LA
ni former so à goût, ni savoir faire de distinction, Quand il lit dans les journaux des paragraphes, el mêm des articles entiers bouffis d’encens à l'adresse du premier venu qui à fait éclore un objet fait en caractères d'imprimerie, divisé en pages et couvert d’une reliure, il ne sait que penser, il repousse tout instinct qui l'éclairerait et il se dit que ce qu'il v. doit être très-beau, puisque des gens compétents le déclarent tel et loffrent à son admiration.
Aussi, qu'il paraisse à côté de cet objet un livre bien écrit et bien pensé, il n'aura pas de prix. Pourquoi en aurait-il? De là vient que ce ne sont pas toujours es plus capables de tenir une plume qui se donnent la peine de produire, Nous en avons des exemples qui étonnent tout le monde, Fabre, qui est un esprit vraiment incomparable, sensible aux impressions les plus délicates et sachant les rendre dans un langage merveilleusement précis, d'une finesse telle qu'on n'en saisit pas toujours laiguillon et que la portée en échappe au commun Les lecteurs, Fabre, dont le sarcasme atteint souvent l’éloquence, qui-trouve au besoin des accents chaleureux et des notes profondément touchants, Fabre est affligé depuis longtemps d'un incurable dégoût. Henri Taschereau, qui serait devenu un écrivain remarquable, ‘parce
qu'il joint à une grande finesse d'observation des vues élevées, une manière large d'envisager et de‘traiter son sujet, une sobriété de style qui n’exclut pas l'ampleur de la période et l'harmonie de la phrase, a depuis longtemps abandonné le champ ingrat où ses débuts avaient apporté de si brillantes promesses. Le juge Routhier qui a, lorsqu'il le veut, de d'éclat dans le style et une causticité que n’adoucit pas toujours l'amour du prochain, malgré son énorme orthodoxie, s’'égare sur un banc de combat où il développe avec fureur des considérants qui jettent le chaos dans tous les principes.
Nous en citerions encore d’autres qui, tous, pourraient faire de belles œuvres si le milieu dans lequel ils vivent leur était favorable ; mais à quoi bon? L’évidence n’a pas besoin d'un entassemerft de démonstrations et l'on fait douter. même de ce qui saute aux yeux, en voulant trop le prouver.
Cependant, il est un nom qui vient naturellement sous ma plume, et je ne puis le laisser passer sous silence, quoique celui qui le porte semble se dérober le plus possible à la connaissance du lecteur, Ge nom est celui de M. Jacques Auger.
Jacques Auger qui, de temps à autre, veut bien nous faire part de ses irritations contre le clinquant littéraire et contre la médiocrité qui s'af-
fiche, dépense un bien trop long temps à aiguiser sa plume, quand nous avons si grand besoin de critique sévère, portant droit et ferme comme celle qu'il a l’art d'infliger. Il se laisse dominer par ses dégoûts, lui qui a des idées et qui sait combien il nous en manque. C’est un tort, un bien grand tort, c'est une faute. Les quelques rares hommes qui tiennent une plume libre, indépendante des coteries, des cliques mesquines et risibles qui s'emparent chaque jour davantage du domaine de la littérature canadienne, ont des devoirs à remplir envers la partie saine des lecteurs. Ils n’ont pas le droit de réserver pour eux ce qu'ils pensent. L'idée, aussitôt éclose, appartient à tous ; elle est le patrimoine commun de tous ceux à qui il peut être utile ou avantageux de la connaître ; et l'écrivain, qui dédaigne de la communiquer, dérobe au public ce qui lui est dû; il lui enlève la part qu'il doit contribuer à ses lumières et à ses progrès; 1l s’esquive d'un devoir sacré dont rien ne saurait l’affranchir, pas même la désolante perspective de rester longtemps incompris ou de n'être pas écouté.
L'écrivain, comme tout ce qui vit, comme tout ce qui sent, est soumis à la condition essentielle de produire, loi supérieure pour lui en ce qu’il a le noble privilége de produire intellectuellement, de
donnerl’âme à chacune de ses œuvres ; loi consolante en même temps que fatale, parce qu'elle le protége contre les défaillances, le stimule par la conscience de son mérite et répare ainsi sans cesse l'injustice des.dédains ou de lindifférence. Où en serions-nous, s'il fallait succomber aux déceptions anticipées, à la crainte de tenter d’inutiles efforts ? Il faudrait tout abandonner aux abominables gâcheurs et aboyeurs de la presse, perdre jusqu'au droit d’être humiliés de l’affront qu'ils font tous les jours à notre nom et à notre langue, puisque, pouvant le réparer, nous en serions tacitement complices. Non, il y a autre chose à faire dans un jeune pays que de céGer aux désenchantements, et l'irritation de l'écrivain, qui va jusqu’à lui faire rejeter sa plume, cesse d’être légitime.
M. Auger comprend cela aussi bien que per- ‘sonne. Il sait aussi très bien que notre public, loin d'être gâté, n’est pas même formé, et qu'il est aisément accessible à toutes les idées saines qu'on lui présentera avec mesure. A l’œuvre donc, et faites votre part, nuisqu’elle vous est échue. D'autres viendront qui ne tarderont pas à subir la vertu de l'exemple, et c’est ainsi qu’on réussira à former une véritable littérature nationale ayant de la substance et dé la portée.
sun XXV ——
Si des esprits supérieurs se sauvent presque de la renommée dont ils sont dignes et de la gloire qui pourrait les attendre dans le champ des lettres, il n’en est pas ainsi d’un nombre tout-à-fait surprenant de génies opiniâtres et audacieux qui produisent à outrance, faisant fi du sens commun, de l’idée et de la langue: Ces gens là sont chez nous chez eux. Rien ne les déconcerte ; ils ont en eux-mêmes une foi telle qu'ils s’écrivent leurs propres réclames, se défiant de la tiédeur des journalistes, étant convaincus d’ailleurs qu'on ne peut assez les admirer et que leur supériorité est trop évidente pour qu’ils ne dédaignent pas une fausse modestie. * Ceux-là aussi, je pourrais les nommer, mais c'est trop difficile et je suis certain qu’ils me croiraient jaloux d'eux. J’aime mieux m'en taire pour ne pas leur donner sujet d'écrire de nouveau sous prétexte de me répondre, n’attendant au reste rien du public pour le service que je lui rends.
Quoique la littérature ne soit pas une carrière dans notre pays, et peut-être même à. cause de cela, nous sommes inondés d'écrits de toute provenance, les uns baroques et grotesques, les autres fades, incolores, prétentieux dans leur monotonie et superbes d’insignifiance. Oh! ce qu'il ne faut tolérer à aucun prix, c’est la prétention. Elle gâte ou détruit toutes les bonnes intentions que
— XXVI e—
pourrait avoir l’impertinent qui ose écrire sans le
moindre principe littéraire, sans aucun goût ni guide, sans avoir passé pendant des années sous la férule implacable d’un professeur qui ne souffre ni tache ni faiblesse, sans avoir fait, en un mot, cet apprentissage pénible, mais fécond, qui seul permet de gravir tous les degrés d’un art. Une langue n’est pas un instrument ordinaire, qu’on manie à son gré et dont la présomption enseigne l'usage. C’est une abominable coquette qui fait semblant d'accorder des faveurs à tout le monde et qui surprend tout à coup par quelque noire trahison. Aussi, ne peut-on bien se risquer à l’'aborder qu'avec beaucoup de modestie et de défiance, et non pas avec la présomption ridicule d’où naissent tant de ces écrits étranges qui passeraient, partout ailleurs qu’au Canada, pour des phénomènes absolument inexplicables, d’origine et d'espèce ne se rapportant à rien de coni.u.— Chez nous, “l’Album du Touriste” et d’autres semblables attentats sont tolérés, parce que nous sommes dans un pays où une langue mixte est en voie de formation, et que, par conséquent, nous sommes obligés d'attendre, avalant n'importe quoi dans l'attente.
Nous l'avons dit assez clairement dans tout ce qui précède, et nous le répétons. Beaucoup d’ou-
— XXVIT =—
vrages canadiens ne méritent pas la lecture et il serait tout-à-fait impossible de leur faire voir le
jour dans d’autres pays que le nôtre, Aussi, ils
ne dépassent pas la frontière et meurent sous nos yeux. Tant qu'il n’y aura pas d'idées dans nos livres, nous ne pouvons pas nous attendre à les
voir lus, étudiés et discutés dans le monde ténéral /
des lettres où la plupart de nos auteurs n’ont pu encore pénétrer, même avec toutes les ressources de la contrebande.
Cependant, n’allons pas trop loin. La critique est, si voisine du réquisitoire l.….: etles meilleurs conseils ont quelque chose de vexatoire qui fait douter de l'intention qui les inspire. Tenons compte des tentatives plus ou moins sérieuses qui ontété faites depuis un certain nombre d'années pour fonder une littérature ayant un caractère national. Ce n’est pas la faute de ceux qui ont entrepris cette tâche difficile, si le milieu ne correspondait pas davantage à leurs efforts et si eux-mêmes ne soup-
connaient pas tout ce qui leur manquait. Produits bon gré mal gré d'un état de choses absolument rudimentaire, de conditions intellectuelles à peine sensibles, ils n'en ont pas moins affronté une langue depuis longtemps formée, successivement perfectionnée dans tous les genres par les maîtres qui ont écrit depuis trois siècles, et parvenue aujourd'hui à une telle variété, à une telle finesse de détails, qu'elle précise les impressions presque insaisissables et fixe l’image des plus fugitives nuances,
IL y avait done contre les pionniers des lettres canadiennes tous les désavantages réunis et pas une seule des ressources qui s'offrent à l'écrivain des autres pays qui possèdent une littérature natiouale. Partout ailleurs, en effet, l'homme de lettres prend autour de lui, comme dans un fonds sans cesse renouvelé, sans cesse alimenté, les formes infiniment multiples et changeantes qu'une langue peut revêtir et qui restent cependant conformes à son génie, Il puise ce génie à sa source même, il en est comme pénétré, imprégné, il en reçoit l’impression presque constante et de mille manières ; il a grandi avec cette langue qui, tous les jours, sous ses yeux, s'est élaborée, eur: :hie, développée ; il est elle et elle est lui. Mais lécrivain canadien, au contraire, loin d’être l'expression d’une langue
se constituant au fur et à mesure des progrès de l'esprit, a eu d’abord à retrouver et à ressaisir toué ce cçue cette langue avait perdu, tâche bien différente et surtout bien autrement difficile. Dans son ingénuité il a cru qu'il fui suffisait du simple instinct littéraire pour accomplir cette tâche, en faisant de lui un être à part au milieu des propensions: d'un vulgaire positivisme ; il ne s’est pas rendu compte de tout ce qu'il lui aurait fallu acquérir, avant de produire, par l'étude raisonnée du cœur humain et par l'observation, conditions dont s’affranchissent imparfaitement à leurs débuts même les génies supérieurs et les talents de premier ordre.
Mais qu'à cela ne tienne. Il n’en est pas moins vrai que, depuis un certain nombre d’années, des efforts réels, et qui portent déjà leurs fruits, ont été faits pour créer au Canada une vie intellectuelle. Petit à petit nous sommes entrés dans le courant des transformations modernes, dans le giron commun où tous les peuples évoluent.
Longtemps tenus à l'écart, nous nous sentons atteints chaque jour davantage par les mille: souffles qui portent l'idée et par l'expansion envahissante des progrès scientifiques. Bon nombre de travaux de nature diverse ont été faits chez nous en dehors des œuvres purement littéraires ; il y a
ou
un mouvement incontestable et dont il serait absurde de ne pas vouloir convenir. Les précurseurs de la future littérature nationale méritent donc qu'on leur tienne compte, malgré d’inévitables imperfections, non pas tant de ce qu’ils ont produit que du sentiment qui les a inspirés, de l'esprit qui les anime, et comme l’a dit dans une page éloquente et profondément juste, M. l'abbé Casgrain, un vrai poëte qui fait plus de prose que de vers :
‘ Si, comme il est incontestable, la littérature ‘est le reflet des mœurs et du génie d’une nation, ‘ si elle garde aussi l'empreinte des lieux d’où elle ‘ surgit, des sites, des perspectives, des horizons, ‘* Ja nôtre sera grave, méditative, religieuse, éner- ‘‘ gique et persévérante comme nos pionniers ‘ d'autrefois, mélancolique comme nos pâles ‘* soirs d'automne enveloppés d’ombres vaporeuses, ‘ comme l’azur profond, un peu sévère de notre ‘* ciel, chaste et pure comme le manteau virginal ‘“ de nos longs hivers.
‘ Représentants de la race latine, notre mission “est d’opposer au positivisme anglo-américain, à ‘ ses instincts matérialistes, à son égoïsme grossier, : les tendances d’un ordre plus élevé.
“ Vous avez devant vous une des plus magni-
er AXXE =
€ fiques carrières qu’il soit donné à des hommes d’ambitionner. Issus de la nation la plus cheva- # leresque et la plus intelligente de l'Europe, vous ‘êtes nés à une époque où le reste du monde a ‘ vieilli, dans une patrie neuve, d’un peuple jeune ‘et plein de sève. Vous avez dans l’âme et sous les yeux toutes les sources d'inspirations, au cœur de fortes croyances, devant vous une gigantesque nature où semblent croître d’ellesmêmes les grandes pensées, une histoire féconde en dramatiques événements, en souvenirs héro- ‘iques. En exploitant ces ressources, vous pouvez créer des œuvres qui s'impcseront à l’admiration et vous mettront à la tête du mouvement ‘“ intellectuel dans cet hémisphère.”
CS pa
Voilà en effet notre mission à nous, représentants en Amérique du génie latin et celte, et cette mission a été comprise d'instinct par les jeunes gens quise sontexercés dans les lettres. Ils ont ouvert la voie ; ils l'ont fait comme tous les initiateurs, avec les instruments quelconques qu'ils ont eus à leur disposition ; mais le point essentiel est qu'ils s’en soient servis et qu'ils aient eu la noble témérité de fonder, à douze cents lieues de la mère-patrie intellectuelle, un foyer d'où rayonnera son génie quoique affaibli et adapté à des conditions différentes. Qu'importe alors qu'ils soient puérils,
naïfs, qu'ils se plaisent à des descriptions souvent grotesques, qu'ils se perdent dans les lieux communs, s’abandonnent avec une complaisance ingénue à une exposition minutieuse d’impressions et de sentiments beaucoup trop vieillis pour notre époque! Qu'importe que limagination, l’originalité et le goût leur fassent trop souvent défaut! On trouve en eux ce qu'on y cherche avant tout, de la jeunesse et cette audace inconsciente, presque aimable, qui fait qu'on leur sourit avec bienveil- L et qu'on serait heureux de leur prodiguer les encouragements.
Nul n’a été l'expression du sentiment qu’on éprouve à la lecture des ouvrages canadiens mieux que M. le Consul actuel de France, le premier de tous les consuls français qui se soit occupé de notre littérature et qui ait voulu la faire connaître à l'extérieur.
M. Lefaivre a déjà fait sur notre compte trois conférences à Versailles, dans la première desquelles il s’est efforcé, comme il le rappelle, “ de mettre en lumière les traits caractéristiques de l’ancienne colonie françaises la persistance de sa vitalité nationale, son attachement à la langue, aux traditions de la mère-patrie,en un mot, tous les titres qui la recommandent à la sympathie d’un public français.” M. Lefaivre, en arrivant dans
mn AXIS —
cette ‘ancienne colonie française,” a 6t6 étonné du grand nombre de productions indigènes qu'il voyait étalées chez les libraires ou bruyamment célébrées dans les journaux. Il s’est donné la peine de les lire toutes et de se mettre au courant de nos ambitions et de nos aspirations littéraires, de sorte qu'il a pu, non seulement prendre la mesure de nos capacités respectives, mais encore apprécier exactement tout ce que cette quantité de livres et de brochures contenait de dermes et de promesses pour l'avenir. Il s’est senti pris de sollicitude pour les premiers essais de cette littérature enfantine qui émerge à peine des langes, et qui n’en est pas encore arrivée à l’âge de la correction. Il la regarde s’aventurer, il suit avec un intérêt touchant ses pas tantôt tremblants, tantôt hardis, tantôt hasardés, il étudie ses instincts et cherche à prévoir où ils la conduiront ; il cherche à reconnaitre si, dans l'embryon qu’il découvre, il y à quelque espoir de future virilité. Mais il ne pousse pas cet examen trop loin. Avant tout, il se laisse aller au bonheur d’avoir retrouvé cette petite-fille de la France presque perdue au milieu d’un monde semi-barbare, malgré ses chemins de fer, ses bateaux-à-vapeur et ses télégraphes. L’existence de ce million de français groupés sur les deux rives d’un grand fleuve. et que la France ellemême ignore depuis plus d’un siècle, l’a séduit par
AXXIV —-
l'espèce de poésie romanesque qui s'y rattache, et le charme d’une pareille découverte l’a empêché d'abord de voir autre chose que l'enfant retrouvé,
C'est là le sentiment qu'on retrouve presque à chaque page de ce qu'il a écrit sur le Canada et sur sa Littérature, On sent qu'il a constamment envie de nous presser sur son cœur, qu'il s'mgéuie de cent façons à éviter tout ce qui pourrait blesser no'r. susceptibilité si aisément mise en émoi, el qu'il donnerait tout au monde pour qu'il y eût véritablement des écrivains canadiens tels qu'il les peint, tels qu'il les habille pour les montrer à un public raffiné. On s'attend à tout moment à ce qu'il en invente pour qu'il n'en manque dans aucun genre et que nous n'ayons pas l'air de faire défaut en quoi que ce soit, tant son indulgence abonde et tant il semble craindre de n'avoir pas assez d'encouragements à verser dans nos âmes.
Cependant, M. Lefaivre revient de temps à autre à l'appréciation, comme dans cette page où 1l écrit :
‘ Au lieu‘ d'exprimer lambition, l'humeur in- ‘ quiète, les excitations fiévreuses, le go a head ‘ d’une nation sans passé, impatiente de croître et des’enrichir, la littérature canadienne vit de tra- “ ditions et de souvenirs, conserve de la déférence # pour l'Europe, surtout pour l'Europe de l’ancien
— XAXV -——
‘régime et se glorifie d'en avoir retenu l’em- ‘preinte. Ses prétentions sont aussi plus mo- ‘* destes. Elle ne se flatte pas d’inaugurer une ère ‘ nouvelle dans l'humanité et ne se propose pas ‘ pour guide et pour modèle au vieux monde ; ‘ mais elle se maintient dans une atmosphère plus ‘“ sereine, plus favorable peut-être aux travaux ‘* désintéressés de l'esprit.”
‘ L'atmosphère sereine” est peut-être quelque peu risqué. Toute notre presse s’insurge contre cette expression. Il est vrai que nos journalistes ne sont pas des littérateurs ; mais, d'autre part, ceux qu'on accepte comme des littérateurs trouvent-ils autour d'eux une atmosphère aussi sereine que le dit M. le Consul? Il est permis d’avoir là-dessus quelque appréhension. Quant à nous qui vivons dans ce milieu depuis des années, nous l'avons trouvé chargé de beaucoup de parti pris, de beaucoup d’exclusivisme, de beaucoup de cet esprit qui n’admet dans la littérature que la convention et rejette comme funeste tout ce qui sort de la routine ; nous l’avons trouvé, en un mot, rempli précisément de tout ce qui exclut cette sérénité native qui ferait le charme de nos écrivains et leur donnerait une originalité débonnaire.
Enfin, qu'importe! nous sommes sereins, soit. La sérénité ! voilà le caractère de notre littérature:
nationale. “Avant tout, soyons sereins,” dira désormais le chanson en remplaçant canadiens par son synonyme. Nous arriverons à la postérité comme des chérubins reliés en rose, et nos successeurs, venant à leur tour dans cette atmosphère sans nuage, enfanteront comme nous des chefsd'œuvre bénins dont on parlera longtemps à la campagne.
Oh ! M. le Consul, quels horizons vous nous avez ouverts |...
Quésxc, 10 Mar 1877
Il existe dans Québec un antique et solennel édifice qui défie la pioche du démolisseur, que les gouvernements entourent d’un respect pieux et jaloux, où les hirondelles reviennent chaque printemps plaquer leur s uids serrés l’un à côté de l’autre, sous un toit qui a: essuyé les orages de deux siècles; édifice vermoulu, lézardé, fissuré, mais qui reste debout avec une ostentation muette et triomphante, comme s’il n'avait rien à craindre de la main des hommes et que son bail avec
MC or
le temps fût loin d’expirer encore ; édifice dont les murs jaunis, chassieux, suintent une décrépitude morose et se fatiguent de leur longue résistance ; dont les fenêtres brisées offrent au vent qui s’y engouffre des ouvertures noires et sinistres; qui menace de crouler et qui hésite, qui s’affaisse et que son poids retient aux entrailles de la terre, comme un vieux tronc dépouillé, rongé, qu’arrête au-dessus du gouffre le sol où plongent ses racines ; jadis asile des premiers missionnuires de la colonie qui y fondèrent le premier collége canadien, puis converti en caserne -pour les soldats anglais, et devenu enfin de nos jours un abri pour quelques familles misérables qui s'y sont réfugiées comme des crabes dans uné carcasse et n’en veulent partir qu'avec les débris du vieux collége sur le Gos, pourvu qu’il consente à s’écrouler.
Là venaient s'asseoir, il y a plus de deux cents ans, quelques enfants Hurons auxquels on apprenait le catéchisme en même temps qu'aux rares fils de visages pâles qui se trouvaient alors dans la cité naissante. Seul, de tout ce qui fut construit à cette époque an Canada, ie collége des Jésuites mérita le nom d'édifice dès le commencement et, seul aussi, il est resté de ce temps, intact, sans avoir été modifié ni agrandi, capable de donner asile à plus de cent familles sous ses longues et sombres voûtes percées de cellules,
Cet édifice aux pieds duquel aujourd’hui s’entassent les immondices et se groupent mille ordures variées. jadis foyer de dévouement et d'instruction reli-
Sr Ps
gleuse, maintenant foyer d'infection, crasseux, putride, ceiuturé de chiens et de chats morts, assailli çà et là par des amoncellements de déchets apportés de toutes les cours de la ville et qui grossissent chaque jour avec une satisfaction évidente, cet édifice, autrefois respectable, maintenant ruine hideuse et dangereuse, continue de rester debout, comme si rien ne pouvait l’arracher du sol qu'il a tenu : embrassé pendant plus de deux cents ans.
En vain les plaintes, les menaces, les récriminations pleuvent sur lui ; il les reçoit comme des averses et sa face jaunie, semée de rides et de crevasses, les laisse ruisseler et s’abattre sans en être émue ; on dirait ‘“ les portes mêmes de l'Eglise contre lesquelles rien ne peut prévaloir.” Ces jours derniers encore, croyant qu’il allait crouler, puisqu'il penchaïit, on lui avait mis des étais et des sentinelles étaient postées pour crier ‘“ gare” aux passants ; mais c'était une feinte. Dès qu'il se vit soutenu, il sembla se redresser ferme comme pour narguer ces vaines précautions humaines et, aujourd’hui, étais et sentinelles ont disparu, et le vieux collége des Jésuites est resté debout au milieu de sa fange, inattaqué, inviolé.
On avait donné ordre, pour la vingtième fois, aux lambeaux de famiiles qui l’habitent, de déguerpir ; un
og A
silence de mort semblait s’être répandu dans ce grand cadavre de plâtre et de mortier ; aucun bruit ne passait par les trous informes de ses murs que fermaient autrefois des fenêtres, et tout à coup l’on vit paisiblement sortir, par quatre à cinq cheminées différentes, l’honnèête fumée du pot-au-feu que préparaient comme d'habitude les derniers venus sous ce toit qui menace toujours et qui ne croule pas.
C’est ce qui fait le désespoir du gouvernement local. Il n’ose toucher au collége, ‘ propriété de l'Eglise,” a dit solennellement M. de Boucherville ; mais comme une poussière, même sacrée, peut se disperser au vent ; comme le plus inviolable des murs peut dégringoler lorsqu'il ne tient plus, l’hon. premier ministre a fait ce raisonnement qui le laisse irréprochable et à la fois le tire d’embarras : ‘ Laissons,” a-t-il dit, ‘ casser le nez à une vingtaine de citadins qui passeront à portée du collége ; laissons-le enfièvrer, infecter la moitié de la ville, mais ne portons pas la main dessus ;. ce serait un sacrilége.” De son côté le Conseil-de-ville de Québec, fort embarrassé, fort empêtré, ne sachant s’il a le droit d'empêcher un monument en ruines de démolir les gens, remué, ballotté entre des sentiments et des pre.*entiments, entre l’urgence et la crainte d'agir, entre la santé publique d’une part et, d’autre
part, l’inviolabilité d’un immeuble dont le propriétaire est inconnu, formule périodiquement des remontrances crès-vives à l'adresse du gouvernement local et vote ensuite de nouvelles augmentations de taxe sur les propriétés non sacrées,
Toutefois, un bruit de nature à porter le trouble dans les âmes qui ont horreur du civil, autrement dit de l'Etat, a couru les rues de la capitale hier et avanthier. On disait que le gouvernement avait consenti à admettre son droit de jeter à terre le collége des Jésuites, mais qu’il le ferait faire par des entrepreneurs spéciaux qui auraient un an devant eux pour exécuter leur contrat. Si c'était là un moyen terme, un biais quelconque pour sortir d’une difficulté gigantesque, je dirais qu’il est avec le cabinet local des accommodements, mais personne ne saurait comprendre pourquoi l’ancien collége des Jésuites cesse d’être ‘ propriété de l’Eglise,” parce qu’on lui affecte un démolisseur qui n’aura pas l’air pressé.
Il n’y a donc aucune raison de croire à cette rumeur vraiment subversive, quoiqu’elle soit conforme à la tradition québecquoise qui exige dix ans pour tout ce qui peut se faire en six mois. Je dis dix ans, et je suis bien modeste. Savez-vous depuis combien de temps on parle de prolonger la terrasse Durham jusqu’au glacis, d’où l’on aurait la plus belle vue du monde, un spectacle dont on est d'autant plus avide qu’on en jouit plus souvent et plus longtemps ? Voilà bien vingt ans au moins. Cette petite opération ne coûte-
ar ic
LA
rait guère que vingt mille dollars environ ; cent fois le Conseil-de-Ville en a été saisi ; tous les jours elle est encore le thème invariable des promeneurs désolés de voir qu’une ville se prive, pour si peu, d’une promenade qui, à elle seule, vaudrait dix parcs. ...eh bien ! on en est arrivé à croira que ce n’est pas avant le premier centenaire de son existence, c’est-à-dire en 1940, que la terrasse sera complétée.
D'immenses travaux, pouvant donner de l'ouvrage à deux ou trois mille hommes, devaient commencer au printemps. C'était une large rue nouvelle ouverte lelong du fleuve ; c’étaient les édifices du parlement, des ministères, du palais de justice; c'était un skating-rink, dont le plan exposé a, pendant un mois, charmé les regards naïfs des passants ; c'était toute une cité nouveélle qui allait s'élever autour du terrain choisi pour installer le capitole canadien, c'était, C'était quoi encore ? Québec allait enfin secouer ses énormes couches de débris et en sortir avec des monuments, des palais, des jardins, un pare même, un parc! entendez-vous ? à la place des remparts croulants qui l’entourent de poussière : le ciel, propice à nos vœux et jetant enfin un regard sur notre abandon, s'était mis de la partie et nous avait donné le printemps trois semaines plus tôt que d’habitude....Bah! Il n'y a