‹ Petites confessions; visites et portraitsChapitre 7 sur 12 · M. ALEX AN DUE 111 BOT · texte numérisé non relu

M. ALEX AN DUE 111 BOT

Il lève les bras dans un geste découragé et stupéfait :

— De politique extérieure... il n'y en a plus. Il n'y a plus que la politique anticléricale. . . Tout le reste est sans intérêt. M. Combes la dit lui-même, l'autre jour, et cet aveu n'a tout de même pas été sans étonner certains de ses partisans. Il n'est là que pour chasser le prêtre. Peu importent l'influence et la considération de la France au dehors! Il faut hypnotiser le pays sur le péril clérical. Je ne crois pas cependant que cela dure encore très longtemps... L'élection de Remiremont est une conséquence immédiate du vote de vendredi. Les départements de l'Est sont rudement agités; le « bloc » n'est pas invulnérable, non, non, il ne l'est pas; il y a des révoltes, le Gouvernement est sorti encore amoindri de cette alï'aire... Attendons les élections municipales...

L'aimable sourire, qui avait disparu, est revenu, et, les mains tendues :

— Voilà ! fait-il.

Des remerciements sont exprimés, dont il ne veut pas. Il laisse passer une ou deux minutes, il se lève, il va vers la porte. Quelqu'un aussi s'est levé et le précède, et disparaît.

Les Russes et les Japonais se battent, les Albanais se soulèvent, les Hereros égorgent les Allemands, et l'on craint une guerre turco-bulgare... On ne parle que de torpilles qui éclatent, de vapeurs qui coulent, de cuirassés qui sautent, de troupes mobilisées, de munitions embarquées, de forteresses approvisionnées... Peut-il être de meilleur moment pour rendre visite aux hommes qui rêvent de paix mondiale et de fraternité universelle? Un joyeux banquet les avait justement réunis tous à Paris, au commencement de la semaine, pour fêter et célébrer leurs étourdissants succès : il me fut assez facile de trouver le lendemain les plus éminents et les plus ardents : M. Frédéric Passy, M. d'Estournelles de Constant, M. Thomas Barclay, tout frémissants encore de la rude guerre qu'ils avaient, la veille, livrée à la guerre autour d'une table bien servie.

En attendant qu'il réalise la paix universelle, M. Frédéric Passy a réussi à réaliser « la paix chez soi ». Les bruits de la ville ne parviennent point jusqu'au rustique cottage qu'il habite, à Neuilly, sur la lisière du Bois, et l'écho des canonnades asiatiques meurt bien loin de son jardin. Ne pénètre pas qui veut auprès de lui : ce pacifiste possède une âme de colonel Ronchonot et défend sa porte avec la môme ténacité qu'un officier le fort qu'il commande. De quel air il me reçut, quand je fus parvenu jusqu'à son cabinet, et combien ce champion de la fraternité se garda de me considérer comme un frère! Tout blanc, les cheveux en couronne autour du crâne nu, descendant sur la nuque, une barbe broussailleuse tombant sur la poitrine, le nez courbé, des yeux étroits derrière les lunettes, long, maigre, il s'était levé, et, penché, son veston de travail remontant dans le dos, il s'écriait, en agitant les bras :

— Que voulez-vous ? que voulez-vous ? Je no reçois jamais les journalistes. Ah ! les journalistes !

J'arrivais, plein d'un respect attendri pour le vieillard généreux qui fut, en France, le premier lauréat du prix Nobel. A ces paroles, je m'appuyai, pour soutenir le choc, à une échelle mobile qui se trouvait là, et prudent, craintif, j'exposai avec mille

précautions la cause de ma venue, m'excusant d'apporter en ce lieu calme et retiré le souffle vicié du dehors.

— La guerre, fit-il en se rasseyant, la paix ! Eh bien quoi! Il n'y a rien déplus utile pour la paix que la guerre présente, car elle montre combien la paix est nécessaire.

« Ah ! jamais je n'aurais cru, en 1863, que nous arriverions à d'aussi magnifiques résultats : nous avons une cour d'arbitrage, des comités d'arbitrage, des traités d'arbitrage... c'est merveilleux ! »

Admirables et stupéfiantes illusions : une cour où nul ne va, des comités qui banquettent et des traités qui ne servent pas! J'ouvrais la bouche, mais, décidément hostile à ma personne, il se tournait vers le dessinateur et soudain affable, aimable, charmant : u Vous voulez faire mon portrait? demandait-il. Gomment dois-je me mettre? comme ceci? comme cela? » Enfin, bien installé dans son fauteuil, les jambes étendues, la tête renversée, afin qu'elle ne perdît rien de sa beauté, il pria une jeune secrétaire, qui s'était tenue jusqu'alors silencieuse, de lui lire des journaux. Elle lut, dans le compte rendu du banquet de la veille, les toasts prononcés. Des mots superbes caressaient nos oreilles : bonté, fraternité, paix, désarmement, ère nouvelle, bonheur général. De temps en temps des phrases différentes apportaient une autre note: « Ceux qui ne croient pas à la paix sont des imbéciles, des propres à rien..., les Russes sont des

voleurs, comme les Japonais... » M. Frédéric Passy inclinait parfois la tête pour approuver, el se tournait machinalement les pouces. Un petit mouvement que je risquai, du coin oiije m'efforçais de disparaître, me valut un regard courroucé. On ne trouble pas un homme célèbre qui pose, et, apôtre en chambre de la paix universelle, M. Passy posait pour Timmortalité devant un artiste, un journaliste et une demoiselle de compagnie.

— On dit que nous sommes des idiots : ça n'est pas vrai.

Les mains dans les poches, la tête un peu inclinée, M. d'Estournelles de Constant a prononcé cette petite phrase d'un ton désabusé. Il a le front soucieux d'un homme qui ne se préoccupe pas seulement d'un pays, le sien, mais de tous les pays, et l'on sent qu'il porte sur ses épaules le fardeau gigantesque des destinées internationales. Un pâle sourire flotte sur ses lèvres, sous la moustache qui pend, et toute flamme est absente des yeux. M. d'Estournelles de Constant semble avoir perdu la belle fièvre des jeunes apostolats, et, de la même voix lasse, il reprend, au hasard, comme s'il se parlait à lui seul :

— L'important, c'est de ne pas se faire d'illusions... A la Haye, on avait décidé de laisser de côté tout ce qui touche à l'honneur et à la vie des

nations... Nous ne songeons pas à la disparition complète de la guerre... Si demain la France était attaquée, je partirais le premier... Les tableaux de Monet, on les considérait comme des horreurs d'abord, et maintenant ils se vendent très cher. Eh bien ! la paix, c'est la môme chose. On se moque de nous parce que nous voulons nous servir le plus possible des moyens pacifiques pour régler les diti'é rends entre les nations... dans plusieurs années, on ne se moquera plus. Oh! nous ne nous faisons pas d'illusions !

Il lève la main, secoue la tète, tire sa moustache.

— (Juelle action pouvions-nous exercer sur le Japon?

Je venais de voir un pacifiste peu pacifique, mais soucieux de répandre son portrait, et un pacifiste assez désillusionné : il me restaità voir un Anglais, iM. Thomas Barclay, l'ancien président de la Chambre de commerce anglaise à Paris et le véritable promoteur de l'entente cordiale. Je rencontrai, à riiotel Bedford, où il m'avait prié à prendre le thé, un petit homme vif, remuant, trapu, barbu et boitillant, assis devant une table, et à qui une dame tenait compagnie. Ah ! celui-là n'avait laissé s'enfuir aucune de ses espérances, et il gardait la même foi dans l'avenir. Homme pressé et pratique, il ne gaspilla pas son temps à d'oiseux prélimi-

Ib-J PETITES CONFESSIONS

naires : il remplit sa tasse, prit une tartine beurrée, et se balançant avec joie sur le rockingchair :

— J'ai voulu, dit-il doctement, réunir les industriels, les commerçants, les ouvriers des pays démocratiques, pour constituer, en dehors des différentes formes de gouvernement, un groupe puissant capable de déterminer un mouvemnt contre la guerre. Je suis convaincu qu'il y a aujourd'hui chez tous les peuples une majorité décidée à user de tous les moyens pacifiques avant d'en arriver à la guerre, qui n'est juste que dans le cas de la défense nationale. La guerre n'a jamais rien résolu en faveur de la démocratie : elle a seulement accru la dette publique, c'est-à-dire les charges de chacun, qui sont en progression géométrique avec la fortune. C'est moi qui ai donné aux démocraties ridée que leurs destinées internationales devaient être dans leurs mains. La politique extérieure n'est plus l'affaire des classes supérieures, névrosées, efféminées, bonnes uniquement à des « five o'clock ».

De temps en temps, la dame approuvait d'un petit mouvement de la tête, ou d'un mot anglais, et lui, intarissable, continuait :

— Je crois aux hommes d'affaires : ce sont les plus honnêtes — car les affaires purifient les caractères — et les plus pratiques. C'est pourquoi je me suis adressé aux hommes d'affaires : pour eux, comme pour moi, la guerre est essentiellement « in

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businesslike ». En Amérique, connue en Anglelerre, comme en France, je les ai intéressés à ma propajj;ande, et, avec eux, les Bourses, les Chambres (le commerce. Songez donc qu'en trois ans j'ai pu amener un rapprochement entre la F'rance et rAngleterre, j'ai pu les empêcher de se battre, j'ai pu...

Subitement, il s'arrêta, les sourcils froncés, le front plissé d'une ride.

— Ce traité anglo-français, reprit-il, c'est moi qui l'ai fait, et d'autres aujourd'hui, qui n'y sont pour rien, en revendiquent la gloire et en touchent les honneurs.

— Yes, yes, interrompit la dame avec feu; il y avait là ce d'Estournelles à qui on volait donner un palme d'argent. On avait pas fait vô le chevalier de la Légion d'honneur, et maintenant on donnait le palme avec un couronne à ce d'Estournelles, qui était venu après vô.

M. Thomas Barclay se balança plus fort sur son rocking et haussa les épaules.

— Au banquet de lundi, lit-il, tout était pour M. d'Estournelles ; on n'a même pas prononcé mon nom dans les toasts. C'est comme pour le voyage du roi à Paris : c'est moi qui avais tout préparé, et c'est lord Avebury, qui n'avait rien fait, qui a recueilli tous les honneurs. Mais je suis au-dessus de cela, moi ; je travaille pour la démocratie.

— Yes, yes, repartit la dame ; mais on est toujours... comment dites-vous?... humaine... et on

aurait pu faire M . Barclay le chevalier de la Légion d'honneur.

— Ne faudrait-il pas alors, murmurai-je, avant de songer à réaliser cette petite chose qu'est la paix universelle, songer à réaliser cette grande chose, la paix entre M. Thomas Barclay et M. d'Estournelles de Constant?

— Non, non, je vous en prie, n'écrivez pas d'article sur moi... vous m'obligerez... Et d'ailleurs, je ne sais rien de ma vie, sinon que j'ai travaillé... ce sont les au 1res qui la connaissent dans ses détails ; moi, j'ai oublié.

La figure carrée, les cheveux en brosse, le front bossue, le nez camard tombant sur la lèvre rentrée, le menton saillant, la poitrine vaste, trapu, solide, corpulent, M. Eugène Etienne, vice-président de la Chambre, député d'Oran, expert en questions coloniales et maritimes, vient de jeter ces phrases avec toute l'énergique conviction d'une modestie trop effrayée. Cependant, quoi qu'il en dise, il existe peut-être quelques Français qui ne possèdent pas avec une impeccable mémoire l'histoire de sa carrière, et moi-même s'il me fallait, cette semaine où son attitude envers M. Pelletan le rend la victime de l'actualité, tracer avec mes propres ressources son portrait, je craindrais de commettre de

bien graves erreurs... Mais comment oserais-je lui confesser mon ignorance, et risquer de détruire sa naïve certitude? J'hésite, j'attends, je cherche, puis l'aveu s'enfuit, presque involontaire, tandis qu'obstinément je regarde la portière en velours vert du cabinet calme et sombre. M. Etienne va-t-il s'irriter?... Mais non, il sourit sans colère, je devine qu'il tente un long, un colossal eiïort pour me satisfaire, et je recueille ses premières paroles.

— Fils d'un soldat qui avait pris part à la conquête de l'Algérie, j'étais destiné à être, moi aussi, un militaire. J'avais commencé mes études à Alger, j'allai les terminer à Marseille, en suivant le cours de Saint-Cyr. Brusquement, un événement tout intime me tourna vers les affaires : je me mariai. Un beau jour, la maison de commerce où j'étais eut un procès à plaider à Paris; je fus chargé de porterie dossier à Grémieux, l'avocat. Grémieux le remit à Gambetta, son secrétaire : c'est ainsi que je connus Gambetta, et c'est à lui que je dois de m'étre lancé dans la politique. Depuis cette annéelà, 1868, je crois, j'ai sans la moindre variation conservé les mêmes idées : les siennes. Il m'appela à Paris, en 1875, prépara ma candidature à Oran, où je fus élu en 1881. Dès lors, une fois à laGhambre, j'ai été membre de toutes les grandes commissions, puis vice-président en 1892, puis soussecrétaire d'Etat, à deux reprises, dans les cabinets Rouvier, Tirard, Freycinet, puis de nouveau viceprésident de 189^ à 1895..,

Admirable etcliarmante complaisance! M. Etienne, quelques minutes auparavant, ne se souvenait plus de son passé, plus du tout, c'était comme un grand trou noir où il ne voyait rien... et voilà que, pour le seul désir de m'obliger, il tachait et il arrivait à retrouver, tout au fond des années écoulées, des renseignements précis, dates, noms, circonstances, tout comme s'il les eût à l'avance écrits sur un papier, avec soin et méthode. Je compris vited'ailleui's qu'il ne parlait avec tant d'abondance et de plaisir que pour la joie qu'il éprouvait d'exposer les idées politiques de Gambetta et de se confondre dans sa personne : il n'imaginait pas qu'on put penser autrement que lui et, sans doute, en s'écoutant, c'était le fameux tribun qu'il entendait.

— Gambetta, conlinua-t-il, voulait, avant tout, une République fortement assise, où pussent s'exercer et se développer toutes les forces vives de la nation, améliorant tout ensemble les classes humbles et s'appuyant sur les classes riches, afin que la France jouât de nouveau le grand rôle qu'elle avait toujours tenu dans le monde. Certes, il affirmait avec énergie le principe de la suprématie du pouvoir civil; mais l'organisation constante de l'armée et de la marine lui apparaissait indispensable pour réaliser le programme qu'il s'était tracé. « Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » c'est un mot de circonstance, produit par le 24 mai 1873 et le 16 mai 1877. Certes, il ne s'illusionnait pas sur les sentiments du clergé à l'égard

de la jeune République ; mais il était et il serait encore concordataire. Peut-être aurait-il fait la loi de 1901 . Gomment Faurait-il appliquée ? Je n'en sais trop rien. Mais il était un trop grand politique pour ne pas comprendre que la papauté représentait toujours une puissance d'action infinie, qu'il fallait l'avoir avec soi, et qu'en France particulièrement, où les catholiques sont la majorité, il valait bien mieux les faire marcher avec le gouvernement que contre lui. 11 cherchait à rendre à la France, par un système d'alliances choisies, les provinces qu'elle avait perdues : la papauté, même pour ce but, n'était pas à négliger. Et quant à faire de l'anticléricalisme au dehors, vous connaissez son mot célèbre. A l'extérieur, les hommes de robe servent la France, bien plus que les Français d'ordre laïque qui, difficilement, quittent leur pays. Les Missions, au moins, propagent notre langue, notre influence. Gela est si vrai que, sous le ministère actuel, nous avons voté encore les subventions aux écoles d'Orient, et que fort probablement M. Gombes les autorisera à garder dans la mèrepatrie les noviciats oii elles se recrutent.

— Il n'est pas une de ces idées de Gambettaqui ne soit vôtre? demandai-je.

Il roula une cigarette, et, se renversant dans son fauteuil :

— Pas une seule, fit-il.

Quelques minutes s'écoulèrent; le temps de refaire avec amour sa cigarette brisée, de l'allumer

ot d'en tirer quelques bouffées. Les rideaux épais (le la fenêtre tamisaient la lumière qui montait de l'avenue d'Antin, et les bruits du dehors ne parvenaient pas jusqu'à nous.

— Vous voyez, n'est-ce pas, reprit-il tout de suite, la nécessité d'une politique d'extension coloniale, (iambetta est mort au moment où, sous l'impulsion de Jules Ferry, se formait le grand empire africain qu'il rêvait. Nous nous sommes uniquement appliqués à continuer son projet : réunir nos possessions occidentales d'Afrique à l'Algérie et à la Tunisie par des conquêtes et une patiente pénétration d'une part, et, de l'autre, consolider notre bel empire indo-chinois. Depuis mon entrée à la Chambre, j'ai été mêlé à toul cela, et toujours préoccupé d'accroître...

Un peu brusquement, je l'ai interrompu, trop désireux d'amener la conversation sur un sujet brûlant pour laisser passer l'occasion qui s'offre :

— Oui, mais pas de colonies sans marine et sans une bonne marine.

M. Etienne m'a regardé un instant, le front barré d'un pli, et ses sourcils épais un peu froncés. Va-t-il s'emporter, et s'abandonner à des effusions indignées et, puisqu'il est tout seul avec moi, reproduire en phrases moins pondérées les accusations qu'il présenta l'autre jour à la Commission du budget contre M. Pelletan? Folles espérances. Il sourit, et sage, prudent, froid comme un Septentrional endurci, il répond doucement, évitant de

prononcer le nom du ministre, et comme s'il n'avait été en rien mêlé à toute cette affaire :

— Bien sûr. Du moment que Ton a des colonies, il faut pouvoir communiquer avec elles directement, et il faut être en mesure, le cas échéant, de les défendre et de les conserver. Or, on ne peut pas dire qu'aujourd'hui les nôtres soient à l'ahri de toute attaque. En Indo-Chine, par exemple, nous devrions avoir des engins de guerre capables d'empêcher au moins les tentatives de débarquement, des torpilleurs, des contre-torpilleurs et des sous-marins sur le littoral, et des canonnières dans les rivières; la marine n'a rien envoyé. Enfin, espérons qu'avec les mesures qui seront exécutées le nécessaire sera fait.

Il s'arrête une seconde, et il continue :

— La responsabilité de cette incurie retombe à la foissurles Ghambresetsur le ministère. Nousn'avons pas une politique de prévoyance; nous n'avons qu'une politique au jour le jour; c'est un très grand malheur. Lors de Fachoda, nous avions été également pris au dépourvu; alors, c'a été le coup de feu: des réformes, des réformes, puis l'accalmie est venue, et l'on a oublié tout ce que l'on avait projeté. Arrive la guerre russo-japonaise; c'est la môme chose. Vite, vite, on décide d'envoyer dans les colonies tout ce qui leur manque, alors que depuis longtemps elles devraient l'avoir.

Tant pis! puisqu'il ne veut pas parler du Ministre de la Marine, je vais l'y forcer,

— Et M. Pelletan?

H caresse sa moustache, se lève, fait quelques [)as.

— Il se dit très armé, et aflirme pouvoir prouver qu'il a accompli tout ce qu'il fallait. Attendons les résultats de l'enquête de la Commission, qui sera longue. Tant mieux si le ministre peut démontrer que la marine n'est pas dans l'état lamentable où nous la voyons tous; tant mieux pour lui! Tant pis, s'il ne le prouve pas! il en subira les conséquences. C'est Tévénement de demain.

A ce moment, l'on annonça l'ancien gouverneur général de l'Algérie, M. Uévoil.

Encore qu'il soit, paraît-il, le plus accueillant des hommes, il est impossible de joindre M. Paul Doumer. Au moment où le conflit russo-japonais éveille et fixe Tattention de tous, j'avais formé le projet de lui faire visite et, décidé à oublier la brillante carrière qui du professorat le conduisit au journalisme et du journalisme au Parlement, je ne voulais me souvenir que du gouvernement général de rindo-Ghine, qu'il occupa au sortir du ministère des Finances, de décembre 1896 à avril 1902. Cette charge si importante lui a donné sur les affaires d'Extrême-Orient, et en particulier sur le rôle de la France dans ces lointaines contrées, une compétence précieuse. J'allai donc, à deux reprises, à cette heure fort matinale où les premiers cavaliers militaires pénètrent dans le Bois, frapper à la porte de la maison blanche qu'il habite, boulevard Suchet, à droite de la Muette; M. Paul Doumer était déjà parti, une automobile l'emportait vers de multiples

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rendez-vous. Je crus le découvrir à la Chambre; j'y fus trop tôt, il y vint trop tard. Enfin, je ne parvins jamais à le voir. Et qui pourrait, d'ailleurs, se vanter d'avoir vu un homme politique, si cet homme politique est de ceux sur qui compte l'avenir?

Combien je le regrette I Si j'avais réussi à lui arracher quelques instants, je serais, tout au matin, entré dans le petit salon, aux meubles asiatiques et parisiens, dont les murs se couvrent de délicieux paysages d'Indo-Chine. Quelques minutes se seraient écoulées^ que j'aurais employées à regarder par la fenêtre les sections de fantassins en route vers la manœuvre quotidienne, ou à feuilleter le beau livre de Régamey sur le Japon, que supporte une table aux incrustations d'ivoire. Puis, brusquement, la porte aurait été poussée, et, mince, nerveux, les cheveux rejetés en arrière, le front haut, quelques fils d'argent dans la barbe, le corps moulé dans un complet de jersey, M. Doumer serait apparu assez semblable à un maître d'escrime. Une main tout de suite tendue, un sourire aimable, deux ou trois paroles de bienvenue; il se serait assis, les jambes croisées, se frottant les doigts, ses yeux vifs tournés vers moi, et notre conversation eût commencé, sans préambule oiseux :

— Oh non! aurait-il fait, je ne pense pas que la guerre puisse avoir des répercussions sur l'Indo- Ghine. C'est bien loin, d'abord, le Japon, de notre colonie, et puis les Annamites, voyez-vous, sont

désormais moralement conquis par nous : ils ne connaissent pas les Japonais, ils détestent les Chinois, et ils sont convaincus qu'avec nous ils seront toujours victorieux. Nous avons là-bas vingt mille hommes de troupes indigènes, bien disciplinés, dévoués h leurs chefs, agiles, braves, et, à force égale, supérieurs aux petits Nippons.

— Mais, aurais-je interrompu, je suppose — et plaise à Dieu que cette supposition ne se réalise jamais! — que la France ait une guerre à soutenir. L'Indo-Ghine...

Et, tout de suite, comme piqué au point sensible, M. Doumer aurait répondu :

— Sur terre, la défense me semble très bonne. Outre nos vingt mille Annamites, nous avons dix mille hommes de troupe française ; c'est quelque chose, et si le matériel est complet et les munitions abondantes, c'est suffisant. 11 est vrai qu'en 1900 nous étions vidés, mais depuis ce temps-là nous n'avons cessé de demander et de recevoir. Sur mer, le point d'appui de la flotte, le cap Saint- Jacques, où doit se replier en cas de guerre l'escadre d'Extrême-Orient, est très puissant; il est garni de batteries redoutables, construites aux frais de la colonie; les casernements, longs d'un kilomètre, sont à couvert de toute cannonade, les artilleurs sont excellents, et de fréquentes expériences nous ont montré qu'en une heure et demie au plus après que la présence de l'ennemi a été signalée, toutes les positions de la côte sont prêles au

combat. Mais la défense mobile du cap est tout h fait insuffisante; il faudrait des canonnières, dos torpilleurs et des destroyers, et ce qui est avant tout nécessaire, c'est de posséder en- Extrême-Orient une véritable escadre. Nous avons là-bas une première division, trèsbonne, qui comprend trois croiseurs cuirassés de 10.000 tonnes : le Montcabn^ le Gueydon^ le Sully (encore celui-là'reste-t-il à mettre en état à son arrivée), et une seconde division de bâtiments légers: du type Pascal et Gidchen — des croiseurs de 2*" classe non cuirassés, de 4.000 tonnes — qui, pour le combat, représentent une force extrêmement médiocre. Enfin, à Saigon, se trouvent en réserve deux cuirassés : le Redoutable^ qui lui du moins a encore une certaine valeur militaire, et le Vauban; mais le nombre des marins en réserve rendrait singulièrement difficile l'armement simultané de ces deux unités. Tout cela ne constitue pas une escadre homogène et dangereuse pour l'ennemi. Il faut absolument remédier à cette infériorité.

Vous pensez bien que, d'une compétence nulle en affaires militaires et navales, je me serais gardé d'interrompre par un mot ce clair exposé de nos forces asiastiques. J'aurais pieusement écouté, et pieusement j'aurais tâché à ne rien oublier. Puis, quand il aurait fini, nous aurions d'un bond sauté de rindo-Chine au Japon. La guerre eût été dès lors notre unique sujet d'entretien, avec ses conséquences, ses probabilités, ses résultats, et je me fi-

gure que M. Doiimer eut dit des choses fort semblables à celles-ci, avec de petits mouveaients brusques qui auraient témoigné de son émotion:

— Je ne crois pas qu'il y ait des complications à redouter dans la première phase de la guerre. Les Chinois, par exemple, m'inquiètent, je ne dis pas le Gouvernement, mais le peuple. Que feraient-ils si les Russes subissaient de graves défaites? Ne fomenteraient-ils pas des troubles en iMandchourie, des insurrections qui s'étendraient, formeraient tache d'iiuile? Les moments difliciles sont encore lointains : tout ce qui s'est passé, ces fausses défaites, tout cela n'est que préliminaires. Les moments difliciles viendront, quand l'un des belligérants aura remporté quelque succès décisif. Que feront les autres puissances ? Que fera l'Angleterre surtout, ou plutôt que voudra-t-elle laisser faire? Pour moi, l'issue de la guerre n'est pas douteuse : nos amis les Russes seront vainqueurs. S'ils battent tout de suite les Japonais, la guerre sera terminée tout de suite ; si les Japonais sont victorieux d'abord, ils n'arriveront qu'à prolonger la guerre, car ce ne sont pas ces premières victoires qui diminueront en quelque chose la Russie, et sur terre que pourront les petits Nippons contre les grands Russes?

En cet instant, fatigué d'être assis, ou peut-être cédant à cette naturelle excitation que met au cœur des hommes les plus froids, pourvu qu'ils aiment leur patrie, la vision des dangers possibles, M. Dou-

mer se serait levé, aurait marché un peu, et aurait ainsi épanché son âme :

— Les Russes, voyez-vous, il faut être avec eux non pas seulement parce qu'ils sont nos amis, nos alliés, et peut-être demain nos frères d'armes, mais aussi parce qu'à cette heure ils sont au bout de TAsie les champions de l'Europe. L'intérêt de la race blanche veut la défaite du Japon. Si les Japonais étaient vainqueurs, ils galvaniseraient la Chine, ils la soulèveraient et la jetteraient contre nous, les Européens. Que manque-t-il aujourd'hui à la Chine? Une organisation et des chefs. L'esprit des mandarins, plongés dans de vaines contemplations de lettrés, a détruit l'esprit militaire: de là l'incroyable faiblesse de cet empire. Les Japonais, eux, créeraient de nouveau cet esprit militaire; ils créeraient une organisation et ils créeraient une discipline, et comme les soldats Chinois sontaussi braves que les Japonais et plus vigoureux, je ne crois pas que nous pourrions résister à une telle masse d'hommes si elle se lançait sur nous.

C'est là ce que m'aurait confié M. Paul Doumer si je l'avais vu, j'en suis certain, car il est à la Chambre un des rares hommes qui aient le raisonnable souci d'une France forte et respectée. Mais comment oserais-je dire que je l'ai vu? La prudence, a dit un sage, est mère de la sûreté, M. Paul Doumer est prudent.

LE COMTE DE NELIDOW

LE COMTE DE NELIDOW

Ce n'est pas sans quelque inquiétude que je me rendis à l'ambassade de Russie. Si ardent que fût mon de'sir de j)ouvoir présenter à des lecteurs curieux la ligure encore nouvelle de M. de Nelidow, qui représente à Paris, depuis le 29 janvier seulement, Tempereur Nicolas II, je n'avais point la naïveté de croire qu'il suffirait de l'exprimer, pour qu'il se réalisât. Les diplomates, dit-on, sont mystérieux, muets et insaisissables. Combien plus de défiance encore, dans les circonstances actuelles, devait témoigner l'ambassadeur russe ! Cependant, je montai un petit escalier tournant, dans la cage duquel ou avait à grand'peine logé un ascenseur, je traversai une salle où des vitrines renfermaient des antiquités que je ne m'arrêtai pas à regarder, et j'arrivai à un salon, qui pouvait être aussi un cabinet de travail. Des tapis et des broderies de Perse couvraient les murs; une vaste panoplie d'armes orientales, adroite de la cheminée, occupait tout un

panneau, et des meubles turcs et arabes, fins et compliqués de mille ciselures, voisinaient avec des sièges plus modernes, fauteuils et chaises de velours ou de cuir. Très grand, mince, la barbe blanche à deux pointes, les cheveux blancs autour du crâne nu, le nez petit, les yeux étroits et vifs abrités par des lunettes, un homme, vêtu de noir, s'avança et me tendit la main. C'était le comte de Nelidow.

Mes craintes commencèrent à s'évanouir devant un accueil si bienveillant, et, retrouvant un peu plus d'assurance, j'expliquai le but de cette indiscrète visite. 11 s'assit près de la fenêtre, qui s'ouvrait sur la cour de l'hôtel; un guéridon chargé de lettres et de journaux me séparait de lui, il y déposa ses lunettes, se renversa un peu, croisa les jambes, joignit les mains :

— Eh bien! lit-il d'une voix lente et grave, il y a quarante-sept ans que je suis dans la carrière. Ma famille est fixée depuis plus de cinq cents ans en Russie : en 1380, durant la guerre contre les Tartares, un de mes ancêtres amena au secours du tsar un contingent lithuanien et demeura dans le pays. Mon père n'était pas diplomate ; c'était simplement un grand propriétaire. Moi, je fis des études orientales à l'université, et je fus nommé attaché à l'ambassade d'Athènes. De là, j'allai à Munich, puis à Vienne, où j'étais secrétaire en 1870. Presque tout le reste de ma carrière, je Tai passé à Gonstantinople. Le général Ignatieff y était alors ambassadeur; je rompis les relations avec la Tur-

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quic comme charge d'alVaires et j'y signai le traité (le San-Stefano, comme second ministre plénipotentiaire. Après la guerre, je fus quelque temps à Dresde, puis je revins h Gonstanlinople comme ambassadeur; j'y suis resté en tout quinze ans et j'y ai contracté avec vos représentants, M. de Montebello, M. Cambon, de solides amitiés. De là, j'allai à Rome, où je me suis lié intimement avec M. Barrèro. J'étais venu, jusqu'à cette époque, assez rarement en France, si ce n'est dans les dernières années, à Ghàtel-Guyon, pour prendre les eaux. Et me voilà maintenant à Paris, il n'y a môme pas encore trois mois.

Les mains toujours unies, il parlait lentement, sans elVort, avec une remarquable aisance. Derrière nous une bibliothèque, que surmontaient trois tableaux, montrait les titres de gros volumes : Ménioiri's du prince de Talleyrand^ Mémoires du prince Czar/ort/ski, Bfjzantina Chronica^ De ia Démocratie en Amérique^ par M. de Tocque ville, et des livres latins, minuscules et anciens. Une miniature do Napoléon s'accrochait près des rayons et, dans un retrait delà pièce, les portraits de deux pachas turcs étaient suspendus au-dessus d'un divan. Un sourire plissa ses lèvres, et il ajouta :

— Vous pensez bien que je n'ai pas eu le loisir de voir beaucoup de monde, depuis que je suis à Paris.

Un curiosité bien naturelle m'arracha deux ou trois mots. Loin de feindre de ne les avoir point entendus, il les recueillit et répondit :

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— Mais non, nous ne croyions pas à la guerre, et M. Delcassé, pour lequel j'éprouve la plus vive sympathie, et dont j'admire le grand sens politique, avait bien raison de n'y pas croire non plus. Quand on écrira dans cent ans l'histoire des négociations préliminaires, on constatera que rien ne laissait présager ce qui est arrivé. La Russie avait envoyé sa réponse; avant qu'elle fût reçue, le Japon rompit les relations. Vous connaissez tout cela d'ailleurs : le rôle du ministre japonais à Londres, sa dépêche à Tokio... on atout raconté. Et d'ailleurs cette guerre aura pour nous un excellent résultat. Grâce à cette immigration considérable de soldats et de fonctionnaires, elle rendra plus russe qu'elle ne l'était la Sibérie orientale ; elle la rapprochera de la Russie, elle la fondra davantage dans elle. Cette guerre, en effet, sera longue. Il doit y avoir là-bas, en ce moment, 200 ou 250.000 hommes. Mais je crois bien qu'on ne commencera pas les opérations avant d'en avoir concentré 200.000 encore, et rien de décisif n'aura lieu avant trois et peut-être quatre mois. La Sibérie orientale, alors, sera devenue complètement russe : elle sera comme le reste de l'Empire, qui, en face de l'ennemi, a manifesté une si admirable communauté de sentiments... Vous, par exemple, les Français, vous avez eu un magnifique élan d'amitié, et j'ai encore reçu ce matin, un télégramme de l'empereur qui me demande d'adresser à tous et h toutes ses remerciements. Tenez! j'ai là des milliers de lettres :

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demandes d'engagements, offres d'argent, offres de service. Malheureusement, nous ne pouvons pas accepter les engagés étrangers... Peut-être seulement pourrons-nous prendre des médecins de votre Groix-Roiige, si notre personnel devient insuffisant.

— Et vous pensez bien, demandai-je, que le conflit est localisé?

— Oh ! oui, lit-il spontanément. 11 y a bien la Chine, qui pourrait nous inquiéter, avec les troupes des maréchaux Ma et Yan-Shi-Kaï, et les bandes de brigands. Nous avons adressé à la cour les plus vives protestations, et l'impératrice a promis d'observer la plus stricte neutralité. 11 faut d'ailleurs séparer complètement le Gouvernement de Pékin des bandes de Kounghouses et des troupes presque indépendantes des maréchaux.

Deux ou trois minutes s'écoulèrent. Il se redressa, prit sur la table voisine une statuette charmante, où le jeu des muscles était exprimé avec une science infinie :

— Regardez-moi ça, fit-il, les yeux ravis. C'est la statue d'Alexandre, par Lysippe. C'est moi qui ai découvert l'original, à qui manquaient les jambes, et celle-là n'est qu'une reproduction et une restauration due à un sculpteur italien. M. Guillaume, le directeur de votre école de Rome, ne cessait de s'extasier sur l'anatomie du dos et des bras.

Je le contemplais, un peu étonné, et cet étonnement, que je ne cherchais pas à dissimuler, l'amusa.

— Eh oui! reprit-il, j'adore l'archéologie. J'ai fondé à Gonstantinople un institut archéologique russe, et un autre à Rome. J'ai assemblé patiemment une coUecion d'antiquités grecques, des bijoux surtout, dont j'ai publié une édition à Leipzig. On m'a nommé membre honoraire de l'Académie des Sciences de Pétersbourg et membre de l'Institut archéologique allemand. Mais je n'ai aucune prétention à passer pour un savant : je ne suis qu'un amateur.

Il s'était levé, et il parcourait le salon. Enchanté, il montrait, expliquait, discutait, racontant d'où provenait tout ce qu'il avait recueilli, et chez qui, et comment il l'avait eu.

— Tenez! voilà de vieux bronzes arabes du xiv^ siècle ; ceci, c'est une porte de synagogue que j'ai transformée en armoire, en rabattant les volets latéraux. Ce fauteuil et ce coffre, c'est du style baroque turc. — Vous voyez, il y a un peu d'ornementation Louis XV, surchargée par exemple. — Ah ! voilà une chose que je n'ai encore jamais montrée à personne, cette miniature de Madame Elisabeth, que j'aidécouverte à Gonstantinople. Est-ce joli? M. Gain, le directeur de Garnavalet, doit venir la voir un de ces jours.

Il m'entraînait : il quittait le salon, et pénétrait dans la chambre contiguë oii, en arrivant^ j'avais aperçu les vitrines. Là, s'entassaient, rangés avec ordre, mille objets d'art, bustes, vases, médailles, poteries, bijoux, et, à part, en des cages de verre

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supportées par des colonnes massives, une admiralion émue avait isolé, afin qu'on pût mieux en goûter tout le charme, des statuettes exquises de grâce et de finesse. Muet, je regardais ces richesses anciennes, courbé vers elles, et j'entendais, derrière moi, me dépassant de toute sa haute taille, M. de Nelidovv, cicérone bienveillant et empressé. — Regardez un peu cette Vénus du ni^ siècle... Je l'ai trouvée à Gonstantinople. Est-elle parfai te !... Et ce Bacchus!... Et ce buste avec les taches rouges, c'est de l'art de Thrace... Cette Victoire aussi est belle. Je ne crois pas par exemple que ce soit une ïanagra. C'est plutôt une Myrrhéna... Ah! il y a beaucoup de byzantin. En vérité, c'est le byzantin qui m'intéresse surtout...

M. FERDINAND BRUNETIERE

M. FERDINAND BRUNETIERE

Une chaire est vacante, en ce moment, au Collège (le France, celle de littérature française, où professait Emile Deschanel, et de nombreux candidats se sont mis sur les rangs. On cite M . Gaston Descliamps, qui est critique, dit-on, quelque part à Paris etdont le litre le plus fameux est d'avoir attribué à M. Fernand Gregh une poésie de Paul Verlaine, ou à Paul Verlaine une poésie de M. Fernand Gregh ; M. Paul Des jardins, qui fut naguère l'apôtre d'un assez vague néo-christianisme ; M. Abel Lefranc, dont quelques lecteurs, jusqu'à ce jour, connaissaient les ouvrages sur Rabelais et Marguerite de Navarre; M. Le Roy, qui s'est assuré un cours libre en Sorbonne. Compétitions propres à étonner tous ceux qui s'obstinent à croire qu'une telle place peut être uniquement occupée par un homme de grande valeur, de quelque opinion politique ou de quelque confession qu'il soit. A vrai dire, il y a bien un autre candidat, M. Ferdinand Rrunetière, direc-

!Ô6 ^EtlîES CONFESSIONS

teur de la Revue des Deux Mondes et maître de conférences à l'Ecole normale supérieure. D'excellents esprits considéraient que les vigoureuses et originales études littéraires qu'il a écrites, les longues années consacrées à former les meilleurs de nos jeunes maitres, la rude indépendance de son jugement, la sûreté et la richesse de son érudition le désignaient de droit et sans conteste. Mais M. Brunetièrc juge que Bossuet eut quelque talent et mérite d'être estimé, il considère que la foi peut subsister à côté de la science, et la République, enfin, qu'il aime ne ressemble pas à celle dont nous jouissons présentement. Voilà plus qu'il n'en faut pour lui attirer toutes les antipathies de ces libres penseurs qui, n'étant pas des penseurs libres, n'admettent pas qu'on pense autrement qu'eux. Affolé, le Gouvernement essaya de transformer la chaire ; il n'y réussit pas, et M. Brunetière sera sans nul doute présenté le premier par le Collège de France et l'Académie. Afin de n'avoir pas à le nommer, M. Ghaumié, plein d'astuce, s'est dépêché, contre tous les usages, de nommer à la chaire d'histoire générale des sciences, au lieu de M. ïannery, M. Wyrouboff, bien qu'il eût été proposé en second, créant ainsi un précédent qu'il invoquera à la minute nécessaire. Quel péril pour la France, en effet, si M. Brunetière ne profitait pas d'un cours de littérature pour exposer à des auditeurs dont l'âge varie de vingt à soixante ans des idées collectivistes, ou anticléricales, ou antimilitaristes! Notre mal-

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