‹ Petites confessions; visites et portraitsChapitre 5 sur 12 · M. A. MILLE II AND · texte numérisé non relu

M. A. MILLE II AND

Proudhon, qui exerça sur moi une grande action et m'amena tout naturellement au socialisme. En 89, à l'occasion du boulangisme, je me séparai des radicaux, et, après avoir fondé le journal la Voix, j'entrai h la Chambre comme républicain socialiste — ce qu'à vrai dire j'ai toujours été. — De 89 à 93, l'orientation de mes idées ne lit que s'accentuer dans ce sens.

Il s'interrompit un instant, pour reprendre aussitôt :

— Je suis un homme de réalités, voyez-vous, un homme pratique. Le socialisme conslituî^it alors une force considérable, mais inutilisée. En prenant la Prtite lU'publiquf^ j'avais deux buts : inculquer d'abord à cette masse l'esprit de disci[)line qui lui manquait et lui rendre sensible l'utilité de l'organisation; faire proliter ensuite le parti républicain de la puissance de cette masse; donner, en un mot, aux socialistes, ligure de parti politique. Mais cela, on ne pouvait le réaliser qu'en .acceptant les conditions sans lesquelles il n'y a pas de parti : lutte pacifique, et participation à tous les événements, à tous les débats, et, si je puis dire, à toutes les émotions du pays.

Combien ces quelques phrases éclairent toute une intelligence et toute une vie ! Lisez, si vous en avez la curiosité, dans la bibliothèque socialiste, un petit livre rouge qui s'intitule le Socialisme réformiste français, « Ce n'est pas la France vaincue, démembrée, qui prendra l'initiative du désarmement et se livrera,

pieds ot poings liés, aux appétits do ses implacables ennemis... Qui s'étonnerait dans le mondes!, en face de la Triple-Alliance, la France essaie d'opposer h ces forces ennemies une combinaison de forces qui leur fasse équilibre?... Je suis sûr qu'il ne peut entrer dans l'esprit de personne que la France renonce jamais à la iidélité qu'elle a vouée aux provinces qui lui ont été ravies... Non, pour réaliser les réformes immédiates susceptibles de soulager le sort de la classe ouvrière, il est suffisant au parti socialiste de poursuivre, par le suffrage universel, la conquête des pouvoirs publics... » Qui parle ainsi? M. Millerand, et ces lignes sont extraites au hasard de différents discours : discours de Saint- Mandé, discours du 30 septembre 1893, discours de juin 1895 sur le traité sino-japonais... Tout ce que reprochent à M. Millerand ses amis est contenu dans ce petit livre, et l'on ne peut pas au moins refuser à sa politique le mérite de la continuité. Sans doute le socialisme doit encore pour lui s'intituler révolutionnaire, mais il s'agit de s'entendre sur le sens du mot : il sera révolutionnaire, puisque la disparition du salariat constituera la plus profonde des révolutions, mais pour réaliser cette révolution il s'interdira tout moyen révolutionnaire. Devenu un système de gouvernement, il s'inspirera des besoins, des pensées, des traditions de la démocratie républicaine, mais aussi il veillera avec un soin jaloux à préserver du péril de toute agression l'indépendance de la patrie par la force de ses

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armées et la sûreté de ses alliances. Il sera enfin l'expression économique et sociale de la République, qui est sa formule politique.

— Vous voulez habituer le pays à un socialisme pratique et pacifique? n'ai-je pu m'empécher de (lire, obsédé par le souvenir de ce petit livre.

— Oui, fit-il, j'ai voulu que le parti entrât dans la vie nationale, et, chaque fois que l'occasion m'en a été od'erte, je me suis prononcé sur la nécessité de l'engager dans les questions de politique extérieure et je l'y ai engagé moi-môme. Gomme ministre enfm, je crois bien avoir été de quelque utilité. Mais un parti n'arrive pas sans heurt d'une phase uniquement révolutionnaire à une phase gouvernementale. 11 doit avoir la fierté de ce qu'il fait. Certains ont cru, à tort, qu'il ne fallait pas désavouer publiquement l'emploi de tout moyen violent, de peur de provoquer des scissions. Pour moi, le jour même où j'ai cessé d'être ministre, je l'ai dit hautement, acceptant le socialisme réformiste avec toutes ses conséquences. Je n'ai pas été écouté; est venu le congrès de Bordeaux, puis l'incident de mon expulsion, qui ne sont tous deux que la même manifestation de la même équivoque. Il y a maintenant deux groupes dans le parti et, nécessairement, d'autres exécutions suivront.

Je m'étais levé, et adossé à la bibliothèque qui du haut en bas du mur étageait ses livres et ses brochures, je voyais, malgré moi, les titres des

dossiers de procès qui couvraient la table. Il surprit mon involontaire regard :

— Je plaide plus que je n'ai jamais plaidé^ ditil ; je tiens à rester toujours avocat, car je veux (^Ire, avant tout, un homme indépendant. Je ne consentirai jamais à sacrifier une parcelle de ce que je crois vrai et utile à des considérations politiques.

Il y cl ([uelques semaines à peine, l'InsliUit et cent Universités d'Enrope et d'Amérique célébrèrent le quatre-vingtième anniversaire de M. Gaston Boissier, secrétaire perpétuel de TAcadomie, vice-président du Conseil supérieur de l'Instruction publique, professeur au Collège de France. Ce fut une fête charmante, noble à la fois et simple : les plus grands humanistes des deux mondes lui offrirent un beau et savant livre, dont ils avaient chacun écrit quelques pages, et il écouta quelques discours émus et reconnaissants. Au moment où va se reposer le Parlement, où les théâtres ne préparent que de lointaines premières, où se calme enfin, pour une semaine, la lièvre de la vie parisienne, qui pouvais-je choisir, parmi ces maîtres de la jeunesse dont je voudrais en attendant des sujets plus légers esquisser deux ou trois portraits, si ce n'est celui-là? Il vient de donner sa démission de maître de conférences à l'Ecole normale, mais

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il garde son cours iiu Collège de France, et ce cours, rouvert ce mois-ci, est l'un des plus courus et des plus admirés. J'allai donc au Palais-Mazarin frapper à sa porte. Je savais qu'il est modeste et s'elTraie du bruit que Ton peut mener autour de son nom; aussi m'étais-je armé d'une chaude lettre d'introduction, et j'arrivais presque sans inquiétude, chez lui. Hélas! vaine influence des recommandations sur un esprit sage qui aime le silence et fuit, comme un mal, l'indiscrétion de la publicité. M. Boissier jugeait qu'on avait déjà trop parlé de lui, et il lui semblait que la foule s'indignerait d'un nouvel article : refus aimable, mais refus énergique. La tête basse, Gros-Jean comme devant, je redescendis l'escalier.

Que faire? L'âme en peine, je suivais ces petites rues qui montent au quartier Latin, et où, si souvent, naguère, j'avais rencontré l'alerte vieillard, un gros portefeuille sous le bras, le haut de forme en arrière, le manteau déboutonné, se hâtant vers la rue des Ecoles ou vers la rue d'Ulm. Que de souvenirs il eût pu évoquer, dans ce calme cabinet de travail, près du foyer où flambent et pétillent les bûches de bois! Jeune Nimois, il était entré à l'École normale au lendemain de la terrible catastrophe de chemin de fer où périt Dumont d'Urville, et à laquelle il échappa lui-même par un hasard providentiel, enfermé dans un wagon de queue qui ne brûla pas. Pasteur fut son camarade de promotion, et aussi Adolphe Hatzfeld, Eugène Manuel,

Jules Gérard, Alfred Mézières, et About, Taine, Sarcey, Prcvost-Paradol, furent ses jeunes cadets. Normalien depuis soixante années, il a appartenu à TEcole pendant quarante ans comme maître de conférences et toute cette longue vie, depuis le lycée Gharlemagne, où Ernest Lavisse, son élève, lui donnait le surnom de Gaston P/iœhus, jusqu'aujourd'hui, il l'a passée à enseigner sans pédantisme, sans emphase, causeur charmant qui rend son érudition amusante, familier avec l'antiquité comme nous ne le sommes pas avec la dernière moitié du xix" siècle, parlant de Térence ou de Virgile comme M. Jules Lemaître parlait de Meilhac ou de Renan... Ah! combien je regrettais qu'une si glorieuse carrière ne m'eût pas été contée par celui-là même qui l'avait parcourue!... Ainsi j'arrivai devant le Collège de France, et comme, machinalement, je me retournais, j'aperçus M. Gaston Boissier qui disparaissait derrière une porte ; je me précipitai à sa suite; c'était l'heure de son cours.

A peine restait-il cinq ou six places dans Tamphithéâtre. De vieux Messieurs à la barbe bien taillée, très élégants et très décorés, garnissaient les gradins supérieurs et, dans le bas, se pressaient, en un pittoresque mélange, jeunes étudiantes et jeunes étudiants français et étrangers, au milieu desquels quelques jeunes filles du monde jetaient la clarté deleurs toilettes plus gaies... deux ou trois vieux pauvres s'étaient casés dans les coins, pour se chautfer et se délasser, et une vieille femme, cou-

verte d'une mante ancienne et provinciale, toussait sans relâche. Au rebord de la chaire, les manteaux des auditeurs s'entassaient sans souci de gêner le professeur. D'un bout à l'autre de la salle, on se saluait, on se souriait, on se faisaitde petits gestes. Brusquement des applaudissements retentirent; son chapeau à la main, M. Gaston Boissier entrait...

11 inclina la tête et s'assit. Sous les sourcils épais, les yeux vifs, spirituels, ardents, donnent à tout le visage, malgré les cheveux et les favoris blancs, une vie surprenante de jeunesse. Unechaîne d'or raie le gilet, et, à*ila boutonnière de la jaquette noire, une rosette rouge s'épingle. D'une voix très douce et très claire, très bonhomme, paternelle presque, qui parfois — mais si peu — devient chevrotante, il commence. Il ne discourt pas, il ne professe pas, il cause de la littérature romaine et de ses origines. Point de gestes larges; est-il besoin, dans une conversation aimable, de couper l'air avec les bras ou d'invoquer le ciel ? La main droite se lève au-dessus de la chaire, explique, souligne d'un mouvement léger, retombe ; la gauche demeure dans la poche; de temps en temps, mais si rarement, les deux mains accentuent sur le bois, comme sur un clavier, une phrase plus importante. Nul effort pour trouver les mots ; ils s'en vont, simplement, sans recherche, dans l'ordre le plus naturel. Tout de môme, l'un d'eux fait-il le récalcitrant : le bras se dresse, se recourbe, les doigts se réunissent... on entend un article qui se

répète deux ou trois fois, et le mot arrive. Il n'a pas, comme tous les professeurs^ deux ou trois tournures qui reviennent souvent, mais deux ou trois attitudes qui lui sont fréquentes. 11 dit une chose grave, triste ou ell'rayante, et il la dit en baissant la voix, comme s'il craignait de trop impressionner l'auditoire : « Cette guerre, murmuret-il en se penchant, cette guerre fut la plus redoutable, la plus cruelle de toutes celles que Rome eut à livrer. » 11 avance une chose qui heurte les idées recrues, et qui peut elfaroucher notre héréditaire respect pour tout ce qui est ancien, et il l'avance avec un sourire malicieux où il met un peu de timidité : (( Quand on visite la Grèce, avoue-t-il comme un crime qu'il ne serait pas trop fâché d'avoir commis, eh bien ! on éprouve une vive désillusion devant ces paysages si renommés. » Il vient d'exposer des prémisses, et il va tirer une conclusion : « Eh bien! Messieurs », fait-il sur le môme ton bonhomme, et il se renverse une minute dans le fauteuil, la main dans la poche. Il oppose entre eux deux membres d'une proposition : « L'Italien pense, l'Italien chante », dit-il, et la voix monte, plus forte : u Mais l'Italien compte », ajoute-t-il, et la voix redescend, basse et voilée. Sans cesse, enlln, il ravive l'intérêt par un bond en pleine modernité, découvrant dans sa mémoire prodigieuse ou dans le flot de ses souvenirs personnels le trait, l'anecdote, le mot qui éclaire, égaie, explique. Il est en chaire, et il a l'air de n'y pas être; c'est

qu'il cause d'un sujet qu'il chérit, avec de vieux amis devant lesquels il se sent à l'aise.

Mais, comme les phrases les plus habiles rendent mal le ton, Taccent, l'allure d'un conférencier ou d'un professeur, je me suis appliqué à prendre sur le vif les phrases principales de la fin de sa leçon, encore que je redoute que ces fragments, détachés de la personne même de M. Gaston Boissier, perdent un peu beaucoup de leur savoureuse bonhomie, de leur grâce délicieuse, de leur mordante intelligence. Ne vous attendez pas à une forme impeccable et travaillée, à des élégances, à des effets. M. Boissier parle pour se faire comprendre et ne point ennuyer.

— Ah ! connaître les peuples qui ont habité l'Italie à l'origine, ça, c'est difficile, c'est délicat. On peut bien étudier les débris de ces populations, mais ces débris, c'est peu de chose. l]ien ne détruit le passé comme la prospérité du présent. Ces bons Arabes, ces excellents Syriens, i'n'construisentpas, i' n'ont pas besoin de pierres, i' laissent debout leurs monuments. Mais, les Italiens, i' prennent les vieilles pierres. Alors on n'sait plus. Oui, sans doute, on cite toujours les murs cyclopéens, les murs pélasgiques, mais on les appelle comme ça parce qu'on ne sait pas comment les appeler.

« Y aun autre moyen : l'étude des traditions. Mais la tradition, c'est une petite chose toute simple au début, et puis les années viennent, et la petite chose devient énorme. On oublie le nom de celui qui l'a

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faite, et toutes celles dont on se souvient, on les attribue au môme homme. C'est comme les feuilles que Tautomne enlève aux arbres et entasse dans les bois : allez retrouver de quel arbre chacune est tombée. Mais, heureusement, y a un troisième moyen : c'est ce qui reste des langues^ Le plus médiocre des hommes ne pourrait pas tolérer qu'on ne mît sur son tombeau : <( Ci-gît un tel. » Alors, nous avons des tas d'inscriptions funéraires, et ça, c'est très utile, c'est très précieux. Momsen, comme ça, a découvert trois langues à l'origine de l'Italie: y en a une dont je ne dirai rien, parce qu'on n'en sait rien.

Et, arrivant à la langue étrusque :

— On trouve des inscriptions, des tas d'inscriptions, on en reconnaît toutes les lettres, et on n'y comprend rien. Ah îles pauvres linguistes, si fiers de leurs autres succès, i' se désespèrent. Et voilà que cette langue perd ses voyelles. Voyez-vous ga ! une langue toute en consonnes : c'est affreux. Et les braves linguistes continuent ; i' cherchent toujours, et, avec ça, on n'sait même pas si la langue est sémitique ou aryenne. Ah ! c'est un peuple terrible que les Étrusques! Aussi, Momsen, qui les déleste, il les appelle les Chinois de l'antiquité. Vous savez, un jour, les Chinoissaisirent un bateau qui avait reçu dans la quille deux ou trois boulets: tout de suite, i' fabriquèrent des bateaux d'après celui-là ; mais à tous ils mettaient des boulets dans la quille. Eh beul les Etrusques, eux aussi,

i'copieQt tout. Et puis i's ont une peur delà mort! ce sont eux qui ont inventé le diable. »

Je n'ai entendu qu'une fois Ernest Renan : il m'a semblé que son ombre flottait dans l'amphithéâtre où professait M. Gaston Boissier.

L'ABBE DELSOR

L'ABBE DELSOR

« Marlonlieim! » cria, d'une voix gutturale, remployé du train. L'angélus sonnait, et dans Tobscurité fuyante du matin, le vieux village, où vécut le bon roi Dagobert, penchait, au bord des rues déliempées, ses maisons basses au toit pointu. Des petits garerons et des iillettes, en sabots, enveloppés de fichus, un cartable à la main, montaient vers l'église. Des Sœurs y priaient déjà, au milieu d'autres enfants. Dans la sacristie, à la lueur d'une seule bougie, un vieux prêtre revêtait pour la première messe ses ornements sacerdotaux. Une porte de bois fut poussée : tête nue, le col de la douillette relevé, d'un grand pas, un homme entra, de taille moyenne, maigre et nerveux. C'était l'abbé Delsor, arrivé dans la nuit de Berlin, qui venait enseigner le catéchisme.

Une heure plus tard, au presbytère, dans le large et simple cabinet de travail, qui ouvre ses trois fenêtres sur la place, il m'était donné de

mieux voir le député alsacien expulsé de Lunéville. Les yeux bleus et clairs, tels ceux d'un chat, sont vifs, spirituels, parfois durs, parfois doux ; le nez fort tombe sur la lèvre qui remonte un peu au coin droit; les oreilles sont grandes, le menton gras, les dents séparées, les cheveux rares au sommet du crâne. La physionomie est étrangement mobil(\ passant de la plus grande ardeur à la plus grande sérénité, conservant cependant toujours un air ironique et indulgent. Cette visite ne le surprenait pas, elle lui était môme agréable. A vrai dire, il avait, quelques heures auparavant, reçu celle d un collaborateur d'un journal ministériel, qui lui semblait bien s'être présenté moins comme portraitiste, que comme envoyé officieux de M. Combes. Il avait cru comprendre qu'on lui offrait en quelque sorte les excuses prudentes du ministre, mais, habile et railleur, il avait montré qu'il n'était pas «renversé » de cette démarche et il avait évité toutes les questions insidieuses qui lui étaient posées. Son interlocuteur avait eu beau lui raconter qu'il avait causé, avant de partir de Paris, avec M. Combes, et qu'il avaittrou vé à Nancy le préfet malade d'émotion, il ne (( rendait pas » , si l'on me permet une expression boulevardière, et tous ses efforts tendaient à « peser au trébuchet » ses moindres mots. Un lorgnon sur le nez, il retraçait, d'un geste alerte, un rire tout prêt à s'échapper, cette entrevue, puis il ajoutait :

— Oh! je devine bien sur quoi M. Combes fera porter son argumentation. D'abord, il mereprésen-

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tora comme un fanatique relip^ieux, il fouillera ensuite mon passé parlementaire et tâchera de trouver quelque vote pour les crédits militaires. Un a^enl de la Siiretc' a écrit h un Alsacien, que je connais, pour lui demander ma profession de foi; j'ai In la lettre, et un journal de» Mulhouse, servant en l'occasion d'intermédiaire, a télégraphié à l'archiviste du Reichstag pour réclamer mes votes. Le plan est simple : je suis un fanatique et un rallié.

Un fanatique! mon Dieu! non, M. l'abbé Delsor n'en avait point l'air. Peut-être mettait-il dans certains de ses mouvements une exubérance excessive pour les choses très simples qu'ils soulignaient, témoignant ainsi de la grande jeunesse qu'il conservait, encore qu'il fut né en 1847, mais les yeux étaient ceux d'un sage, plein de bonté, qui ne s'irrite pas, et pardonne en souriant plus qu'il ne vitupère et ne s'indigne.

— Ma réputation de fanatique, reprit-il, elle date de 189*2. On jugeait alors, à Berlin, au milieu d'un épouvantable scandale, un retentissant procès de proxénélisme, et je consacrai à la morale berlinoise un article dans ma revue : ia Reçue catholique (/Alsace. Le^Gonsistoire supérieur en déféra un passage à la justice : « Berlin, y disais-je, est la ville de l'intelligence sans Dieu ; il est inévitable qu'elle soit la ville de la bestialité; aucune mesure de police n'y peut rien, pas plus que l'influence religieuse du protestantisme, car le souteneur et la courtisane ne sont pas des protestants mauvais, ils

ne sont que des protestants logiques. » Ce passage ne fut que le prétexte de mon jugement. On voulait m'atteindre à cause de mes opinions politiques, parce que j'ai toujours passé, aux yeux du Gouvernement, comme un chauvin, et ce furent des articles politiques que lut contre moi le ministère public. La phrase de mon article qu'on incriminait se trouve tout entière dans le Iraité de religion catholique qui est d'usage en Prusse. Vous voyez bien qu'on voulait avant tout punir un homme suspect de sympathie pour la France, et qu'on saisissait la première occasion oiïerte. Les protestants ne me pardonnent pas non plus d'avoir révélé leurs préférences pour l'Allemagne, alors que les catholiques représentaient le vrai parti français. On m'octroya trois mois de prison. D'ailleurs, j'ai risqué déjà deux ou trois fois d'être expulsé, et si cette aventure de Lunéville m'était arrivé, alors qu'existait encore en Alsace la loi de dictature, c'est le Gouvernement Allemand qui m'aurait chassé pour une manifestation trop nettement française. Cette fois, l'ironique fatalité a voulu que j'aille en France, pour me voir appliquer la loi dont nous avons poursuivi et obtenu ici l'abolition avec tant de ténacité.

Lunéville, l'expulsion, et l'arrêté avec le considérant : l'abbé Delsor, sujet allemand î De lui-même, il a réveillé ce souvenir trop récent et trop douloureux pour ne pas préoccuper sans cesse son esprit. Tout d'ailleurs ici le lui rappelle, les journauj^ de

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Paris envoyés par liasses ficelées, les cartes de l'élicitalions, les lettres innombrables qui couvrent sa table, et celles que le dernier courrier vient de lui apporter en pa(|uets : lettres d'amis, lettres d'anciens élèves, lettres d'inconnus, et, spontanément, sûr que toute détiance est inutile, il se livre : — M. Haegli, négociant, le frère de mon prédécesseur h la cure de Nordheim, m'avait invité à faire une conférence à Lunéville. Je ne savais pas exactement comment serait composé mon auditoire, et je m'étais préparé, selon que j'aurais devant moi des femmes et des enfants ou des ouvriers, à parler de l'arbre de Noël et de ses symboles sociaux et religieux, ou de la législation ouvrière en Alsace. Nul autre que moi ne devait prendre la parole. Gomme vous le voyez, il n'était pas question de la chapelle ferhiée aux fidèles. J'ai d'ailleurs trop vif le sentiment des convenances pour aller critiquer dans son pays les actes d'un gouvernement. J'étais arrivé à cinq heures du soir, et j'avais dîné chez M. Haegli. Nous sortons; à peine avons-nous parcouru 100 mètres, qu'un homme, d'aspect minable, s'approche et me demande si je suis bien l'abbé Delsor. Je ne réponds pas, croyant avoir affaire à un quémandeur, et l'un de mes amis lui dit : cQui etes-vous? — Le commissaire», dit-il; il tire son écharpe et me notifie l'arrêté d'expulsion. Le train de neuf heures était passé, le commissaire voulait que je parte par l'Express-Orient, à minuit. Je ne suis pas riche, et je ne prends que les trains ordi-

naires. Je suis donc parti à une heure et demie. Une fois à Strasbourg, la première personne à qui j'ai conté la chose m'a ri au nez; elle ne voulait pas y ajouter foi et prétendait que je me moquais d'elle. Ensuite, c'a été un beau tapage. Au Reichstag, par exemple, les députés allemands étaient ravis. «Hé! hé! faisaient-ils en riant, vous qui aimiez tant la France! ils vous en ont chassé! Hé! hé! »

Je m'étais assis à, la table de travail de Tabbé Delsor ; il demeurait en face de moi, sur une chaise, près d'une fenêtre. La lampe, qui pendant quelques instants avait éclairé la pièce, avait été éteinte, le jour venu. Maintenant seulement, je voyais bien ce cabinet austère, oi^i nul tapis ne couvrait le plancher, où nul bibelot n'apportait sa grâce profane, mais où les livres montaient le long des murs, avec des images pieuses et deux: ou trois paysages patines et assombris par le temps. Au loin se profilaient des collines plantées de vignes. Comme il restait silencieux :

— Je ne comprends guère que l'on vous traite de fanatique, lui dis-je. Vous êtes catholique et vous n'aimez pas M. Combes : cela est permis et ne mérite pas une accusation de sectarisme. D'ailleurs, on affirme qu'il existe un rapport entre l'interdiction du Vo/kafreund en France et votre expulsion, et vous n'avez jamais écrit dans ce journal.

Il s'est levé, il fouille dans un tiroir.

— Mais je ne suis pas davantage un rallié à l'Empire, fait-il, et quand vous aurez lu ma pro-

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fession de foi, que je cherche en ce moment, vous me comprendrez. Je suis du Landespartci^ du parti du pays, du parti qui réclame pour l'Alsace l'indépendance, la souveraineté, l'autonomie que possèdent les autres Etats.

« Ma vie, mais c'est celle d'un petit curé de campagne. Je suis né à Strasbourg, en 1847, et j'y ai fait mes études, au petit séminaire. Je fus ordonné prêtre au son du canon, le lendemain de Wissembourg ou le jour même. En 1874, le petit séminaire est supprimé pour son mauvais esprit et je perds la place de professeur que j'y occupais. Je m'en vais comme précepteur à Nantes, chez le trésorier-payeur général, M. de Saint-Ghamand. En 1877, je reviens en Alsace, où j'étais nommé vicaire à Golmar. Je quitte Colmar pour Wahleneim, où je reste neuf ans comme curé. C'est là que j'ai repris et ranimé la Revue catholique (T Alsace qui avait cessé de paraître depuis longtemps. Dans ma seconde cure de Nordheim, je me présente au Parlement. J'ai été élu en 1898 avec 8.000 voix de majorité contre M. Grunelius, un Allemand immigré, candidat du Gouvernement. Je suis réélu en 1903, contre le même adversaire, et, entre les deux tours de scrutin, j'engage la bataille contre un-député sortant en ballotage, le prince de Hohenlohe, fils du statthalter et préfet de Golmar, et je le fais battre par un candidat alsacien catholique. Nous voulons, voyez-vous, être des x\lsaciens; nous ne sommes pas des unitaires, mais des fédéralistes.

Et quant à mes votes, on n'en trouvera pas un seul qui soit en faveur de l'augmentation de la marine ou de Tarméo. Plus un homme, plus un un sou, c'est le premier des articles essentiels du programme alsacien ; opposition à toute tentative unitaire : voilà le second.

Il avait enlin trouvé sa profession de foi, et j'y lisais à mon tour les deux articles qu'il venait de citer. Cette doctrine politique, je la connaissais; car elle m'avait été déjà exposée, il y a quelques années, à Strasbourg, par l'un de ceux qui ont le plus contribué à l'établir, à la propager et à la faire triompher. Ce serait vraiment vivre de chimères que de continuer à espérer, comme au lendemain de la guerre, que la France reprendra, un jour prochain, les deux provinces que lui arracha la force brutale des armes. Les députés les plus ministériels d'aujourd'hui n'ont pas caché là-dessus leur sentiment, et les Alsaciens-Lorrains ont pu entendre les paroles qu'ils prononcèrent à la tribune. En face d'un pays si vite oublieux, à qui pèse même le souvenir, et qui veut bien « n'en jamais parler à la condition de n'y jamais penser », qu'ont-ils fait? Désespérant de redevenir Français ils auraient pu, par calcul, souhaiter leur complète fusion dans l'Empire; cette idée ne leur est même pas venue. Us ont voulu rester au moins Alsaciens; c'était la meilleure manière de demeurer Français sous l'oppression prussienne. M. Combes les en a remerciés d'une originale façon.

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