‹ Petites causeriesChapitre 41 sur 56 · D RS EE · texte numérisé non relu

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emploient comme servartes, nourrices et cuisinières. Ce sont des négresses, de petites fourmis noires, plus intelligentes que leurs maîtresses, l’activité, la force et l'honneur de la fourmilière. — Ce n’est pas croyable monsieur. — Non, mon amie, mais comment en douter? Écoutez Michelet.

‘6 Pierre Huber, fils du célèbre observateur des abeilles, se promenant dans une campagne près de Genève. . . .” |

Où, monsieur ? — En Suisse, près de Genève.

Il vit à terre une forte colonne de fourmis roussâtres qui étaient en marche et s’avisa de la suivre. . . . ”

Quelle idée de perdre son temps à suivre ces fourmis roussâtres | — J’eusse eu la même idée, George, j'eusse suivi la colonne, et si Huber n’avait pas suivi les fourmis rousses, nous ne sauricns pas ce que vous allez entendre.

‘Sur les flancs de la troupe, quelques fourmis empressées allaient et venaient comme pour aligner la colonne. À un quart d'heure de marche, elles s'arrêtent devant une fourmilière de petites fourmis noires: un combat acharné s'engage aux portes.”

Les fourmis rousses voulaient occuper la fourmilière des noirs? — Elles avaient un dessein plus affreux, mes clers amis; elles allaient là en guerre, pour commettru un vol d'enfants. Pauvres petites fourmis noires! hier encore, et ce matin, et en ce moment même, bercées dans les bras maternels, où seront-elles ce soir ? L’ennemi est aux portes de la maison, il pénètre au foyer, au doux foyer de la

famille. . . .— Mais où sont les parents des petites fourmis, monsieur ? — La force! la force! mes amis. Ne savez-vous pas qu’en ce monde ‘ La force prime le droit,” dans le monde des fourmis, dans le monde des bêtes, comme dans celui des hommes. Les noires étaient faibles, et les guerriers ravisseurs étaient des loups, en gros bataillons et de haute taille.

‘6 Bientôt, dit notre auteur, les assaillants ressortirent de la place envahie, chargés d'enfants des noires. On eût cru voir sur la côte d'Afrique une descente de négriers.

Les rousses, chargées de ce butin vivant, laissèrent la pauvre cité dans la désolation, et reprirent le chemin de leur demeure, où les suivit l'observateur ému et retenant presque son souffle. Mais combien son étonnement s’accrut quand aux portes de la cité rousse, une petite population de fourmis noires vint recevoir les vainqueurs, les décharger de leur butin, accueillir avec une joie visible ces enfants de léur race, qui sans doute devaient la continuer sur la terre étrangère.”

Les fourmis noires seront les mères adoptives des enfants noirs, n’est-ce pas, monsieur ? — Oui, chère amie: ce sont elles qui élèvent tous les enfants de la république, les maîtres futurs de la cité, les enfants des rousses ; et en même temps les esclaves futurs, les enfants de leur espèce que les guerriers viennent d'enlever à la cité des nègres. — Les fourmis noires sont des nourrices. — Elles sont tout, George, elles font tout. Sans elles la cité périrait. — Que fontelles? — Elles construisent la fourmilière ; elles ad-

ministrent la cité, elles font régner partout l’ordre et l loi, elles nourrissent leurs maîtresses, gros enfants géants, auxquels elles donnent la becquée. — Ces rousses ne sont donc plus dignes du nom de fourmi, monsieur, puisqu'elles passent leur vie sans travailler. — Tu as raison, amie: ce sont des fourmis dégradées. Ces spartiates ne connaissent que la guerre, le vol et la piraterie. En temps de paix elles vagabondent oïisives aux environs de la cité, ou se chauffent au soleil sur la porte de leurs casernes.

J’ai pitié des ilotes, monsieur, et je hais et méprise ces spartiates. — Oh ! celles-ci sont à plaindre aussi, chers amis. Que deviendront-elles le jour où l’esclavage sera aboli dans le monde des fourmis? Quand Wendell Phillips et Lincoln se lèveront dans la fourmilière pour proclamer le règne de la justice et de l'égalité, les mauvais jours seront venus pour les spartiates indolents, paresseux et inhabiles à tous travaux. — Eh bien ! les fourmis rousses apprendront à travailler quand elles n’auront plus d'esclaves. — La loi du travail est dure à subir pour les propriétaires d'esclaves. Le savant que je vous ai nommé, Huber, a fait l’expérience suivante.

‘ Il a mis dans une boîte vitrée quelques fourmis rousses, et avec elles quelques-uns de leurs enfants.”

Voilà des mères avec leurs fils Les nourrirontelles? travailleront-elles, inspirées par l'amour maternel? — Il faudra bien qu’elles nourrissent leurs enfants. — Voici tout ce qu’elles firent.

« Elles se mirent d’abord à remuer leurs enfants, à

les bercer dans leurs bras. Mais bientôt elles trou- | 12

vèrent que c'était un poids trop lourd ; elles les laissèrent là, par terre, et les abandonnèrent.”

C’est affreux ! — Elles étaient si dégradées par Jeurs habitudes, devenues si incapables de toute activité qu'elles ne savaient même plus vivre. Elles s’abandonnèrent elles-mêmes. Dans la boîte vitrée, on avait mis du miel dans un coin : elles n’avaient qu’à le prendre et à le porter à leur bouche. C'était trop pour elles : là, devant les aliments, elles se laissèrent mourir.

Oh! monsieur, quelle plaie affreuse que celle de l'esclavage, parmi les bêtes comme parmi les hommes! — Oui, George, l'esclavage crie vengeance au ciel. T1 humilie les ilotes dans la république des fourmis, et un jour il tuera les spartiates.

Nous avons terminé nos lecons, mes chers amis. Je vous dis au revoir! Nous nous reverrons l’an prochain pour continuer nos entretiens sur des sujets plus élevés, dans cette langue française si belle, si simple, et si claire, que je vous ai apprise et que je vous ai fait aimer, n’est-il pas vrai? Au revoir, chers amis. Je me souviendrai de nos agréables réunions, et du bonheur que vous m’avez donné par votre applicatioa et votre docilité.

mn. — un ie

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