M. EMILE FAGUET
la masse, et quel résultat obtiennent-ils? Peuh ! peuh ! peuh î
Comme il jetait ces exclamations dédaigneuses et dubitatives, nous traversions la place Saint-Michel, encombrée de tramways et de voitures. Un cycliste, plein de mépris pour les piétons, se précipita sur nous. Je n'eus que le temps de saisir M. Faguet par l'épaule, il fit un bond, en agitant son parapluie. Le cycliste obstiné, par un crochet habile, nous assaillit de nouveau. Tout de même nous lui échappâmes.
— Ohî continua M. Faguet, je ne crois pas aune réaction. Qu'arrivera-t-il? je n'en sais rien, mais nous ne reviendrons pas en arrière. Mes préférences allaient au nationalisme, mais il y a le nationalisme et il y a les nationalistes. Ah ! voilà une belle différence. De là mon superbe isolement, comme dit Edouard Rod. Je suis de l'opposition, mais si je hais les Jacobins d'aujourd'hui, je me souviens des hommes du 16 mai qui ne valaient pas plus, et qui broyaient, comme eux, tout ceux qui leur étaient suspects, les humbles surtout. Si je m'étais donné à la politique, j'aurais eu la même politique que Drumont : c'est la seule bonne. Il y a deux périls dont il faut nous débarrasser: le péril juif et le péril prolestant. Les juifs, encore, je m'en accomoderais, mais les protestants, oh ! non. Les protestants, ce sont des syndiqués, et je déteste tous les syndiqués : ce sont des exclusifs. Voyez-les, ils sont convaincus qu'ils sont les seuls à pouvoir
faire quelque chose de la France. Pour eux, en dehors de leurs idées sociales et morales, point de salut. Et les catholiques ne bougent pas : ils sont trop nombreux, d'abord, pour s'unir, et puis ils sont honnêtes. Connaissez-vous le mot de Chamfort sur les honnêtes gens? il disait : « Les bandes des honnêtes gens. » Rien à tirer des honnêtes gens : ce sont des bandes, sans discipline et sans audaces. Nous étions arrivés devant ce calé Vachette, si fréquenté par la jeunesse peu studieuse, où chaque jour, après son déjeuner, M. Faguet s'en va savourer un mazagran. Je ne crois point qu'il use d'apéritifs : aussi, bien que Theure de ces consommations fût sonnée, ne s'arrêta-t-il pas. Il monta la rue des Ecoles, les mains dans les poches, les coudes au corps.
— Et Lemaître, fit-il de sa voix aiguë, devient monarchiste, et France...
Une seconde, il demeura silencieux, puis il ajouta aussitôt :
— Ah! l'admirable discours qu'il a prononcé à Tréguier !
Et il murmura, en souriant :
— Je l'aime toujours.
La nuit était venue, très vite, et les becs do gaz piquaient de leurs minces et tremblantes lueurs l'obscurité naissante. Nous étions très loin de Paris. Ce quartier, bruyant et populeux, avait malgré tout un air provincial. Si passagère que fût la rue, sans cesse encombrée, derrière des vitrines touchantes
M. ÉMÏLE FAGUET 15
d'humilité ou de prétention, de petits boutiquiers attendaient sans s'impatienter un improbable client. Aux zincs desmastroquets des clients s'attardaient, qui sans doute n'avaient en ce monde d'autres occupations que de boire des canons, et dans les cafés resserrés et enfumés, les patrons causaient familièrement avec les consommateurs, retraités ou rentiers. Les filles, encore dépeignées et en camisole, cherchaient de leurs fenêtres dans le ciel sombre l'étoile qui porte bonheur. Je comprenais maintenant l'âme de M. Faguet, et il m'apparaissait que Charles Dickens l'eût aimée.
Sans doute avais-je pensé tout haut, et, peutêtre de tous les mots qui servaient dans mon esprit à définir M. Faguet, celui de bénédictin avait-il été prononcé plus haut que les autres.
— Bénédictin, s'écria M. Faguet, en secouant la tête, puis en riant, puis en tapant les pavés du bout de son parapluie. Bénédictin! mais non, mais non, je ne travaille pas comme un bénédictin. Je ne sors pas, je ne vais pas dans le monde, je ne suis pas obligé de m'enfermer chaque soir dans un théâtre ; comme je suis feuilletoniste, je choisis les pièces que je veux voir, j'ai donc beaucoup de temps, beaucoup de temps. De tous ces métiers celui de professeur m'absorbe sans doute le plus, mais c'est aussi celui que je quitterai le premier. Dans cinq ans, je prendrai ma retraite... Comme membre de l'Institut, je pourrais professer jusqu'à soixante-quinze ans; mais à soixante-quinze ans que serai-je? Mort,
enterré et oublié. Non, non, je prendrai ma retraite, et, comme dit M. Roujon, je me lancerai complètement dans la bataille littéraire.
Éclatant de rire, il s'écria de nouveau, avec un geste de stupéfaction.
— Se lancer dans la bataille littéraire ! Puis il ajouta :
— Quelle langue, et quelle imagination!