‹ Petites et grandes misèresChapitre 16 sur 63 · CAUSERIE PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

CAUSERIE PRÉLIMINAIRE

E. — Sfe voti* effrayez paa«

— Au nom de votre santé, n’ayez point peur, ne tremblez pas. Je vous le répète : Ne vous efl’rayez pas.

— Vous êtes charmant avec votre Ne vous effrayez pas. Vous venez nous jeter à la tête le mot affreux de choléra , et vous croyez que nous allons vous écouter avec insouciance et tranquillité.

— Permettez !

— Je ne vous permets pour le moment que d’écouter mes réclamations, mes objections, en un mot, toute une algarade. Eh quoi! quand le gouvernement, avec une prudence toute paternelle, recommande aux journaux politiques de ne point traiter de pareilles questions!

— Le gouvernement a parfaitement raison.

Quand la noble Académie de médecine pousse la discrétion et l’abnégation, — que j’oserai caractériser de philanthropiques! — jusqu’à laisser dans ses cartons

les rapports préparés sur tous les remèdes à apporter à cette terrible épidémie!...

L’Académie de médecine a parfaitement tort.

— Ah, Monsieur!

Mille pardons ! Tenez!... laissons ces messieurs à leurs fauteuils scientifiques. --

Soit. Mais comment se fait-il que vous, élevé quinze ans à l’École de la science et du dévouement, vous qui prétendez connaître quelque chose en médecine, vous ayez l’imprudence, la barbarie, tranchons le mot, la sottise, d’oser parler du choléra? Ne savezvous pas que la peur et l’inquiétude prédisposent aux accidents cholériques? — Ne vous effrayez pas, dites-vous , et vous croyez avoir paré à tous les résultats de votre imprudence. Ne vous effrayez pas ! Mais c’est comme si vous alliez dire à des gens placés près d’une poudrière ; — On prétend que le feu est aux poudres; mais n’ayez pas peur, ce ne sera rien. C’est comme si vous alliez dire au malheureux malade qui redoute un arrêt médical : Les médecins déclarent que vous ôtes perdu, mais ne vous en inquiétez pas 1 — Le mot seul de choléra donne la chair de poule à tous ceux qui l’entendent. Un travail populaire sur cette maladie est capable peut-être de la faire déclarer. Faites-y bien attention, Monsieur! et songez quelle responsabilité terrible vous allez assumer.

Je ne répondrai point à mon interlocuteur, parce qu’il me pai’aît très-sévère, très-bavard et bien faussement prévenu. Ces objections, je me les suis faites à l’avance , et pour les renverser, je préfère m’adresser à tous ceux qui voudront bien m’écouter.

Je venais de j)asser mon examen de bachelier ès sciences; j’avais appris dans les éléments de physique que la combustion ne pouvait avoir lieu que par un

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courant d’air; mon répétiteur en avait même profité pour m’indiquer le meilleur moyen d’arrêter l’incendie jJéclaré souvent par inadvertance dans les cheminées de nos appartements.

Je rendis visite par hasard à un ancien ami de collège que j’avais le même jour rencontré dans la rue.

C’était un assez riche personnage, logé magnifiquement, quoique garçon, et recélant dans ses appartements les mille frivolités que le caprice du jour a mises à la mode. Tentures splendides, meubles antiques, velours, tapis, soieries, chinoiseries, rien ne manquait. En entrant, je me croyais introduit dans un petit musée.

Mon ami m’accueillit avec courtoisie, et avec d’autant plus de plaisir qu’après les saluts d’usage, je le payai de plusieurs phrases admiratives et d’une foule de points d’e.xclamation.

Nous étions en octobre, et déjà l’automne maussade , jetant ses larmes à tous les passants, rendait la température presque glaciale. Aussi mon opulent ami avait-il au foyer de sa cheminée un de ces feux splendides dont la vue réjouit, et dont le voisinage fait tant de bien. Déjà il me présentait un siège au coin du feu et m’invitait à m’y asseoir, lorsque do la cheminée part tout à coup un roulement comparable à celui du tonnerre... Des flocons enflammés pleuvent sur les bûches en combustion.

— Grand Dieu! le feu! le feu II crie mon ami, devenu tout pâle.

— C’est vrai, ma foi, répondis-je avec tranquillité.

— Mais tout mon appartement va prendre flamme, peut-être! J’en ai dans cette chambre pour des milliers de francs. Ah ! mon Dieu! mon Dieu! de l’eau 1 Vite, les pompiers; et dire que je ne suis point assuré! Débarrassons cette chambre loui de suite; sauvons du moins

ce que nous pourrons. Aide-moi , je t’en prie ; dépêchons-nous !

Ce disant, mon ami avait ouvert la porte, et remuant les chaises, les tables, les bahuts , il voulait tout déménager. J’eus beau lui crier :

— Tu augmentes le courant d’air 1 Tu vas doubler et quintupler l’incendie. Ferme cette maudite porte; donne-moi de l’eau, un drap ou des torchons , et avec un linge mouillé nous allons tout arrêter.

Le pauvre jeune homme n’entendait rien; mais, sous prétexte d’appeler des bras et du secours, il ouvrit une de ses fenêtres. Alors la muraille se fendit; tous les voisins accoururent. On apporta des seaux ; on aspergea d*eau toute la chambre. On macula les meubles et les tapis. Sous prétexte de déménagement, on abîma les choses les plus précieuses, tant et si bien, que le dégât s’éleva â près de 15,000 francs.

Tout le monde allait, venait, criait, commandait; personne ne voulait obéir. Si je fermais la fenêtre, on venait la rouvrir derrière moi ; si je fermais une porte , on en rouvrait deux bien vite. Fort heureusement, dans ce malheur, le feu put être concentré dans une seule pièce; mais il fut au moment de déterminer les plus graves dégâts.

On n’abandonne pas les gens dans le danger. On ne peut quitter un ami dans le malheur. Je restai donc un des derniers sur le théâtre de l’incendie. Mon ancien camarade, à la tête d’une fortune magnifique, était capable de supporter sans trop s’en apercevoir la perte qu’il venait de faire, et ce n’est pas là ce qui le tracassait; mais il avait été tellement effrayé par la catastrophe, par les flammes, par la fumée, par les cris, par les manœuvres, qu’il fut un certain temps avant de pouvoir soutenir la moindre conversation.

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Quand le calme fut complet, je me hasardai à lui faire des représentations tout amicales.

— Je t’assure, mon cher, que si tu m’avais écouté, tout cela ne serait point arrivé.

— Comment, écouté; mais tu ne m’as rien dit du tout.

— Je t’ai supplié de fermer la porte, je t’ai demandé des linges mouillés.

— Ma foi, je t’avoue que je n’ai rien entendu. On n’a plus la tête à soi en pareille circonstance. Non-seulement je n’entendais rien, mais il y a eu des moments où je n’y voyais plus clair.

— C’est fort malheureux ; car, avec les simples pi’écautions que je demandais, nous eussions infailliblement éteint ton feu de cheminée, et nous en eussions prévenu toutes les conséquences.

Là-dessus je lui indiquai mon moyen, je lui en expliquai la théorie, et sa réponse fut celle-ci.

— Que n’ai-je su tout cela d’avance! mais je te déclare qu’au moment d’un danger réel on n’a plus l’intelligence assez libre ni pour entendre, ni pour écouter, ni pour comprendre.

J’ai rapporté toute cette aventure, parce qu’elle me parait plaider admirablement ma cause dans l’affaire du choléra. Toute épidémie effraie, et mon ami vient de vous le dire, ce n’est point au moment de la frayeur qu’il faut instruire et conseiller les gens. De même qu’il est prudent d’indiquer les moyens d’arrêter un incendie avant (pie cet incendie so déclare, de même il me, parait logif[ue et sage de venir vous renseigner sur le choléra pendant que ce fléau nous laisse trêve et sécurité.

ENCVCLOI’EniK DK ],A S.VMK.

— IVoH niotifs ; notre luit.

Je poursuis ma thèse et mes démonstrations.

Dites-moi, Messieurs, vous êtes tiers comme nous tous , je suppose, de notre armée française, de son habileté dans le maniement des armes et dans toutes les évolutions militaires; eh bien! croyez-vous que pour envoyer les soldats à l’exercice, pour leur apprendre la charge, les conversions, la marche ou la retraite, etc., on devrait attendre l’instant de la guerre, le moment de la bataille? Est-ce à l’heure de combattre qu’il faut songer k se prccautionner de munitions?

Soyez-en bien persuadés; pour les combats médicaux, il faut tout autant de renseignements et d’études que pour les conflits qui constituent la guerre...

J’ai dans ma clientèle un excellent homme qui habite la province, et qui fait le voyage de Paris pour venir me voir de temps en temps. Comme ses occupations sont très-nombreuses , et que ce n’est point un homme à se déranger pour rien , chaque fois que je le vois arriver dans mon cabinet, je comprends qu’il a quelque maladie en expectative. Permettez-moi de vous expliquer cette étrange expression ;

Le pays qu’habite M. N... est humide et malsain ; il y apparaît de temps en temps des épidémies de fièvres graves. D’autres fois, sans que les maladies y soient épidémiques, elles y sont nombreuses et redoutables. Mon client alors prend le chemin de fer, et il dit plaisamment k sa famille. — Je vais chercher k Paris une consultation de précaution.

C’est effectivement ce qu’il me demande ;

— Docteur, il y a près do chez moi un bon nombre de fièvres typhoïdes , je pourrais en être atteint comme

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les autres. Que fuut-il faire pour prévenir la maladie ; que faudrait-il faire si malheureusement j’en étais atteint? ^

— Docteur, nous sommes criblés de fluxions de poitrine; j’ai le coffre assez résistant, mais enfin ce diable de mal pourrait avoir la fantaisie de m’étrangler comme il en étrangle tant d’autres. Que faire pour le tenir à distance; que faire pour le mettre en fuite s’il a l’audace de m’approcher?

— Docteur , nous avons bien des maladies rouges dans le pays , et vous savez que je n’aime point cette couleur. Comment prévenir? comment combattre?

Quand j’ai causé avec mon client, je prends la plume et je jette sur du papier quelques renseignements, quelques conseils, etM. N... s’en retourne chez lui satisfait et tranquille. Lorsque par hasard un voisin lui demande :

— Vous n’avez donc pas peur de tomber malade , vous?

— Moi? Je suis assuré! répond-il en riant. Quand le mal viendrait, je n’ai rien à en craindre , car jai une consultation dans ma poche !

Le fait est que M. N... n’a jamais éprouvé aucune des maladies qui déciment sa contrée; et voici comment je l’explique. Dans tous les conseils que je lui ai donnés, j’ai nécessairement mêlé aux prescriptions médicales des renseignements d’hygiène, des indications préventives, et j’ai le petit amour-propre de penser que mes consultations de précaution, comme il les appelle, ne lui ont pas été tout à fait inutiles.

Ce que j’ai fait pour un seul homme, il me semble avoir le droit de le tenter pour des populations entières. D’ailleurs , mon travail sur le choléra va servir de cadre à des prescriptions médicales et à des notions

hygiéniques que personne ne doit ignorer; en sorte que, dans l’hypothèse où le choléra ne rentrerait jamais en France (je fais pour cela les vœux les plus sincères), ma digression sur le choléra ne serait pourtant point inutile , puisque j’y vais consigner des renseignements utiles dans tous les temps , dans toutes les maladies.

D’un autre côté , si jamais revenait l’épidémie cholérique j’aurais préparé contre cet ennemi des munitions, des forteresses! J’aurais fort heureusement enseigné l’exercice à des soldats courageux et dévoués.

Dans une épidémie , hélas ! les secours de la médecine sont difficiles à obtenir. Le médecin souvent demeure fort loin, et puis il est tellement occupé! Moi je veux que , dans ces lugubres circonstances , chacun puisse momentanément remplacer l’homme de l’art, chacun ait en quelque sorte son médecin chez lui, dans son tiroir ou dans sa poche!

III. — fVotre travail n’a rien de semblable aux travaux déjà publics sur cette matière.

Je sais très-bien qu’un nombre considérable de publications ont traité du choléra et des moyens de le combattre, mais j’ai la prétention de donner ici quelque chose qui ne ressemble en rien à ces publications.

Trop succincts ou trop scientifiques, trop systématiques ou trop volumineux, ces ouvrages ne sont point à la portée des gens du monde, c’est-à-dire de nos lecteurs habituels.

En voulez-vous un exemple? Je prends la récente brochure publiée sur cette maladie, intitulée ; Nouvelle ytiide pratique sur le traitement du choléra, utile aux familles, nécessaire aux médecins, etc., etc. J’ouvre la bro-

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chure, et voici les deux ou trois phrases que j’y rencontre : . .

« Si l’école anglaise accuse une période prémonitoire,

« je conçois cette prévoyance prophylactique; si 1 opi- « nion française suppose l’incubation , c est qu elle ne « réduit pas sa foi pathologique à la consécration d une

« entité.

« En étudiant l’action spéciale de chacun des agents « délétères, on arrive a priori à déterminer les organes « atteints essentiellement; cela no suffit pas pour cons- « tituer la causalité; car alors les symptômes ne guident « pas, mais la raison physiologique désigne du doigt le « centre lésé, réagissant et phénoménalisant de mille « manières l’expression de la morbicité. » (D' Fiévée, 185i.)

Je défie les gens les plus robustes d’intelligence de démêler quelques points de vue pratiques au milieu de tout ce galimatias. — Messieurs de l’Académie le couronneront peut-être; mais que ne couronne pas 1 Académie?... quand elle le veut.

Nous ne venons faire ici ni parade de grands mots ni étalage d’une science inutile; nous nous adressons a l’ignorance (mille pardons, bien chers lecteurs), je veux dire à ceux qui ne connaissent ni les périodes prémonitoires, ni \a. phénoménalisalion de la causalité. Nous voulons marcher pas à pas, terre à terre, et nous tâcherons d’être compris de tous.

H est encore un écueil que nous avons l’intention d’éviter.

La plupart des médecins qui ont écrit sur le choléra l’ont f^ait pour démontrer une théorie, pour expliquer leur propre système. Les uns, après avoir cru découvrir des myriades d’animalcules dans l’atmosphère épidémique, ont proposé comme remède souverain le camphre,

cet antispasmodique sempiternel, qu’ils avaient déjà tant vanté contre la migraine, contre le mal de dents, contre les engelures et les cors aux pieds 1 Les autres, à cheval sur un traitement tout neuf qu’ils ont intitulé du grand nom de Métallothérapie, n’ont écrit que pour proposer leur marchandise, c’est-à-dire des carapaces de cuivre ou de fer-blanc, etc., etc. Je n’en finirais pas si je voulais m’étendre sur cette décourageante nomenclature. Ce dont je tiens a vous avertir, c’est que je ne veux pas faire le savant; ce dont je veux vous prévenir, c’est que je n’arrive avec aucun système, avec aucune lubie, avec aucun dada.

Je vous parlerai comme j’aime à le faire, sans prétention, mais sans crainte; je m’occuperai bien plus de vous que de moi; et sous prétexte de vous entretenir du choléra et des moyens de vous en préserver, je ne vous ennuierai ni du récit de mes expériences ni de la nomenclature de mes travaux.

DU CHÛLftnA.

PREMIÈRE PMTIE.

HYGlÈüVE.

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