‹ Petites confessions; visites et portraitsChapitre 6 sur 12 · M. ALEXANDRE RIBOT · texte numérisé non relu

M. ALEXANDRE RIBOT

Dans les toutes dernières années de l'Empire, un jeune avocat originaire de Saint-Omer accompagnait souvent en sortant du Palais Léon Gambetta. Il ne professait pas exactement les mêmes idées que lui, mais il subissait, autant que le plus chaud de ses partisans, son extraordinaire puissance d'attraction, et des discussions passionnées et amicales les entraînaient tous deux à travers Paris, au hasard, ou les enfermaient dans un petit café, aux alentours du Palais-Royal. Premier secrétaire de la Conférence, ce jeune homme, qui au titre de docteur en droit joignait le diplôme de licencié es lettres, s'était déjà, pour avoir écrit comme discours de rentrée une biographie de lord Erskine, attiré l'accusation plaisante de trop aimer l'Angleterre. La vie politique allait bientôt s'emparer de lui. Appelé, en 1875, au Ministère de la Justice par M. Dufaure, comme directeur des affaires criminelles, membre du comité de résistance légale au

10 mai, député du Pas-de-Calais en 1878, il devint très vite un des chefs et surtout l'orateur principal du parti républicain modéré. Ministre des Affaires étrangères en 1890, puis de l'Intérieur pendant les scandales de Panama, il fut quelque temps, selon son expression, laissé sur le rivage. Depuis, après un court passage au pouvoir, au début de la présirlence de Félix Faure, il n'a cessé d'être au Parlement le défenseur ardent et éloquent de toutes les libertés. Vendredi dernier, à peine rétabli d'une longue maladie, il montait à la tribune et prononçait, contre l'expulsion de l'abbé Delsor, un des plus nobles discours qu'ait jamais entendus une Chambre française. J'ai nommé M. Alexandre Ribot.

M. Ribot n'est pas seulement un jurisconsulte éminent et un grand orateur : il est encore le plus aimable et le pluscourtois des hommes. Par malheur il déteste entretenir le public de soi, il résiste opiniâtrement à se livrer, il se refuse obstinément à toute confession, et je ne crois pas qu'il ait jamais accordé à quelque gazetier ce qu'on appelle une interview. Aussi bien était-il inutile d'essayer de changer une volonté si arrêtée et si ancienne; mais, comme il est des grâces d'état cependant et que parfois Ton peut voir et entendre sans être vu, je demanderai à ceux qui sont curieux de le connaître de me suivre jusqu'au vieil hôtel qu'il habile, rue de Tournon.

Dix heures viennent de sonner et, soulevant la portière de velours rouge, M. Ribot, sa haute taille

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un peu courbée, entre dans son cabinet. Il est immense, ce cabinet, et les larges fenêtres qui s'ouvrent sur un jardin y laissent pénétrer à flots la lumière du matin. En face et à droite de la table de travail couverte de papiers, de brochures et de livres, les Classes ouvrières en Europe^ Etude sur Clianning^ la Morale de l'Histoire, une bibliothèque dresse ses rayons chargés de volumes reliés. Sur un meuble, un groupe de bronze atteste la reconnaissance de l'industrie sucrière à celui qui fit voter les lois de 188i et 1887, et sur le mur près de la cheminée s'accroche un portrait de M. Thiers dédicacé. Nul bruit; sur les arbres, les moineaux se tiennent silencieux; c'est le calme de la province à deux pas du turbulent quartier Latin. Vêtu d'un veston de molleton gris, boutonné du haut en bas, les cheveux indisciplinés, en coup de vent, le nez en bec d'aigle, le crâne dénudé et pointu, les yeux longs et étroits, M. Ribot s'est assis, un peu renversé, un peu allongé, dans un fauteuil. Un sourire flotte sur ses lèvres, et, tourné vers la gauche, il incline la tète en signe d'assentiment. Quelqu'un est-il donc là? Il faut le croire, car d'une voix très douce, sans gestes, M. Ribot se met à parler, et parlerait-il, s'il n'y avait personne?

— J'ai conservé, dit-il, de mes relations de jeunesse avec Gambetta un souvenir ineff'açable. Je sais bien qu'on me reproche de l'avoir renversé : c'est de la légende. L'histoire vraie est celle-ci : en 1881, il me demande de prendre le Ministère du

Commerce; je refuse : il voulait la suspension momentanée de rinamovibilité judiciaire, et moi je n'en voulais pas; je ne pouvais donc accepter d'entrer dans un cabinet dont le programme comportait un article contre lequel j'avais pris parti. C'est alors, tenez, que je me trouvai pour la première fois en face de M. Waldeck-Rousseau, le disciple chéri de Gambetta. Là-dessus, on nomme une commission pour établir les crédits nécessités par la création de nouveaux ministères. Je vote à la commission ces crédits, mais en même temps j'exprime le vœu qu'il ne dépende pas uniquement d'un ministre de créer de nouveaux ministères. La veille de la séance, où devait être discutée cette question, j'en avais causé très familièrement avec Gambetta dans la salle Casimir-Périer... je m'y vois encore comme si c'était hier... A la séance, il monte à la tribune et, s'adressant à moi directement, me prie de retirer mon vœu. Je le remplace à la tribune, et, en réponse, j'improvise un discours qui obtient un succès dont je ne reviens pas encore. Gambetta ne m'en voulut pas. Quelques semaines plus tard, il dépose un projet de revision limitée des lois constitutionnelles, et, à la commission comme à la Chambre, je vote pour lui. Vous le voyez, je suis loin de l'avoir renversé.

Le même sourire fin et indulgent entr'ouvre sa bouche, et de la même voix claire et douce il parcourt en vagabondant sa longue carrière. Le voilà arrivé à son dernier ministère, celui qu'il avait

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accepté sans enthousiasme de former, lorsque Félix Faure fut nommé président, et qui dura neuf mois. M. Rouanet le fit tomber, en demandant, dans l'enquôte 8ur les chemins de fer du Sud, un peu plus de lumière; blessé par celte suspicion, M. Ribot se retira. Il constate maintenant, avec une ironie sans amertume, qu'aujourd'hui les cabinets, moins sensibles, ne s'écroulent pas pour des causes si futiles. Dès lors, le pouvoir abandonné, il se consacre tout entier aux questions d'enseignement, et, durant deux ans, il préside, dirige, inspire la commission extraparlementaire réunie pour chercher un remède à la crise de l'enseignement secondaire. De cette minutieuse et patiente enquête, qu'il mène à bien, sort la réforme de l'enseignement, toute une réorganisation de l'instruction classique et moderne et du régime intérieur des lycées. A entendre comme il en parle, il n'est pas téméraire de penser qu'il éprouve une légitime fierté de cette grande œuvre couronnée de succès.

Mais, subitement, il s'est tu. Le timbre de l'entrée a résonné, un visiteur attend de l'autre côté du mur, et dans une chambre voisine perlent des voix fraîches et jeunes. Ce n'est plus lui qui parle, c'est ce personnage invisible auquel il s'adressait tout à l'heure, et il se penche pour mieux écouter, car la voix qu'il entend n'est ni forte ni audacieuse, elle s'embrouille dans des phrases sans syntaxe, et elle ne parvient pas, sous ce plafond si élevé et dans cette pièce si grande, à un très haut diapason. M. Ribot

secoue la tête, allonge les jambes, joint les mains. — Mon Dieu! fait-il, je crois que l'abbé Delsor est surtout un prêtre batailleur. Dans ses polémiques, il emploie le langage dont se servent chez nous les hommes de parti : c'est encore un côté par lequel il est Français. Peu m'importe ce qu'il a pu écrire sur moi, je n'ai pas à m'occuper de sa personnalité, et, m'eût-il traîné dans la boue que la question de principe n'en resterait pas moins entière. Cette journée de vendredi est une des plus cruelles que j'aie vécues. A un moment, comme je ne suis pas encore tout à fait rétabli, je me suis senti très mal. Le sang ne circulait pas, mes mains étaient toutes gonflées... Vous, vous êtes jeune, vous ne savez pas ce qu'est une phlébite... Enfin, je me suis dominé, et j'ai pu aller jusqu'au bout... Mais quelle séance douloureuse!... Ces petits papiers tirés de partout, ce ministre qui n'ose pas avouer qu'il ne savait rien de l'abbé Delsor quand il l'a expulsé, et qui emploie une semaine entière à recueillir, après coup, tout ce qui peut le rendre antipathique, qui se livre ensuite à des attaques personnelles contre ceux qui défendent le principe... Quelle étroitesse! quelle mesquinerie! quelle honte! Un instant, j'ai pensé à répondre seulement par le dédain à ce qu'il me reprochait : ce fameux arrêté d'expulsion contre un vagabond, que j'ai signé, pendant le Panama, alors que j'avais d'autres soucis et d'autres signatures à donner. Mais il avait besoin d'être cinglé.

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