‹ Petites chroniques pour 1877 [microforme]Chapitre 4 sur 25 · VD, A · texte numérisé non relu

VD, A

encore rien de commencé, si ce n’est qu’une ecinquantaine de travailleurs étiques, amaigris par une année de privations, creusent péniblement, pour soixante cents par jour, les fondations de l'édifice où nos Solons canadiens achèveront dans le vingtième siècle de détruire les lois avec la législation.

En revanche, on illumine. Oh! pour ces choses là, qu’on parle de Québec. Donnez-lui des fêtes, des solennités, des pompes, et Québec est heureux, il est fier; il jouit, il jubile, il se trémounsse et tout son peuple est sur pied. Pauvre enfant qu’un rayon de soleil éblouit, qui se console de sa détresse en un jour de spectacle et de fanfares, qui oublie ses oripeaux au carillon bruyant et joyeux des cloches, laissons-lui ses heures d’ébats. Maïs passons outre.

On dit, et c’est très probable, que le Légat Apostolique vient au Canada afin de se rendre compte sur les lieux mêmes de ce que pc it bien être cette bête fabuleuse, appelée le Libéralisme canadien, dont la prétendue existence est signalée depwis dix ans par le Nouveau-Monde. Qu'est-ce qu’il apprendra ? Que peut-il apprendre ? Il verra une clique de braillards qui, incapables d'aborder les questions politiques et sociales du jour, de les exposer avec intelligence et de les discuter, passent leur temps à dénicher partout dans leur pays des foyers d'hérésie qu’ils peuplent de Manichéens et de Vaudois, et qui croient n’avoir rien fait s’ils n’ont pas offert tous les jours à Lucifer quelques âmes rebelles à leur doctrine forcenée. Quand Mgr.

Conroy aura vu tous ces cloportes,qu'il lesanra lus,qu’il les aura fait parler surtout, sa mission sera à peu près accomplie : il pourra retourner à Rome et n’aura pas besoin de faire de rapport ni d’ennuyer le Saint-Père par da description d’une dizaine de lunatiques, verrues d’un pays si catholique qu’il en fait des maladies, telles que le Canadien et le Franc-Parleur.

Québec, 18 mai.

Nous sommes une race très-fière : aussi est-il bien difcile de nous parler de nos défauts, et bien plus difficile encore de nous faire plier aux nécessités vulgaires de la vie. Le canadien n’est pas frotteur de bottes ; il consentira volontiers à passer chaque lundi par toutes les maisons de la ville, couvert de pièces de vêtements

‘ajustées de cent façons, sordides et infectes, avec un sac sur le dos, pour mendier suivant un usage aussi antique qu’opiniâtre, mais vous ne lui ferez jamais frotter une paire de chaussures, à moins de lui débiter un long speech où le uoble métier du cirage serait comparé à la peinture et le cireur à un artiste.

Ces jours derniers entrait chez un barbier de Québec un Yankee, fils de cette nation où pullulent les parvenus, les rôturiers infimes, gens de tout métier, de

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toute condition, dont les uns ont été présidents des Etats-Unis après avoir été bûcherons, artisans, ou même journalistes, ce que je regarde comme la dernière fonction possible dans toute société bien constituée. Or, ce Yankec, arrivant de voyage, avec de longs poils et des chaussures crottées, pressé comme le sont presque toujours les vilains de sa race, avait besoin impérieusement de se faire passer le, rasoir et, de plus, de faire frotter ses bottines, ce qu’on obtient par faveur spéciale et chèrement payée dans les hôtels de Québec. Au barbier qui venait de lui rendre la peau douce il demanda que le boy de la. boutique, dont l’unique emploi est de brosser les habits et d’épousseter les cols, voulût bien cirer ses congress.

Le boy regarda dédaigneusement le fils de la libre Amérique et répondit qu’il w’était pas ua nègre. C'était sublime: mais le Yankee, un peu causeur, démontra que dans son pays il y avait, chez presque tous les barbiers, de petits garçons qui ne faisaient pas autre chose que de frotter les chaussures—black your boots, Sir, etqui ne s’en trouvaient pas amoindris dans leur position sociale, quoiqu’ils fûssent en même temps brosseurs d'habits. Il alla même jusqu’à insinuer que des hommes vraiment remarquables, devenus de grands politiciens, avaient commencé par cet hümble emploi. Mais il ne put convaincre le boy canadien qui, entre autres sujets d’orgueil, a celui de ne savoir nilire ni écrire, et dont les parents font la tournée hebdomadaire avec la besace sur le dos.

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