‹ Petites chroniques pour 1877 [microforme]Chapitre 13 sur 25 · PRET UE · texte numérisé non relu

PRET UE

elle la revue de nos places d’eau, que je vais faire autant que possiblé positive et pratique, pour l’inatruction du lecteur qui veut connaître les avantages et les inconvénients de chaque endroit, en même temps que les progrès qui s’y font et les perspectives que lui offre l'avenir,

La Malbaïie ressemble autant à un paysage suisse qu'à un paysage canadien ; elle participe de Pun par la majesté, de l’autre par le groupement harmonieux des contrastes. Rien n'est sauvage comme le premier aspect qu’elle présente à droite et à gauche, à l’arrivée du‘batean. On ne voit rien d'abord qu’une falaise abrupte, sourcillense, dégarnie, couverte d’un épais capuchon de sapins qui se rabat sur elle et s'étend presque jusqu’au fleuve. A droite, la falaise dénudée cache le village de la Pointe-à-Pie, la baie, la rivière qui s’en détache et va se perdre dans l’intérieur, enfin, le village proprement dit de Ia Malbaie, qui est bâti le long de la rivière. On ne voit rien de tout cela en touchant le quai, et il faut gravir une côte raide, ouverte dans les entrailles de la falaise, avant d’apercevoir seulement les premières maisons de la Pointeà-Pic où les étrangers ont élu leur domicile exclusif.

C’est sur la partie boisée de la falaise, dominant immédiatement le fleuve, d'où le regard embrasse un

panorama sans limite et aussi varié qu’en apparence infini, protégée par sa position même contre tout voisinage incommodant, que M. Chamard, le propriétaire bien connu du Lorne House, veut élever un grand hôtel au capital de cinquante mille dollars, divisé en 2,000 actions de vingt-cinq dollars chacune, et, dans le voisinage immédiat, un certaiu nombre de cottages isolés, mais dépendant tous de l'hôtel, où logeraient les familles qui veulent vivre à part. M. Chamard a fondé à cet effet une société qu'il veut faire incorporer à la session prochaine du parlement et il a fait publier un plan du terrain qu'il a déjà acheté avec une circulaire explicative en regard. Le plan est bien fait, parce que la géométrie et le dessin sont les mêmes dans toutes les langues ; mais la circulaire, appelée Prospectus, à été rédigée par un Ostrogoth du bas empire qui ne craint pas de faire imprimer ‘des cottages en rapport avec l'hôtel, des affaires d'hôtellerie et encore ‘“ Aux attractions des courses en yacht se joignent les charmes d’une magnifique nappe d’eau...” ; le voyageur d'agrément, les sentiers qui sillonnent à travers les montagnes, et vingt autres expressions de ce. genre qui trahissent un mauvais anglais.

Si l’on ne savait d'avance que M. Chamard est un homme fort honorable, très versé dans les afaires d'hôteller'e, qui a su se faire une si nombreuse clientèle qu’il a été obligé de louer cette année un autre hôtel en dehors du ZLorne House et un certain nombre de

cottages, non pas en rapport avec, mais dépendant de la maison principale ; si l’on ne sarait que son projet est fort sérieux, qu'il a des garanties de succès et qu’il répond au besoin généralement senti par fa foule toujours grossissante des voyageurs, on serait tenté d’envoyer le plan au diable à cause de la circulaire, et de garder ses vingt-cinq dollars en poche. Mais on ne s'arrêtera pas à l’étrangeté de la rédaction, tant les dépêches télégraphiques et les faits divers des jourpaux canadiens-français nous y ont habitués ; on ne sera pas plus difficile avec le rédacteur de la cireulajre Chamard qu'avec ceux de notre presse, et l’on souscrira des actions avec le même enthousiasme que l'on paie son abonnement.

M. Chamard se propose de bâtir son hôtel de telle sorte qu’il puisse être agrandi successivement, au fur et à mesure des besoiñs nouveaux. Cet hôtel aura, pour commencer, (et non pas comme dans la circulaire ‘on commencera par un édifice de ”....) 120 pieds de long sur 40 de large et comprendra trois étages, le deuxième au-dessus du premier et le troisième audessus du deuxième, comme le veut une routine incot rigible. Il sera situé en plein milieu du bois de sapins et recevra par toutes les portes et fenêtres ce parfum Âcre et délicieux à la fois qui se compose des senteurs de la mer mêlées à celles des bois.

‘6 Aux attractions extraordinaires de la localité...” dit encore une fois la circulaire; puis ‘les avenues seront faites d’une manière commode et attrayante.”

Ce ne seront donc pas les avenues qui seront attrayantes, mais la manière dont elles seront faites; soit, je le veux bien, mais pourquoi pas les deux ? Pourquoi l’architecte se réservera-t-il d'étre attrayant tout seul, par sa manière de faire, ne laissant rien aux avenues qui en auront plus besoin que lui? Mais ça n’est pas tout : ‘“ Les prix seront fixés de manière à correspondre aux demandes des visiteurs.” Voilà en vérité un hôtelier par trop commode, et si M. Chamard commence par un système pareil, il court grand risque que l’hôtel lui reste sur le dos, expression qu’il faut prendre au figuré.

Décidément, cette maudite circulaire gâte tout; je l'ai sur le cœur et j'en suis afiligé pour M. Chamard qui est un très-estimable homme, fort poli, fort entendu, et dont aucun de ses pensionnaires ne peut se passer de faire l’éloge en général et en particulier. Je lui conseille de faire rédiger au plus tôt une autre cireulaire, et je lui promets en revanche un accueil très favorable de la part du public dont je ne fais pas partie.

Passons maintenant à l’hôtel Duberger, le plus ancien de l’endroit, le plus vaste, le mieux situé, le plus complet, possédant jeux de billards et de quilles, salle

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de danse et de concerts pour trois cents personnes assises à l’aise, grande salle à dîner toute neuve avec tables pour dix à douze convives, mais meublée avec une simplicité qui n’a rien de commun avec la noblesse, et qui laisse trop voir que les besoins immédiats seuls ont été pris en considération. M. Duberger, jeune homme encore, a compris qu’un hôtel de campagne ne rapporte que pendant deux mois de l’année tout au plus, et il a fait des améliorations et des agrandissements successifs, sans luxe, 'en vue strictement du nécessaire, mais avec discernement et à propos, C’est le seul moyen de rendre productif uu hôtel de cette dimension; n'avoir pas un personnel trop nombreux et ne faire que les dépenses nécessitées par les besoins nouveaux que chaque année successive amène avec elle est un secret bien simple, mais qui échappe cependant à beaucoup d’hôteliers qui se lancent dans cette voie avec mille chimères en tête, avec un enthousiasme qui tombe bien vite devant l’énormité des frais.

L'hôtel Duberger renferme un trésor, un trésor inestimable, c’est Madame Duberger, mère. Je lai dit jadis dans mon premier volume de Chroniques ; mais cela date déjà de cinq ans. Eh bien ! Madame Duberger n’a pas vieilli depuis lors ; femme étonnante qui, dans sa soixante-treizième année, voit à chaque détail, s'occupe des moindres choses, se donne à elle seule autant de mouvement que tout le personnel féminin sous ses ordres, et s'empresse également auprès de tous les pensionnaires avec une vivacité et une allure

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de trente ans! Telle on l’a vue il y a dix ans, telle on la revoit encore aujourd’hui, ayant vaincu dans l’intervalle deux ou trois maladies sérieuses, opposant l'énergie aux atteintes répétées du temps et ne consentant pas à s’effacer tant qu’elle pourra rester seulement debout. Mme Duberger, mère, est la légende vivante, elle est la chronique en chair et en os de la Malbaie ; elle est le type fidèle, l’image frappée au coin précis de la nature vigoureuse au sein de laquelle sa vie s'écoule sans défaillance et sans lassitude, et elle restera comme un souvenir inséparable de la période qui vit la Malbaie devenir la plus recherchée de toutes les places d'eaux canadiennes.

Vient maintenant l’hôtel Warren divisé, en deux maisons l’une à côté de l’autre, toutes deux les plus jeunes de l’endroit, renfermant les meilleures chambres et offrant les repas les mieux fournis. Le propriétaire, M. Warren, porte un nom écossais qui ne l’empêche pas d’être aussi canadien que le plus pur Jean- ‘ Baptiste ; c’est un homme affable, agréable, aux procédés larges, qui a le sentiment du progrès et qui ne péglige rien pour le réaliser sous toutes les formes propres à un Lôtel. M. Warren est un bon rouge, un libéral de la vieille roche, ce qui ne peut que le re-

commander encore davantage aux touristes, si ce n’est à l'honorable Hector Langevin qui représente, dit-on, la minorité du comté de Charlevoix.

T1 était indispensable de parler un peu au long des hôtels de la Malbaie en abordant cette unique place d’eau sur toute la côte nord du St. Laurent; ils ont eu une trop grande part et ils jouent un trop grand rôle dans le développement et la vogue de cet endroit pour que le chroniqueur ne leur doive un portrait en pied. Quand j'appelle la Malbaiïe l’unique place d’eau de toute la rive nord, je n’oublie pas Tadoussac, roc velu, pleins de trous et de bosses, frissonnant aux vents du fleuve, qui abrite un reste de tribu indienne dans ses anfractuosités, quelques cottages dans ses replis et sur son dos, et qui porte sur sa crête un hôtel somptueux, fréquenté surtout par des américains valétudinaires et des américaines qui n’ont pas lé courage de se rendre jusqu’au pôle, ou qui confondent Tadoussac avec une station du Groënland. Vous comprenez qu'il est absolument impost'ble d’appeler place d’ean un endroit, quelque pittoresqué qu’il soit, quelque bel aspect qu’il offre, où l’on ne peut pas seulement se tremper ur doigt de pied sans avoir froid jusqu’à la racine des cheveux et où il serait très-dangereux de

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vouloir prendre un bain entier. Je répète donc que la Malbaie est la seule place d’eau de toute la rive nord, ce qui ne veut pas dire que les deux tiers du temps il ne vaille pas mieux y rester sur terre que de se risquer dans l’onde perfide du fleuve; mais, en somme, on court la chance d’y trouver l’eau supportable dix jours dans le mois ; c’est assez pour les baigneurs ordinaires, mais insuffisant pour les phoques qui viennent en villégiature des extrémités d’Ontario ou même de la vallée de l’Ottawa.

C’est une chose bien connue du reste que l’eau du St. Laurent est en général très-froide sur la rive nord et souvent trop chaude sur la rive sud. Du côté nord il n’y a presque pas de battures et, par conséquent, l’eau se retire peu au fbaissant, de ‘telle sorte que le rivage n’est guère chauffé par le soleil et ne peut guère à son tour réchauffer l’eau graduellement à la marée montante ; tandis que, du côté sud, les battures sont interminables et presque plates; l’eau s’y retire en certains endroits jusqu’à une lieue du rivage, de sorte que tout ce fond laissé à découvert par le baissant est caressé pat le soleil pendant une grande partie de la journée ; et comme la mer monte lentement sur une plage unie, il en résulte que l’eau, arrivée au rivage,

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est presque tiède à certains jours exceptionnellement beaux. Mais il ne faut pas trop s’y fier et ne jamais confondre notre fleuve avec une bouilloire.

Jusqu'à cette année-ci, c’étaient les bateaux de la eompagnie du St. Laurent qui transportaient la malle tant que durait l'été aux différents ports de la rive nord, depuis la baie St. Paul inclusivement jusqu’à Chicoutimi ; le service se faisait régulièrement et la subvention pour cela était de quinze cents dollars, Mais il y a souvent des brouillards pendant certaines époques de la saison de navigation et il en résulte des retards qui causent des inconvénients graves, par: fois des préjudices sérieux aux gens d’affaires. C'était là une situation embarrassante, mais comment y rémédier? Assurément, on n'allait pas s'amuser à envoyer la malle par terre, en voiture, et obliger les gens de Chicoutimi, par exemple, à ne recevoir leurs lettres et papiers que trois jours après le départ de Québec, quand les bateaux pouvaient les leur apporter en vingt-quatre heures. Il n’y a pas de voie ferrée sur la rive nord et il est impossible d’y en établir une à cause des montagnes qui, se prolongeant jusqu’à dix ou quinze lieues dans l’intérieur, viennent souvent tomber à pic dans le fleuve, ne laissant pas même la

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