II. — • La penr est une graine do choléra
Au choc de la peur, le cœur s’émeut et se révolutionne; puis toutes les forces vitales semblent quitter la périphérie du corps et les extrémités; le visage devient pâle; les jambes chancellent; les extrémités se refroidissent, et souvent il s’opère sur les entrailles une crise dont je n’ai pas besoin de vous dire les résultats.
Or, quand nous étudierons les accidents cholériques, vous y retrouverez tous les symptômes de la peur, symptômes arrivés à un degré superlatif.
Au lieu d’une figure pâle, vous apercevrez un visage cadavéreux; au lieu d’un simple refroidissement des mains et des pieds, d’une sueur plus ou moins chaude, vous trouverez les extrémités glacées, une peau glacée, une transpiration et même une respiration glaciale. Donc
DU CHOLÉRA
la peur est au choléra ce que la pâmoison est à l’apoplexie, ce que la syncope est à la léthargie et à la mort; c’est-à-dire un premier pas, un premier degré, un commencement, un germe, une graine!
Donc, arrière les inquiétudes ! à la porte toutes les craintes! aiî diable tous les tremblements!
■Il, — C’est bien facile b dire; mais!.»
Oh ! je le sais ! il ne s’agit pas de venir dire que la peur est terrible, il ne suffit pas de démontrer qu’il est dangereux d’avoir peur; il faut expliquer tous les motifs qui peuvent rassurer.
Un vieux général qui m’honorait d’une amitié sincère, prit la peine, un beau jour, de me raconter comment un de ses collègues était parvenu à rassurer de jeunes soltats qu’il conduisait au feu.
C’était au temps où l’armée, sans cesse renouvelée, n’avait pas le loisir de faire un long apprentissage. Heureusement qu’au fond du cœur de tout Français se trouve un principe d’ardeur guerrière, une secrète provision de courage ; ce qui fait que le Français est né bon soldat.
On était à la veille d’une bataille. Le général avait dressé ses plans, arrêté sa tactique, combiné toute sa stratégie ; mais voila qu’un officier supérieur vient lui faire confidence d’une inquiétude toute patriotique ;
Les trois quarts des soldats sont tout récemment entrés au service et n’ont jamais reçu le baptême du feu. Ils craignent, ils questionnent, ils se concertent, ils 8 imaginent que toute bataille est une boucherie; et, si on ne relève leur courage, ils peuvent compromettre les chances du combat.
Le général avait un aide de camp qui s’occupait de peinture, un de ces gracieux amateurs qui, dans les moments de loisir, jettent sur la toile des coups de pinceau pleins d’effet, qui , sur les murailles d’un cabaret, avec un morceau de charbon ramassé au feu de la cheminée, tracent des croquis pleins de physionomie, des caricatures pleines d’esprit.
L’aide de camp est appelé.
— Capitaine, avez-vous ici vos pinceaux, vos couleurs et votre palette ?
— Mais... oui, mon général! répond, un peu confus, l’officier à qui cette question , brusquement adressée, faisait craindre des reproches ou tout au moins de la mauvaise humeur.
— En ce cas, capitaine, prenez le nombre de tentes
que vous jugerez suffisant pour les découdre, les
faire recoudre et en former une toile aussi longue, aussi large à peu près qu’une toile de spectacle.
Le capitaine ouvrit de grands yeux, il croyait que son général devenait fou.
— Cela fait, capitaine, vous ferez tendre cette toile sur des pieux, sur des arbres, sur tout ce que vous voudrez; et puis, avec vos pinceaux, vos couleurs, vous me tracerez là-dessus, tant bien que mal, tout le front d’une armée s’avançant l’arme à l’épaule, et dans la situation de soldats prêts à combattre.
— Mon général doit savoir qu’il me demande là une composition bien longue?
— Je veux que vous me la fassiez en quatre à cinq heures, capitaine ; je ne vous demande pas un tableau d’exposition , je ne veux pas même une image digne d’une peinture d’enseigne, je veux un simulacre, un assemblage de lignes intelligentes, une espèce de croquis. Mettez-vous bien vite à l’œuvre, et vous me rendrez un
DU CHOLÉRA
service personnel, vous le rendrez à la France entière. Allez!
Quatre heures après, le croquis était confectionné; le général le fit étendre et dresser au milieu de la plaine, et «puis le clairon sonne, le tambour bat, toute l’armée est rassemblée, les soldats sont rangés en bataille.
— Soldats! s’écrie celui qui commande, la plupart d’entre vous ignorent les chances favorables de ces conflits militaires qu’on appelle des batailles; je veux vous démontrer en quelques minutes combien futiles sont les périls, combien minimes sont les dangers; au lieu de vous faire tirer sur des hommes, je vais vous faire tirer sur une cible; nous nous en approcherons beaucoup plus près que ne s’approchent deux bataillons ; vous tirerez tous de votre mieux, et nous constaterons après les résultats de votre adresse. Attention! en avant! pas accéléré!... marche!
L’on avança, le tambour battait la charge. Arrivé à cinquante pas de la toile si lestement décorée par son aide de camp, le général la désigna pour but, et prononça le commandement solennel : Feu! Puis, au galop de son cheval, environné de son état-major, il alla constater les résultats obtenus sur tous les militaires représentés : deux seulement se trouvaient atteints, l’un au shako, ce qui n’est pas mortel, et l’autre dans un pan d’habit. On fit rompre les rangs pour permettre aux novices de constater l’événement, et puis l’armée rentra sous les armes, et le général termina par cette péroraison ;
— Ainsi vous tous, sans émotion, sans frayeur, tirant sur un simulacre d’armée qui ne bougeait pas, vous n’avez pu lancer que deux balles dangereuses : jugez par là de ce que pourra faire l’ennemi qui tremble, quand
ENCYCLOPÉDrE DE LA SANTÉ.
«levant vous, qui remuerez nécessairement, il se nrésentera demain !
Les conscrits encouragés pancette démonstration, se battirent le lendemain comme des lions, ou plutôl comme des Français vraiment dignes de ce titre.
En vérité, je regrette bien sincèrement de ne pouvoir démontrer d’une manière aussi péremptoire que cet ennemi si redouté qu’on appelle choléra n’est presque point à craindre quand on ose le regarder en face ; mais ce que je puis dire, c’est que, dans les relevés mortuaires, on ne trouve que très-peu de gens qui soient victimes de ce qu’on appelle le courage. Voyez les médecins, les sœurs hospitalières, les quelques personnes dévouées; ceux-là n’ont pas peur, n’est-ce pas ? ceux-là affrontent les coups de l’ennemi et savent le regarder en face, et la plupart du temps le choléra les respecte et passe sans les toucher.
Sans doute des médecins sont morts du choléra, des sœurs de charité sont devenues victimes de leur dévouement; je vais vous en dire la raison, moi : c’est que ces braves gens-là ne dorment plus , mangent à peine et se fatiguent sans cesse. Or, dans toute épidémie, tout excès peut devenir funeste; je signale la chose sans vouloir critiquer ces excès magnanimes ; il est des fautes hygiéniques qui ont leur récompense dans les deux.
— • SI le choléra revenait^ il serait trës-probableiuent
bleu moins désastreux <|u*b sa première apparition.
Tout s’use dans ce monde, les générations, les plantes, et jusqu’aux maladies. N’a-t-on pas prétendu que, si la pomme de terre était devenue malade, c’est qu’ou n’en avait point renouvelé suffisamment les semailles; et n’avons-nous pas dans les plantes et dans les ani-
DU CHOLERA
maux un bon nombre d’espèces irrévocablement perdues?
Vous savez combien l’épidémie des chenilles devient désastreuse pour certaines plantations. Aussi les autorités départementales ont-elles des lois spéciales qui recommandent l’échenillage dans les jardins, dans les vergers^ mais, quand ces animaux destructeurs viennent H s’installer dans un bois, dans une forêt épaisse, il n’y a plus moyen de les combattre ; il faudrait abattre une partie de la propriété. Que fait-on alois? on leur abandonne pleine et libre carrière. La première année elles mangent toutes les feuilles, elles se multiplient è l’infini ; la seconde année , l’ennemi , quoique plus nombreux , est devenu moins terrible : on aperçoit çà et là un peu de feuillage épargné; la troisième année, le ravage est encore moins considérable, et généralement, après une révolution de cinq ans entiers , les chenilles ont disparu sans pouvoir se reproduire : le fléau touche à son dénoûment, l’épidémie est terminée 1
Il en est ainsi quelquefois de certaines maladies épidémiques. Qu’est devenue la lèpre qui jadis torturait et décimait tant de populations ? N’a-t-on pas trouvé un moyen de museler ce monstre qu’on appelle petite vérole, et le quinquina n’arrôte-t-il pas une foule de fièvres jadis incurables et meurtrières?
Eh bien ! tout prouve que le choléra va s’usant, diminue chaque fois de férocité, et que, quand bien même on ne trouverait pas un médicament capable de lui servir de barrière , il finira par disparaître , ou du moins par tomber dans la curabilité ordinaire des autres maladies.
A son début, dans cette funeste année de 1832, il arriva comme une tempête et se promena terrible, frappant avec l’instantanéité de la foudre, tuant aussi promptement qu’une balle de pistolet ou de fusil. Le choléra fut alors
SI généralement foudroyant, que, dans les principales villes de France, dans Paris, ce foyer de l’intelligence et ce centre de la civilisation, on vit se renouveler ces scènes d’horreur et d’infamie qui jadis firent ensanglanter tant d’épidémies, de pestes ou de typhus. On crut aux empoisonneurs, et je renonce à décrire toutes les atrocités qui furent la conséquence de cette épouvantable méprise.
En 1849, et surtout en 1854, au contraire, le choléra se présenta avec un cortège de symptômes précurseurs. ,\douci en quelque sorte dans sa providentielle colère, il ne frappa presque jamais sans avoir préalablement averti les victimes des coups qu’il allait leur porter. L’épidémie fut à peu près aussi meurtrière au premier jour de sa réapparition , parce que l’on ne comprenait pas les avertissements donnés par la maladie. Bientôt cependant, on remarqua qu’il y avait plusieurs degrés bien distincts dans le terrible mal, on distingua la cholérine du choléra proprement dit, et on put formuler avec assurance cet axiome médical : c’est que la cholérine n’était que le premier pas du choléra , que cette cholérine était parfaitement guérissable, et qu’une fois la cholérine guérie, le choléra était conjuré.
Aussi, permottez-moi de vous faire remarquer, afin de rassurer les gens les plus faciles à s’émouvoir, que dans la dernière épidémie cholérique la mortalité est devenue manifestement moindre que dans les deux autres; c’est à peine si dans les gens atteints on a pu compter un quart de victimes ; et, comme dans cette statistique on n’a voulu enregistrer que des choléras proprement dits, comme on a laissé de côté tous les maux d’entrailles et de cholérine, je me crois en droit d’affirmer que le dernier essai cholérique n’a pas fait mourir plus de monde que les maladies ordinaires.
DU CHOLERA
Espérons que dans cette route l’art de guérir pourra faire encore des progrès, et que, si le choléra ne s’use pas comme la lèpre, comme les épidémies de chenilles, un jour viendra où nous lui trouverons sa vaccine ou quelque chose d’analogue au quinquina.
V. — I.e choléra n’cst point à. proprement parler contagieux.
Je présume que, devant un bon nombre de médecins, cette simple proposition va passer pour une hérésie. Tant de gens se sont creusé la tête et ont accumulé observations, raisonnements et travaux pour démontrer la contagion cholérique! En vérité, ces lugubres savants me font l’eflfelfdes utopistes qui nous présageaient la fin du monde, et qui entassaient phrases sur phrases pour démontrer qu’en 1840 tout l’univers rentrerait dans le néant.
J’ouvre mon dictionnaire, et j’y trouve que le mot contagieux est un adjectif tiré de l’expression latine contagiosusj et signifie : susceptible de transmission par le contact.
Je sais bien que les ergoteurs vont me répondre qu’il y a contact et contact; contact immédiat et contact médiat; que l’adjectif contagieux peut être appliqué à toute maladie qui se transporte d’un individu à un autre. Soit, mon Dieu , soit ! C’est pour conjurer cette déplorable réplique qu’avant le mot contagieux j’ai eu soin d’ajouter : à proprement parler.
Ce que je veux dire et redire, ce que je voudrais pouvoir publier et apprendre dans toutes les villes , dans tous les villages, jusque dans le moindre hameau , c’est qu’on n’attrape pas le choléra en touchant un cholérique, en maniant, en frictionnant, en secourant un mal-
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heureux atteint de l’épidémie. Je vais plus loin, on ne prend pas le choléra près des cadavres faits par le sinistre fléau. Honte donc à la lâche ignorance de ceux qui refusent de toucher un cholérique dans la crainte de gagner sa maladie !
Sans doute, dans les soins à donner, il est des précautions à prendre ; je les dirai à la fin de cette première partie. Mais il est prouvé de la façon la plus péremptoire, que la sueur glacée qui s’échappe de toute la surface du malheureux atteint de choléra, que son contact, le pansement de ses plaies et de ses écorchures n’a jamais été funeste à qui que ce soit.
Wl. — (HuNceptibilités cbolériqaca.
Toute maladie épidémique est produite par une émanation , par une effluve qui sert de graine en quelque sorte pour chaque cas de la maladie.
J’ai supposé une graine pour la rage, bien que cette graine n’ait jamais pu être ni ramassée, ni analysée, ni constatée. Permettcz-moi aussi de supposer une graine de choléra; cela me servira à vous expliquer ce que j’en tends par ces deux mots : Susceptibilités cholériques.
Il est des graines qui ne viennent pas dans tous les terrains. Aux unes, il faut la terre chaude et fumée qui constitue les couches; aux autres, il faut du sable et de la rocaille, une véritable crudité. Or, les graines épidémiques no germent pas non plus dans toutes les constitutions. Il est des gens qui n’ont jamais eu la rougeole, et pourtant qui se sont trouvés plus d’une fois exposés à ses effluves épidémiques; il en est bien plus encore qui n’ont pas eu la scarlatine, quoique dans des conditions suffisantes pour en être atteints. Et pourquoi chercher des exemples en dehors de la maladie qui nous
DU CHOLÉRA
occupe? Est-ce que tout le monde a subi le choléra en France? Je sais bien qu’il y a certaines contrées que le choléra n’a pas visitées; mais dans les villes où il a fait le plus de victimes, est-ce qu’il a blessé tout le monde? Non, certainement non! Et pourquoi? Parce que bien des gens n’ont pas la susceptibilité cholérique. Parmi les gens prémunis de cette heureuse incapacité, il est des hommes à constitution athlétique, mais aussi des femmes malingres et chétives. On en trouve de tous les tempéraments , tempérament nerveux , tempérament lymphatique, tempérament sanguin, etc. Ce privilège tie tient donc ni à l’apparence ni à la force réelle ; et je ne vois pas pourquoi les gens timides ne se rassureraient pas en se flattant de le posséder.
Les invasions du choléra sont trop récentes encore pour que tous ceux qui me liront n’aient point vécu pendant une épidémie cholérique. Eh bien! de deux choses l’une ; ou ils sont restés intacts et bien portants ; ou, atteints par la maladie, ils ont été assez heureux pour en triompher.
S’ils sont restés intacts, c’est que, très-probablement, ils n’ont pas la susceptibilité cholérique.
S’ils en ont été atteints, tout doit leur donner à penser qu’ils ont payé leur dette, et qu’ils ne doivent plus rien au fléau. Quand^un homme a triomphé de la petite vérole, il en est exempt pour le reste de ses jours ; quand un enfant a subi la rougeole, il est bien rare qu’il la reprenne. Je sais qu’on en cite des exemples. Il est certains parents qui prétendent que leurs enfants ont eu la rougeole deux lois, trois fois môme. Mais ce sont là des exceptions à la règle générale ; et puis la scarlatine , la fièvre miliaire même, est si souvent prise pour la rougeole, que les exceptions objectées me paraissent sans grande valeur. Chers lecteurs, rien n’empôche de penser
que le choléra, comme toutes les maladies épidémiques, ne tombe qu'une seule fois sur le même sujet; et quand on me désignerait des personnes qui en ont subi plusieurs atteintes, je répondrais que ces exemples fort rares méritent, pour être admis , un bien sérieux examen, et qu’après tout quelques exceptions ne peuvent infirmer une règle générale.
— llpcctte pour bo pas avoir peur.
Ma recette est tout simplement un peu de morale. Il n’est rien qui fasse trembler devant le péril comme des remords ou une conscience alarmée ; il n’est rien qui fasse tenir à la vie comme l’incrédulité et l’irréligion. Soyons toujours prêts à rendre nos comptes, et, régisseurs tranquilles , nous ne craindrons pas tant d’être appelés devant le grand propriétaire de l’existence.
Quand on reste ici-bas sans pratique et sans croyance ; quand on n’aperçoit pas par-delà le tombeau le moment de la récompense et la véritable patrie , il est tout logique qu’on se cramponne à cette terre d’exil , et que devant la mort qui menace on reste éprouvanté et sans aucune espèce de courage.
Au contraire, quand on considère ce monde comme une auberge ; quand , semblable au voyageur qui désire atteindre le but, on prend, pour traverser toutes les difficultés de la route, la main tendue par la religion, le bâton inflexible de l’honnêteté , on ne s’effraye plus tant ni des épidémies ni des orages.
J’ai l’air de vouloir faire un sermon en recommandant la confiance en Dieu; Messieurs, demandez aux matelots ce qui les soutient au milieu des tempêtes; demandez à l’histoire comment les saints nos aïeux envisageaient san? effroi les périls de cette vie, et jusqu’aux
Dü CHOLERA.
tortures du martyre , et vous resterez convaincus que la foi vraiment chrétienne, que les douces pratiques de la religion sont les meilleurs remèdes à apporter aux craintes de la mort.
Wlil. — Alilr-toij et le ciel t’aidera!
En recommandant de n’avoir pas peur, je dois cependant défendre et la jactance et l’incurie. 11 n’est rien de plus bête que les poltrons qui veulent singer les courageux; il n’est rien de niais comme un homme timide qui veut affecter du sang-froid. Le premier, après aroir dépensé toute sa vaillance pour arriver jusqu’à l’explosion d’un semblant de bravoure, ne trouve plus aucune espèce de ressort quand il est poussé en avant. Il est des gens qui , n’ayant point d’or, se couvrent de bijoux de cuivre. Le poltron demande une énergie factice à la colère, à l’intempérance, à la présomption. Alors il court, il marche sans regarder, sans réfléchir, et il tombe souvent dans des fautes redoutables , comme ces hommes ivres qu’on voit rouler dans les fossés. Le second, toujours prêt à reculer, se force tellement, qu’il en devient aveugle; il prend l’arrogance pour du sangfroid , et la sottise pour de la fermeté.
J’ai traversé déjà comme médecin plusieurs épidémies cholériques, et j’ai souvent constaté que les gens les plus effrayés, en dépensant toute leur énergie pour dissimuler leur inquiétude, finissaient par être les victimes de l’épidémie.
— Mais vous nous dites de n’avoir pas peur , vous prétendez que nous n’avons rien à craindre, et puis vous venez nous reprocher d’en agir au temps des épidémies comme si les épidémies n’existaient pas. Et parce que nous sommes les victimes de l’insouciance que vous
nous avez recommandée, vous nous dites ; C’est votre faute , vous n’avez pas pris assez de précautions I
D’abord, vous me permettrez de vous faire remarquer que l’imprudence n’est point de la sagesse, et qu’une insouciance de comédie ne ressemble en rien à une religieuse résignation.
Et puis , l’homme est envoyé dans ce monde pour travailler, pour être éprouvé et s’épurer sans cesse au cretPset des combats physiques et moraux. Ainsi il faut manger pour vivre; et pour soutenir son existence, il faut que l’homme se défende contre la faiblesse et l’inanition par une alimentation quotidienne. Mais, s’il tombe, il faut qu’il se remasse, c’est-à-dire que, s’il est momentanément terrassé par une maladie , il faut qu’il cherche à se relever, en employant pour combattre son mal les moyens reconnus efficaces. Par conséquent , dès que survient une épidémie, chacun est obligé, de par la religion et sa conscience, de prendre les moyens nécessaires pour s’en garantir.
IX. — Ce qu’ordonne l’hygifenc en général; ce qu’elle recommande «iiceialemcnt en cas d’épidémie.
L’hygiène, j’ai déjà eu l’occasion de le dire dans V Encyclopédie de la Santé, est l’art de conserver la santé et de prévenir les maladies. L’hygiène nous apprend à perfectionner toutes nos facultés, facultés physiques ou intellectuelles. L’hygiène nous ordonne d user de tout ce qui nous entoure , sans jamais tomber dans le précipico des abus; et, tout en nous permettant de jouir des plaisirs attachés à chacun de nos besoins , elle nous recommande d’éviter les dangers des excès.
Nous savons tous par expérience que 1e grand chemin de l’existence n’est pas toujours gracieux et fleuri. Çà et
DU CHOLÉRA
\h on V rencontre des pierres, des ruisseaux , des obstacles- il suffit, pour avancer sans grands accidents, de bien faire attention où l’on met les pieds, sans quoi l’on s’enchevêtre aux pierres de la route et l’on fait des chutes plus ou moins disgracieuses.
Toutefois , la plupart du temps , ces chutes sont sans -rand danger. On est tombé, on se relève, on s’essuie Tes mains, on secoue ses habits, on panse, s’il est besoin, les écorchures survenues, et l’on peut continuer
sa route. . , j
Mais, dans un temps d’épidémie, il ne s’agit plus de
cheminer à travers une voie spacieuse ; la vie est , en quelque sorte , devenue un petit sentier glissant, rocailleux, bordé de chaque côté d’un précipice. C’est alors qu’il' faut bien faire attention à l’endroit où l’on pose les pieds ; car une chute, en pareille circonstance, peut devenir non-seulement dangereuse, mais mortelle. Vous voyez qup j’en reviens encore à la comparaison qui m a servi à motiver tout ce travail.
L'un des plus puissants moyens pour éviter le choléra est de suivre scrupuleusement toutes les lois de l’hygiène. Permettez-moi donc de les analyser.