M. A. MILLERAND
Si, parmi tous los députés, tous les chefs socialistes, il en est un qui ait travaillé avec opiniâtreté et succès à l'organisation, puis au développement, puis à la victoire de son parti, c'est bien M. Millerand. Cependant, comme les meilleures volontés sont souvent mal comprises par ceux-là mt^mes qu'elles servent le plus fidèlement et le mieux, c'est au milieu des siens qu'il a rencontré les plus vives oppositions, et, peut-être, les plus fortes méfiances. Sa récente participation à un ministère a soulevé des discussions passionnées : du coup elle a divisé les socialistes en deux fractions : ceux qui admettent tout partage du pouvoir, et les intransigeants, les irréductibles, qui n'attendent le salut que de la violence et de la révolution. Il y a quelques jours à peine, un incident révélait au public que la division existait toujours nette et profonde : la Fédération socialiste révolutionnaire de la Seine excluait de son sein l'ancien ministre
cki Commerce, comme coupable d'avoir «voté contre», tout ainsi qu'un simple mortel, sur la question du désarmement; mais, en réponse, le comité électoral du XII" arrondissement approuvait tous les actes de son mandataire et lui continuait son entière confiance.
L'occasion était propice de voir M. Millerand. Encore que l'on puisse ne pas aimer ses idées politiques, il faut reconnaître sa grande valeur et le grand rôle qu'il a joué, et rien d'ailleurs n'est aussi utile que de pénétrer une intelligence adverse, pourvu qu'elle soit puissante, riche ou émouvante. J'allai donc chez lui ; il était retenu à la Chambre; je l'attendis dans le salon, et, comme les minutes s'écoulaient très nombreuses, je, laissai mes regards curieux errer autour de moi. Le salon, aux lambris blancs et tendu d'une étoffe jaune prde^ s'ouvrait par trois larges fenêtres sur la place Vauban et l'avenue de Villars. Un feu très doux brûlait dans la cheminée, sur laquelle des danseuses, en biscuit de Sèvres, dressaient, à côté d'un portrait de Cadet, par Priant, la grâce svelle de leurs corps, et deux becs électriques éclairaient la pièce d'une lumière tempérée. De temps en temps, la corne d'un tramway troublait de ses appels affolés le silence. Sur une table, quelques livres montraient leurs titres, le Versailles, de Geffroy; Thèroicjnc de Méricoiirt, de Paul Hervieu; la Maison du Péché ^ de Marcelle Tinayre; les Etudes socialistes^ de Jean Jaurès; la Pratiqiœ de la
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pJiotographie imtantanvc^ de Frippet, et, dans uno petite bibliothèque tournante, tout près de livres anglais, des livres anciens alignaient leurs reliures solides et fines. Aux murs, deux études, de Carrière, un portrait du député et un autre de M"" Millerand, par Priant, des photographies délicieuses d'enfant. De longues fleurs, qui sortaient, nouées de rubans, de corbeilles d'osier, et des sacs de bonbons rappelaient que le jour de l'An n'était pas encore très loin. A travers la porte vitrée, dans une antichambre, sur un rayon, le buste de M. Loubet souriait à une réduction du Voltaire de Houdon... La demie de six heures sonua; à ma gauche, une portière se souleva et, de taille moyenne, fort, trapu, le dos un peu rond, les cheveux tout gris, les yeux vifs, mobiles, perchants derrière le lorgnon, la bouche charnue sous la moustache noire, M. Millerand apparut, et je le suivis dans son cabinet de travail...
J'étais venu demander à M. Millerand de m'exposer et de me faire comprendre sa doctrine politique, afin de pouvoir à mon tour la présenter de la façon la plus claire et la plus impartiale, et M. Millerand s'était aimablement prêté à mon désir, me priant toutefois d'utiliser ce qu'il me dirait sans le mettre lui-même en scène. Il s'était assis à sa table, devant un portefeuille gonflé de dossiers, à côté d'un casier qui supportait une photographie de M* Waldeck-Rousseau, et, tourné vers moi, un peu penché, d'une voix claire et ferme, sans gestes
presque, il dissipait mon ignorance. ï/énergie de son visage me frappait et me séduisait, je devinais une volonté robuste et avertie, sûre du but qu'elle cherchait à atteindre, comme des moyens qu'elle emploierait pour triompher. Mais combien devinrent froides, sous ma plume, ces idées qu'il exprimait avec tant d'intelligence précise ! J'essayai, en bonne conscience, de les réunir en un article didactique, et je n'y parvins pas; je me décidai à lui rendre la parole, préférant ses justes reproches au remords d'être ennuyeux ou inexat. Que M. Millerand, qui fut journaliste, me pardonne...
— Tout jeune, disait-il, j'ai été attiré par la politique. J'étais alors, sous l'influence de Stuart Mill et de Bastiat, un individualiste; mais je m'aperçus bientôt que cette théorie, poussée à l'excès, aboutissait à des conséquences impossibles, Sans doute la liberté est une chose admirable ; mais une société comme la nôtre, très vieille, avec des distinctions de classes, de fortunes, de situations, se compose, en plus des hommes qui ont toujours possédé la liberté, de milliers d'autres qui ne l'ont jamais eue, ou presque pas. Dès lors, on ne peut placer au môme rang ceux qui ont derrière eux des siècles d'indépendance, et ceux qui ont toujours été des opprimés; et il faut concevoir, en face de la justice actuelle, une justice réparative. En fait, j'étais déjà un socialiste parmi les radicaux, dont la doctrine ne me semblait pas assez large, quand je connus, vers 1882, Charles Longuet, disciple de