‹ Petites confessions; visites et portraitsChapitre 9 sur 12 · M. ABEL LEFRANC · texte numérisé non relu

M. ABEL LEFRANC

M. ABHL UEFRANC

Par vingt-deux voix contre douze, rassemblée des professeurs du Collège de France, réunie pour présenter au ministre de Tlnstruction publique un candidat à la chaire vacante par le décès de M. Emile Deschanel, a désigné en première ligne M. Abel Lefranc. L'étonnement causé par ce vote n'a pas été médiocre : il semblait impossible que M. Ferdinand Brunetière, Thistorien hors de pair de la littérature française, ne l'emportât pas sur tous ses concurrents. Peu importaient ses opinions politiques, le Collège de France étant avant tout et par principe l'asile le plus noble oii doit s'abriter l'absolue indépendance de l'enseignement supérieur. Cependant, pour des raisons peut-être peu louables, il subissait un échec. Quel était donc ce rival heureux, dont le nom connu d'un petit nombre était soudain jeté au grand public? Secrétaire du Collège de France, maître de conférences à l'Ecole des

autes Etudes, président de la société des études

rabelaisiennes, associé de la « Royal Society of Littérature » de Londres, archiviste aux Archives nationales: ses titres élaient multiples. L'on savait aussi, sans détails très précis, qu'il s'était beaucoup occupé de Calvin, de Rabelais, de Marguerite de Navarre et d'Etienne Dolet... Les imaginations peu documentées se représentaient un vieil érudit à cheveux blancs, confiné dans son cabinet de travail, les yeux fatigués d'avoir compulsé des livres anciens et des manuscrits, la redingote usée et teinte par la poussière des bibliothèques, ime manière enfin de savant en iis. Pour satisfaire une curiosité bien naturelle, je fus le voir.

Je le trouvai au Collège de France, sous les toits, dans une chambre étroite, toute encombrée de livres et de brochures, dans l'aile vénérable qui date de Louis XIII. Il était jeune, grand, plein de vie; parmi ses cheveux châtains, nul fil d'argent ne se montrait; ses yeux étaient largement ouverts et brillants... il n'avait pas du tout l'air d'un érudit. Cette découverte me causa quelque contentement; les vieux savants détestent qu'on les dérange ; celui-là neleur ressemblait en rien. Empressée il dégageait des sièges hors des amoncellements de revues et de papiers, fouillait dans des tiroirs, tirait des volumes hors des ravons, cherchant tout ce qui pouvait m'être utile, et enfin, assis en face de la cheminée, avec des gestes vifs, une parole rapide, il retraçait sa vie. Né en 1863, dans l'Oise, il avait été collégien à Noyon, puis il était

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entré, en 1882, h l'Ecole des Chartes, où il avait eu pour maîtres Paul Meyer et Géry. En même temps, il suivait à l'Ecole des Hautes Etudes les cours de Monod et de Hanotaux. En quittant les Chartes, il avait passé un an à l'étranger, étudiant à Leipzig, à Berlin, h Vienne, l'histoire politique et littéraire des époques modernes, puis il était rentré à l^aris. Premières années calmes, laborieuses et régulières, qui n'annoncent rien d'étonnant... Sans doute sera-t-il désormais un archiviste zélé et minutieux... Mais le voilà qui s'anime, son geste est plus saccadé, ses yeux plus mobiles, et de petits rires heureux ouvrent ses lèvres.

— Alors donc, en sortant de l'Ecole, je publie, en 1887, une thèse sur la ville de Noyon et ses institutions. Les recherches que j'avais entreprises pour l'écrire m'amenèrent à trouver des renseignements inconnus sur Calvin. Vous savez, n'est-ce pas? que Calvin était de Noyon. Et môme — c'est assez curieux — son grand-père maternel s'appelait Lefranc, et, ainsi que firent mes propres ancêtres, il vint du Cambrésis se fixer un beau jour à Noyon, où sa hlle épousa celui qui devait être le père de Calvin... De là mon livre sur la jeunesse de Calvin, ses origines, ses études, les amitiés robustes et charmantes de confiance qu'il garda dans sa ville natale, catholique pourtant. L'Académie le couronne, et il me vaut l'amitié précieuse de Cherbuliez et de Renan. Avec Renan je parlais souvent et longuement du xv!"" siècle et de toutes ces

grandes figures avec lesquelles il était très familier, Ramiis, Dorât, Amyot... etlesautres. Il avaitun culte pour Marguerite de Navarre. Un beau jour, il me demanda pourquoije ne dirigeais pas mesnouvelles recherches autour de lachartede fondation du Collège de France. Je suis son conseil, et j'apprends ainsi qu'il n'y avait pas eu de fondation en règle, et que tout s'était passé le plus simplement du monde, afin de ne pas alarmer la Sorbonne. Je donnais làdessus, en 1890, une conférence à laquelle Renan, bien que très souffrant, tint à assister et où il lança l'idée d'un monument à François I" et à Marguerite. Ainsi j'écrivis l'histoire du Collège de France depuis ses origines jusqu'à la fin du premier Empire, et j'entrai ici comme secrétaire... Tout naturellement, je m'occupai de Marguerite de Navarre, l'inspiratrice du collège. Un après-midi de Mi-Carême — ah! je n'oublierai jamais ce jour-là — j'entre à la Bibliothèque nationale, vers deux heures. Je parcours des manuscrits, et, tout à coup, j'en trouve un, tout à fait inconnu, qui contenait 12.000 vers inédits de Marguerite. Et il n'y a pas à dire, ils étaient bien d'elle, les 12.000 vers. Ah! quelle émotion! Je vois tout cela comme si c'était hier, la salle, la table, le manuscrit, et puis moi... 12.000 vers inédits!

Il s'arrêta, frémissant. Chasseur de trésors, il revivait l'inoubliable minute où soudain celui-là était apparu. Tempérament passionné d'ailleurs et sensible que le sien, tempérament d'artiste peut-être

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autant que de savant. M. Victor Cousin adorait M""* de Longueville, dont il contait la vie mouvementée, M. Abel Lefranc devait aimer d'amour Marguerite d'Angouiôme, reine de Navarre . Ses idées religieuses et ses idées politiques, rinduence exercée sur elle par saint Paul, Platon et Dante, l'existence spirituelle et délicate de la société qu'elle avait formée : nul homme en France sans doute ne connaissait tout cela comme hii, et nul homme surtout ne goûtait autant de bonheur à le savoir, autant d'émotion à l'écrire, autant de joie à l'évoquer. Rabelais môme, auquel il s'était si fort intéressé, pour lequel il avait fondé une société d'études, recrutant des adhérents dans les deux continents, et créé une revue, ne suscitait pas en lui la même ardeur. Si colossal qu'il fût, Rabelais n'était qu'un homme.

Cependant, ce savant, violemment épris du xvi'' siècle, était l'éditeur des derniers ouvrages inédits d'André Chénier, qui révélèrent sous le poète idyllique et élégiaque un politique si profond, un historien si intuitif, précurseur de Strauss et de Renan. Noyon, Calvin, Marguerite, Rabelais, ces quatre noms repéraient une carrière nettement parcourue, témoignaient d'une pensée précise et volontaire. Mais Chénier... quelle raison expliquait ce saut brusque de deux cents ans?

— Eh bien! fit-il, j'avais toujours songé à aller une fois vers des périodes plus modernes. J'adore ce XVI* siècle, non seulement dans ses livres, mais dans Paris même, dans ce quartier d'Ecoles où

j'essaie, aidant mon imagination par de vieux plans, de vieilles gravures, de le retrouver; mais j'aime aussi le siècle oii je vis. Je ne crois pas tous ceux qui crient à l'abaissement de notre littérature. Nos conteurs d'aujourd'hui sont tellement les frères de ceux que j'ai si longtemps étudiés!... Maupassant, Arène et les autres, ce sont les mêmes sentiments, c'est la même manière, c'est le même esprit... il n'y a pas de solution de continuité. Et puis, on ne peut pas aimer seulement un siècle de notre histoire; en aimer un, c'est les aimer tous, car on no peut pas comprendre et goûter l'un sans l'autre... Pour Ghénierj'ai toujours eu une particulière inclination. Gaston Paris, souvent, m'avait dit tout l'intérêt qu'il y aurait à publier les derniers papiers inédits de Ghénier. En vain M. Becq de Fouquières avait-il demandé à Gabriel de Ghénier, le neveu du poète, de déchiffrer les manuscrits qu'il possédait. En vain, quand Gabriel de Ghénier publia chez Lemerre l'édition extrêmement enrichie des OEîwres poétiques, les critiques le supplièrent-ils de montrer les originaux, afin de résoudre bien des points contestés. A la mort de Gabriel, ils furent déposés à la Bibliothèque nationale, avec défense de les communiquer avant sept ans révolus. Je me présentai au bout de la sixième année : on me pria de repasser douze mois plus tard. Je repassai; on brisa les scellés. Ils emprisonnaient des notes philologiques et littéraires, des notes sur les littératures orientales, la chinoise et la persane notamment; des

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