‹ Petites et grandes misèresChapitre 17 sur 63 · I. — Il ne fant pas avoir peur · texte numérisé non relu

I. — Il ne fant pas avoir peur

Déjà , en parlant de la rage , je vous ai dénoncé les inconvénients de la peur.

Je vous ai montré ce nageur inhabile qui se noie par la crainte même de se noyer. Je vous ai fait apercevoir ce voyageur novice qui tombe du haut d’un rocher, tout simplement par la raison qu’il s’est dit intérieurement : Oh, mon Dieu, si je tombais! Mais je veux aujourd’hui une comparaison plus détaillée, plus concluante, plus complète; et je m’en vais commencer par la relation d’une impression de voyage; tant pis pour les impatients qui en seront mécontents.

J’ai voulu comme tant d’autres faire le voyage de Suisse et de Savoie; mais j’ai voulu le faire en touriste, en amateur, en homme désireux d’observer. C’est pourquoi je l’ai fait à pied, le bâton ferré à la main, l’album sous le bras et le petit sac sur les épaules. Avant de quitter la France, j’ai voulu visiter les montagnes du Dauphiné et les sites merveilleux qu’on y rencontre. Non-seulement j’ai gravi ce chemin pittoresque qui mène jusqu’à la Chartreuse, mais de la Chartreuse j’ai

encyclopédie DF. LA SANTÉ.

voulu monter jusqu’au sommet du pic élevé que l’on appelle le grand Son.

Nous étions trois à quatre intrépides, et après nous avoir fait indiquer la route, nous nous mettions en marche pour gravir la montagne, sans guide, sans éclaireur, sans renseignements suffisants.

Le chartreux qui nous vit partir nous rappela avec une anxiété toute charitable :

— Qui vous conduit là-haut?

— Personne, mon frère I

Et vous avez l’imprudence d’y vouloir aller?

Pourquoi imprudence? Nous irons bien sagement, nous parviendrons jusqu’au sommet; là, non-seulement nous pourrons embrasser d’un coup d’œil tous les pays qui vous avoisinent, mais, comme nous serons rapprochés du ciel, nous vous promettons d’y faire une petite prière, et nous ne vous y oublierons pas !

— C’est parce que je vous crois d’excellents jeunes gens, c’est parce qu’après tout vous êtes mon prochain que je vous supplie de n’en rien faire.

— Vous ne voulez pas que nous allions prier pour vous ?

— Je ne veux pas que vous vous hasardiez sans guide dans des chemins périlleux, dans des chemins bordés de précipices, oü l’effroi pourrait vous saisir, où la peur pourrait vous faire tomber. Je vais faire avertir un homme dévoué, un montagnard expert, notre bon bûcheron Nicolas.

— Laissez-nous tranquilles avec votre bûcheron ; nous ne voulons faire ni fagots, ni charbon.

— S’il en est ainsi, vous ne partirez pas!

— Ah bien 1 par exemple 1

— Non, vous êtes descendus chez nous, vous êtes nos botes, et je dois doublement veiller à votre conservation.

DU CHOLÉRA

Prenez Nicolas pour guide, ou je l’envoie avec la mis-» sion de vous barrer le passage.

Le bon frère y mettait tant d’insistance que nous finîmes par consentir. Bien nous en prit, je vous assure; car, novices voyageurs, nous n’étions point faits encore à l’aspect des ravins, à la vue des précipices, et dans ces sortes de circonstances, le péril est si proche, le danger est si formidable, que souvent on ne peut résister à l’abîme qui semble vous appeler : on tombe, on glisse, on perd la tète, on se tue.

Je me souviens d’un certain petit sentier, si exigu, si pittoresque, si bien bordé du plus épouvantable ravin, qu’arrivé à son entrée aucun de nous n’osait le franchir. Nicolas, lui, l’avait traversé comme vous le feriez d’une rue ou d’une grande route ; puis, arrivé de l’autre côté, il s’était tourné vers nous en s’écriant ; « Prenez bien garde ! » En vérité, pour être tranquille, il eût fallu être aveugle. Rien de plus effrayant que le vide profond qui bordait cette petite route; rien de plus étourdissant que la vue lointaine du précipice qui nous avoisinait. Je tentai de faire un pas; une grosse pierre qui se trouva sous l’un de mes pieds glissa, s’échappa et s’élança dans l’abîme avec des bonds épouvantables. Comme je ne voulais pas suivre cette pierre dans ces effrayantes pérégrinations , je n’eus pas ’ie courage de faire un pas en avant, et je me cramponnai avec inquiétude aux parois de rochers qui bordaient l’autre côté du chemin.

Nicolas hocha la tête, et revenant vers nous, il nous dit avec un gros rire campagnard ;

— Vous voyez bien qu’on a besoin de guides dans cette contrée!

Alors il nous tendit son bàtttn, nous recommanda de nous y cramponner, et nous conduisit ainsi les uns

après les autres jusqu’à l’endroit où la route ne pouvait plus donner aucune inquiétude.

Il est évident pour moi que, sans le guide, sans l’appui qu’il nous donna, sans son expérience, il serait arrivé de deux choses l’une ; ou nous n’aurions pas été plus loin ; ou si nous l’avions tenté, nous aurions pu nous précipiter et nous perdre.

Eh bien 1 en cas d’épidémie cholérique, on se trouve sur une route escarpée, dangereuse, sur une route qu’il faut franchir, car la vie nous pousse et ne nous permet jamais de nous arrêter ni de reculer ; dans cette route, la peur peut nous faire tomber, l’inquiétude peut nous aveugler, l’effroi peut nous faire mourir. C’est pourquoi je veux me faire votre guide, je veux vous crier de n’avoir pas peur, je veux vous présenter ma pauvre petite expérience, comme le guide nous présentait son rustique bâton.

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