnels. Du reste le Basque ne semble pas beaucoup plus superstitieux que les habitants d'autres régions ; si, dans bien des milieux, la superstition a persisté jusqu'à nos jours, elle n'entraîne pas de conséquences sérieuses et la croyance aux sorciers et aux esprits est le plus souvent inoffensive. Comme on le remarque chez les peuplades primitives, les superstitions et les légendes sont anthropomorphes. On redoute principalement, dans les campagnes, un être fantastique, le Basa-Yauna, de grande taille et d'une force prodigieuse, monstre à figure humaine qui vit dans les profondeurs des forêts et des abîmes. C'est surtout le soir qu'il se montre et qu'on doit s'en préserver. Cet être surnaturel a donné lieu à bien des légendes ; la suivante est connue sous le nom de: « Le Basa-Yauna de Musculdy ».
Un berger descendant de la montagne s'aperçut qu'il avait oublié un gril au cayolar (2). Il retourna le chercher et, à son
(1) de Lancre a laissé une curieuse relation de ces événements dans un ouvrage intitulé: «Tableau de l'inconstance des mauvais anges 'et démons. Paris, Berjon: MDGXII ».
(2) Cayolar : Farc à brebis dans la montagne avec une cabane pour les bergers.
grand effroi, il trouva un Basa-Yauna en train de faire cuire des galettes sur le gril. A cette vue le pauvre berger fut très effrayé, mais le Basa-Yauna lui dit que s'il pouvait lui citer trois vérités il le laisserait aller sans lui faire de mal. Après avoir réfléchi, le berger dit:
Première vérité : « On dit que quand il fait clair de lune la nuit est aussi claire que le jour. Ce n'est pas vrai. »
« Tu as raison » répondit le Basa-Yauna.
Deuxième vérité : « Les gens disent que la bonne méture vaut le pain. Ce n'est pas vrai ».
« C'est exact ». ajouta le Basa-Yauna.
Troisième vérité: «Si j'avais cru que vous étiez ici, je ne serais pas venu ».
« Tu as dit vrai ». Et là -dessus le Basa-Yauna rendit son gril au berger tout heureux de s'en tirer à si bon compte.
Du reste il n'est pas nécessaire de faire preuve de tant d'à propos pour se débarasser d'un Basa-Yauna; il suffit au passage des endroits dangereux, de mettre un peu de sel dans la main et de le serrer fortement. La Basa-Yauna est ainsi rendu inoffensif.
Un parent du Basa-Yauna est le Mamou, moins terrible mais tout aussi redouté. C'est l'effroi des enfants. Et qui peut dire combien de fois il est appelé par les mères au cours d'une seule journée !
Ces sortes de monstres sont redoutables, mais il en est d'autres avec les quels il est des accommodements : ce sont les laminac, proches parents des gnomes et des farfadets.
Quand ils se mettent en rapport avec les hommes c'est à titre de bons voisins: ils leur rendent une foule de services, car ce sont des ouvriers remarquables; mais ils ne travaillent que la nuit et il faut qu'au chant du coq ils aient disparu.
Un des plus beaux de leurs travaux est l'église d'Espès (1) qu'ils ont construite dans une nuit, mais ils ont été trop vite et -un mur est resté de travers tel qu'on le voit aujourd'hui. On montre aussi dans les environs de Tardets un pont construit par eux.
S'ils sont laborieux, les laminac ne sont pas désintéressés; au%xmtraire ; ils sont gourmands, exigeants, importuns et, si on ne leur donne pas ce qu'ils désirent, ils font aux hommes beaucoup de misères que ceux-ci du reste leur rendent bien ; c'est à qui rusera le mieux.
(1) Espès : petit village piès de Maultou.
Les laminac ont donné lieu à une foule de légendes : en voici une qu'on pourrait appeler « l'importunité punie ».
La dame d'Erréqué à Aussurucq faisait cuire des croûtes de raéture (1) dans de la graisse lorsqu'une lamina descendit par la cheminée et demanda quelques croûtes qui lui furent données ; puis elle s'en alla par le même chemin. Elle revint le lendemain et continua les jours suivants.
La dame d'Erréqué fatiguée de ces exigences, en parla à son mari qui lui promit de la débarasser de la lamina. Le lendemain il prend la place de sa femme et reçoit la visite de la lamina qui, étonnée de le voir, lui demande comment il s'appelle. L'autre répond « moi-même » ; puis profitant du moment où la lamina a le dos tourné, il lui jette la graisse bouillante sous les jupes.
La lamina s'élance dehors en poussant des cris terribles ; tous les laminac du pays se rassemblent et lui demandent qui l'a ainsi traitée. « C'est moi-même » répond-elle. « Si c'est toi-même, tu n'as pas à te plaindre ». Et la pauvre lamina défaillante fut portée dans une grotte voisine qui a conservé le nom de « grotte de la lamina ciboa ».
La légende de la poule noire est un peu moins terre à terre.
Il y avait dans les environs dé Saint-Palais un lamina qui faisait tout le mal qu'il pouvait, tracassant les gens dans leur lit, ayant le mauvail œil pour les enfants et jetant des sorts aux vaches et aux brebis.
Par contre sa femme était très bonne et cherchait à réparer le mal qu'il faisait; elle rendait deux vaches à celui qui en avait perdu une et à celui qui avait perdu une brebis elle en donnait dix. Enfin quand elle voulait favoriser quelqu'un d'une manière exceptionnelle, elle lui donnait une poule noire qui pondait un œuf par jour ; mais cet œuf^était d'or.
De là est venu le dicton appliqué aux gens qui vivent sans travailler : « il possède une poule noire ».
Voici une dernière légende où les laminac sont joués par un vieux basque madré et sans scrupules, le seigneur de Loustania.
Lorsqu'on arrive par le train à St-Jean-Pied-de-Port, on peut remarquer, après avoir dépassé le tunnel, au pied de l'Aradoy, une ferme au bord de la Nive en contre-bas de la voie. C'est le •domaine de Loustania.
A une époque reculée, son seigneur, désirant reconstruire sa demeure, demanda aux laminac de s'en charger. Les laminac lui répondirent qu'ils le feraient volontiers, avant le premier chant
(1) Méture : pain fait avec du maïs.
du coq, à la condition qu'il leur ferait abandon de son âme comme salaire. Et le seigneur de Loustania y consentit.
Les laminac, cette nuit là, commencèrent leur besogne, en ayant bien joliment travaillé les pierres de l'Aradoy, belles et rouges ; vivement ils les passaient de l'un à l'autre, en se disant à voix basse : « tiens Guillem, prends Guillem, donne Guillem » ; et le travail allait vertigineusement.
Le seigneur de Loustania du haut du petit escalier du poulailler regardait les laminac un certain paquet gris à la main. Pour lors les laminac prirent la dernière pierre : « Tiens Guillem, prends Guillem, c'est la dernière Guillem ». Au même moment le seigneur de Loustania ayant mis le feu à un gros morceau d'étoupe, une grande lueur s'éleva tout à coup devant le poulailler et un jeune coq effrayé, croyant que le soleil l'avait devancé, se mit à faire « Kukuruku » et à battre des ailes.
Le dernier lamina avec un hurlement aigu jeta dans le gouffre de la rivière la dernière pierre qu'il tenait déjà dans les mains. « Maudit coq », dit-il et il s'abîma lui-même dans le gouffre avec ses compagnons.
Cette pierre, personne n'a pu la retirer du gouffre ; elle est là, toujours au fond de l'eau, les laminac la retenant avec leurs griffes, et au château de Loustania il a toujours manqué une pierre.
On trouve encore chez les Basques les mêmes superstitions que dans les autres régions en ce qui concerne l'influence des esprits et les sorts. Ces derniers sont surtout à craindre pour les petits enf ants, plus influenç ables que les grandes personnes par ce qu'on appelle le « mauvais œil ». Aussi ne doit-on pas les faire sortir quand ils sont tout petits ; si on ne peut l'éviter, la mère doit tenir son pouce entre les doigts et la paume de la main pour conjurer le mauvais sort.
A ces croyances se rattachait une ancienne coutume, qui voulait que lorsque la mort entrait la nuit dans une maison, on fit réveiller tout le monde, jusqu'aux animaux de rétable qui ne devaient pas rester couchés.
Parmi les animaux de la ferme, les abeilles étaient l'objet des plus grandes attentions. On les tenait au courant de tous les événements de la vie familiale, de crainte que, si on négligeait de le faire, elles désertassent les ruches.
Enfin, lorsque le convoi funèbre quitte la maison, il est encore d'usage, dans certaines localités, de sortir le feu du foyer et de le disperser au dehors sans qu'on puisse expliquer à quoi correspond^cette coutume.
La liste de toutes les superstitions du même genre serait longue à établir ; nous nous en tiendrons là, en nous bornant à citer quelques dictons qui s'y rattachent.
§ 5. — Dictons et Proverbes
Voir un femme sous sa fenêtre est un présage de mauvais jours pour le reste de la semaine.
Passer devant un chien couché porte malheur. Tuer un chat porte malheur.
Voir un chat sauter par la fenêtre est un signe de malheur.
Entendre un chien hurler pendant la nuit est un signe de mort pour quelqu'un.
Le cri du hibou est de mauvaise augure.
Le chant du coq vers 11 heures du soir signifie que les sorciers se rendant au sabbat passent près de la maison.
Par contre il y a des signes heureux:
Un bouc dans une écurie préserve des maléfices.
Une poule noire porte bonheur.
Une hirondelle qui niche dans la maison y apporte lait et veau.
Si on a de l'argent lorsque le coucou chante pour la première fois au printemps on en aura pendant toute l'année.
Nous ajouterons quelques proverbes basques dont certains sont d'Oyhénart.
Cet auteur natif de Mauléon et bien connu de ceux qui se livrent à des études concernant les Basques, était avocat au Parlement de Navarre dans la première partie du XVIIe siècle. Il s'est livré à une étude approfondie des antiquités méridionales et a résumé le résultat de ses recherches dans une des premières histoires de la Navarre qui a pour titre « Notifia utriusque Vasconiae » écrite en latin. En outre de cet ouvrage, il a laissé de nombreux manuscrits et plus de 1.200 proverbes ou dictons basques. L'énumération ci-dessous en comprend quelques uns.
Aubne rouge, vent du Sud ou pluie.
Matin rouge apporte là pluie, soir rouge le beau temps.
Arc en ciel le matin, fontaine le soir.
Chandeleur chaude, hiver après Pâques.
La neige en Avent est de fer, en Janvier d'acier, en Février de bois, en Maf*s d'eau.
Soleil et eau, temps de Mars.
Eau de Mai, pain toute l'année.
Mai froid, année gaie.
Saint Simon et Saint Jude, l'hiver est en vue. Si tu as du maïs, mets-le en terre, si tu n'en as pas, cherchesen.
Amuse le chien avec un os, la femme avec un mensonge.
Un serviteur fidèle et diligent est toujours créancier, quoique payé de son salaire.
Le monde ressemble à une mer ; on y voit se noyer ceux qui ne savent pas nager.
Une servante de pays lointain a bruit de demoiselle.
Les trop longues promenades perdent les femmes et les poules.
L'esprit de la femme est comme le vent du Midi.
La belle est d'ordinaire fainéante.
L'or, la femme et les étoffes, ne les choisis qu'en plein jour.
Celui qui prend femme de grande maison, ne sera pas sans noise à la maison.
Prends une femme et dors tant que tu voudras, elle aura soin de t' éveiller.
Le jour où l'on se marie est le lendemain du beau temps. Qui a mari, a seigneur.
La marâtre, quoique faite de miel, n'est pas bonne. Telle est la pie, tel est son petit.
Pourceau affamé rêve au gland.
Gros poisson mange le petit.
Mieux vaut manger du pain de son que de n'en pas manger du tout.
Au pain dur, dents aiguës.
L'avare a toujours soif de richesses.
Voler un larron c'est gagner des pardons.
Clé d'or ouvre toutes les portes.
La sottise est un mal incurable.
Le flatteur est proche parent du traître.
L'ami de tout le monde n'est l'ami de personne.
A Cambo les langues sont plus actives que les balais.
Qui doit être pendu à Pâques trouve le carême trop court.
Chevalier, fais ton fils duc, il ne te reconnaîtra pas.
Un œil suffit au vendeur ; l'acheteur n'en a pas trop dé cent.
L'avarice, ayant tué un homme, se réfugia dans l'église ; elle n'en est jamais sortie depuis.
Comme on le voit, plusieurs de ces proverbes ne sont pas spéciaux au Pays Basque ; il n'en est pas moins intéressant de constater que les Basques se les sont appropriés et en ont transformé certains suivant leur mentalité.