M. FERDINAND BRUNETIÈRE
houreux pays n'aurait pas vinp^t-quatre heures à vivre.
Je lus voir, un matin, M. Brunetière dans cette rue silencieuse et écartée qu'il habite, près du Luxembourg*, avec d'autres lettrés et des artistes. Je le trouvai assis à sa table de travail, dans un cabinet tapissé de livres, près de la cheminée où pétillait un l'eu de bois. Sa jaquette noire s'ouvrait sur un gilet rouge ponceau en velours frappé, que fermaient des boutons d'agate, et un large plastron de satin, couleur feuille morte, où se piquait une médaille ancienne montée en épingle, s'étalait audessous du col aux cassures impeccables; sur les bottines vernies, le pantalon gris descendait avec un pli rigide. Une longue écriture nerveuse couvrait des feuillets épars devant lui, et, sur une brochure, un paquet de tabac jaune se dressait, très entamé, à coté d'une boîte d'allumettes. Ses doigts secs roulaient une cigarette. 11 leva vers moi ses yeux étroits et vifs, qu'abritait un lorgnon, et, sa figure maigre tt^idue par une légère curiosité, il se prit à rire en sourdine :
— Je suis à votre disposition, dit-il.
J'ai eu naguère pour examinateur M. Brunetière, et les bons petits lycéens que nous étions alors à Louis-le-Grand racontaient sur lui des histoires pittoresques... Il avait soull'ert, disait-on, la faim, la soif et le froid, courant, vers sa vingtième année, au quartier Latin après des leçons qui le fuyaient, et nous nous h représentions, minable, hâve et
tremblant, travaillant alors clans une mansarde, près d'un poêle vide, à démolir les pontifes de l'école naturaliste et à composer les panégyriques des grands classiques. Les souvenirs, si proches encore pour moi, que j'évoquais comme prologue à notre entretien l'amusèrent. 11 les écouta, renversé dans son fauteuil, la tête dans les épaules, fumant sa cigarette à petites aspirations pressées. — Oli ! oh! fit-il, mes débuts ne sont pas aussi intéressants que ceux-là... J'étais candidat à l'Ecole Normale, mais candidat malheureux à cause du thème grec, quand éclata la guerre, et je m'engageai dans l'infanterie de ligne. La paix signée, je revins à Paris. Je menai alors l'existence banale des jeunes gens qui veulent se consacrer à la littérature, malgré leurs parents. Avec Paul Bourget je donnai des leçons, et je hs des classes dans des boites à bachot, jusqu'au jour où l'accès de quelques revues, la Revue bleue, la Revue des Deux Mondes^ et de quelques journaux me fut permis. Mon premier article qui attaquait le roman naturaliste, eut un certain retentissement. Zola, Daudet, Alexis — et môme M. Hector Malot — se révoltèrent, et imaginèrent, pour me punir, de me disputer le droit à l'existence. Paraissait-il un article signé de mon nom : « C'est un pseudonyme, disaiton; il est d'un tel. » Gela dura trois ans. En 1878, enfin, on voulait bien reconnaître et avouer que j'existais vraiment. Ces premiers articles déterminèrent ce que je devais être, un critique littéraire,
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mais un critique qui ne séparait pas la critique de rhistoiie et qui, par cette raison même, était naturellement amené au professorat. A Louis-le-Grand, à Sainte-lkrhe, à Chaptal, je fus chargé de l'enseignement littéraire dans les classes de sciences, et en 1886, grâce à Gaston Boissier, à Ernest Lavisse, à M. Liard, je fus nommé maître de conférences à l'École Normale. En ce temps-là, il n'y avait presque pas de professeurs de littérature française, et mon seul concurrent était Charles Bigot, il y a dix-huit ans maintenant que j'occupe cette chaire.
D'une voix qui n'est pas forte, mais perçante, et qui, montant et s'abaissant, scande et martèle les mots, en propositions admirablement construites et sans peine, longues et souples, M. Brunetière retraçait, sans se perdre en des détails, sa vie de professeur et d'écrivain. Inlassablement, il fumait, jetant une cigarette à peine brûlée pour en rouler une autre, et ses doigts, son pouce et son index portaient pour toujours la teinte révélatrice de cette anodine passion. Cependant, si M. Brunetière est professeur et critique, il n'est pas que cela. Des discours et des conférences, à la Sorbonne, en province et à l'étranger, révèlent en lui un homme qui aime la lutte, la discussion ardente, la controverse, et qui bataille pour les idées qu'il croit justes. En dehors de TEcole Normale, il exprime ses opinions sur ce qui se passe, et, selon une phrase de M. Emile Faguet, il dit ce qu'il est comme citoyen et ce qu'il désirerait qu'on fiit.
— Vous êtes un ho aime d'action, lui ai-je dit. Un éclair a glissé sous ses paupières, il s'est levé
un peu, et il réiléchit.
— Un homme d'action ! fil-il ; il faut s'entendre. Pas un homme politique, en tout cas. Un des principes que j'ai le plus constamment appliqués, c'est de ne me môler jamais de politique. Cependant, il arrive parfois que la politique touche à l'objet môme de nos travaux. On ne peut étudier l'histoire littéraire sans étudier, non seulement les formes littéraires, mais aussi et surtout les idées, et en étudiant les idées, ce sont des assertions autant politiques que morales que l'on rencontre sur son chemin. Tenez! je suis de ceux qui regrettent que la Ligue de la Patrie française soit une ligue politique, et non une ligue d'action morale. Je crois qu'il faut avant tout redonner à la France une moralité : c'est le tempérament français qui est atteint, ce sont des idées morales et sociales qui sont renversées et ce sont elles que j'essaye de rétablir. Peu m'importe la forme du gouvernement : que nous ayons demain un César, ou un roi, ou un Robespierre, je poursuivrai la même campagne. Le mal dont nous soulï'rons est trop intime, trop profond pour être réduit à une cause politique.
Il s'arrêta quelques secondes, le temps d'allumer sa cigarette éteinte, et, cédant cette fois tout à fait à un mouvement d'éloquence, il reprit :
— Je me 3i4is attaché particulièrement à rétablir
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ridée religieuse, parce que c'est elle qui, aujourd'Iiui, constitue la question la plus aiguë. Pour beaucoup de nos contemporains, l'œuvre de la Révolution a été interrompue, et elle ne sera complète, dans ce pays, qu'après la ruine définitive de toute religion. Ces lettres d'Emile Deschanel, qu'on a publiées l'autre jour, le prouvent d'abondance : c'était un modéré pourtant et un brave bomme, mais il ne souhaitait pas moins que la disparition absolue de tout vestige religieux. Or, plus je rélléchis, et moins je vois comment on peut établir la morale d'une société civilisée sans un minimum de religion. Kt sans doute, moi aussi, tout comme M. Léon Bourgeois, j'ai tâché de construire une morale sur la base de la solidarité ! Mais, en vérité, comment ferais-je comprendre aux malheureux que leur misère est solidaire de mon aisance ou de mon luxe, et comment pourrais-je, au nom de la solidarité, leur conseiller une résignation dont moi-même je serais incapable?
Ainsi, homme d'action politique, M. Brunetière ne voulait pas l'être et ne Tétait pas: il n'était qu'homme d'action morale; il le disait et sans doute il avait raison. 11 restait au moins qu'il était homme d'autorité ; de cela, j'étais sûr, car tout, dans sa vie et dans ses œuvres, le prouvait, me semblait-il, le dogmatisme de sa critique, l'unité de ses convictions, sa figure môme volontaire, entêtée. En deux minutes, M. Brunetière creva celte dernière illu- Bien ;
— Pour dire d'un liomme qu'il est un homme d'autorité, surtout quand il a mon âge, cinquantecinq ans, il faudrait qu'il eut traversé des situations où il eût pu exercer quelque autorité. Or je n'ai jamais eu la possibilité d'exercer une parcelle d'autorité sur mes semblables, Ai-je jamais eu d'innombrables employés à diriger, un département à administrer, un service à assurer dans quelque ministère, une usine à surveiller?
Je voulus l'interrompre : ce raisonnement spécieux ne me convainquait pas, et il m'apparaissait que, sans avoir jamais détenu un atome de pouvoir, on pouvait cependant, en tant que doctrinaire, être homme d'autorité, mais il ne me laissa pas le temps de parler :
— Quant à dire que je crois possible de gouverner sans autorité, non, certes non. Mais quel homme sensé ne pense pas ainsi? 11 reste simplement que j'exprime mes idées d'une façon assez nette et qu'en entrant dans un débat, si je juge avoir raison, je le dis peut-être avec plus de force que les autres.
Un sourire flotta sur ses lèvres, et il ajouta :
— Tenez, hier on m'a apporté une coupure de journal où un de mes anciens élèves affirme que ma nomination au Collège de France serait une honte pour l'enseignement supérieur. En voilà un, par exemple, qui est autoritaire, puisqu'il prétend tout simplement qu'il est honteux de penser autrement que lui. Affaire compliquée à plaisir, d'ailleurs, que cette affaire du Collège de France, et
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qui serait bien simple, si l'on voulait. Je suis depuis dix-huit ans titulaire h TEcole Normale, avec un service double de celui du Collège de France et des appointements semblables. Je suis un peu fatigué, et je demande tout bonnement à passer d'une maison dans une autre. C'est, à l'ordinaire, une demande à laquelle on n'oppose pas de refus. Toute l'affaire se ramène à cela, qui est peu. Et si les autres candidats, dont certains ne sont que professeurs de rhétorique, désirent si vivement entrer dans l'enseignement supérieur, qu'ils commencent par où j'ai commencé ; qu'ils postulent ma place de l'Ecole Normale.
Aussitôt, pour réparer le temps perdu, il roula une autre cigarette.