II. — Gare ù la choléronianie
On doit faire attention , mais cependant ne pas s’effrayer à tort et à travers. Parce qu’on sent une douleur dans les entrailles, il ne faut point s’imaginer avoir le choléra ; parce que l’appétit fait défaut, et que l’estomac, étant rempli d’autorité, se révolte par des nausées ou par des soubresauts, et il ne faut pas craindre et penser que l’on est pris des accidents cholériques.
En traitant de la rage, j’ai expliqué qu’il existait une fausse rage, une sorte de fièvre nerveuse simulant tous les caractères de l’hydrophobie ; une maladie causée uniquement par la peur du mal et déterminant les mêmes accidents, les mêmes catastrophes que la
rage véritable. Aujourd’hui je me crois en droit d’avancer, à propos du choléra, une proposition tout à fait analogue: la crainte extrême du choléra occasionne souvent une. sorte de faux choléra qui a tous les inconvénients du choléra asiatique; et, pour mettre à la porte cette choléromanie, il faut le combattre par tous les raisonnements que j’ai faits en commençant.
Un? sage confiance et un tant soit peu de courage suffiront toujours pour arrêter le mal que je vous dénonce, car j’ai l’intime conviction que, dans les deux épidémies de choléra qui ont si cruellement frappé notre pays , la crainte, la terreur ont fait la moitié des victimes.
En voulez-vous un exemple? En 18W, à dix-huit lieues de Paris, en pleine Sologne, dans une petite vallée où se groupent quatre à cinq villages, l’épouvante fut telle, que chaque jour, chacun des hameaux comptait plusieurs victimes. Le médecin du pays tomba malade luimême , et la désolation fut à son comble. Pour vous peindre la terreur, je n’ai qu’un trait à vous citer: c’est qu’un bon nombre d’habitants désespérés se couchaient avant de ressentir aucun mal, se disant les uns aux autres : — Nous n’avons encore rien , mais comme cela ne peut tarder, nous allons nous mettre au lit pour ne point mourir dans les champs ou dans la rue.
J 0 f^s envoyé en mission dans cette malheureuse contrée. J’arrive, je visite, je rassure, et voilà que le choléra ou plutôt la choléromanie est en fuite. Je restai huit jours dans le pays, et pendant tout ce temps il n’y eut pas un seul décès dans la vallée...
Ill» — Cholérine; «ymptômos; soins à y apporter.
J’ai déjà fait remarquer combien importante était l’existence de ce choléra précurseur, de ce choléra
DU CHOLÉRA
en miniature que les pathologistes ont appelé cholérine.
C’est en quelque sorte l’invasion de la fièvre ordinaire, qui par son froid et son malaise semble dire au malade ; Couchez-vous.
« Il est rare, dit Récamier, que l’invasion du choléra ne soit pas précédée de signes avant-coureurs dont on apprécie mal la signification dans les commencements de l’épidémie; mais bientôt ces symptômes deviennent des indices certains de l’imminence du danger. Dès qu il s’établit de la diarrhée, quelle que soit sa nature, si les évacuations sont explosives, accompagnées d’une émission brusque et plus ou moins abondante de gaz, on peut dire que le malade a la cholérine.
« Cette diarrhée est accompagnée d’ordinaire d’une faiblesse insolite avec l’embarras du ventre, d’une oppression de poitrine, d’un dégoût et d’une pesanteur manifeste de l’estomac. »
Tel est le mal. Indiquons-en bien vite le remède.
J’ai dit que le choléra avait presque toujours son point de départ dans l’appareil digestif. Or, dès qu’il se déclare dans l’organisme vital une maladie, quelle qu’elle soit, qu’elle commence à la tête, à la poitrine ou au ventre, il se fait au point de départ un afilux vital et sanguin que tout le monde comprendra. — Une mère a trois enfants, si l’un de ces enfants tombe malade, momentanément elle oublie les deux autres pour ne s’occuper que de l’enfant souffreteux 1 De même , quand un organe du corps humain se trouve menacé d’une maladie, la vitalité, c’est-à-dire la force, le sang, la sensibilité, négligeant les autres organes, se précipite vers celui qui se trouve en péril. Cet afilux, cette effervescence, cause souvent, non-seulement du désordre, mais d’irréparables accidents. Que voulez-vous ? La nature a ses
lois ; et VOUS aurez beau supplier un boulet de cent kilos lâche juste au-dessus de vous, vous ne l’empêcherez pas d’obéir à la pesanteur, et de venir vous écraser.
Le plus sage, en pareille circonstance, est de chercher à modifier les lois naturelles et leurs etfets perturbateurs.
Ainsi, dans la cholérine, toute la stratégie consiste à empêcher l’effet concentrateur du germe maladif, et à faire avorter le mal, en appelant à toute la périphérie du corps , c’est-à-dire à la peau , une action dérivatrice et mathématiquement médicamenteuse.
Donc, dès qu’un individu est pris de cholérine, tous ses soins, tous les soins des personnes qui s’y intéressent, doivent tendre à empêcher la concentration maladive disposée à s’effectuer sur le tube digestif.
Coûte que coûte, il faut mettre le malade en transpiration générale.
Pour ce faire, il faut un bain de pied très-chaud qui ne dépasse pas les chevilles. Au sortir de ce bain de pieds, il faut envelopper les extrémités inférieures avec des cataplasmes bien chauds [voir tous les détails donnés sur ce sujet dans /'Art de soigner les Malades) ; et puis , pour que le bienfait du bain de pieds se prolonge, pour que les cataplasmes restent suffisamment chauds , il faut avoir la précaution, en couchant le malade, de mettre au pied de son lit et à l’intérieur une bouteille de grès remplie d’eau bouillante et convenablement bouchée.
Ce n’est pas tout : voilà de la chaleur extérieure , il nous en faut intérieurement. Je veux pour la personne atteinte et convaincue de cholérine, ayant passé par l’épreuve des bains de pieds, des cataplasmes et de la bouteille d’eau chaude , un breuvage bu aussi chaud que possible, qui sera une infusion de fleurs de violettes ou
DU CHOLÉRA
de fleurs de sureau sucrée plus ou moins , au goût du patient.
Une fois toutes ces petites opérations terminées , je recommande au malade de rester bien calfeutré sous ses couvertures et de ne faire que le moins de mouvements possible; plus il restera calme et fixe, plus vite la transpiration arrivera, et la transpiration franchement venue en pareille circonstance, retenez-le bien , c’est la fin de la maladie, c’est le choléra mis en déroute, c’est une victoire assurée.
D’ordinaire, avec cette transpiration générale, les gardes-robes s’arrêtent, les envies de vomir disparaissent, toutes les fatigues diminuent; mais quelquefois il arrive que l’intestin exaspéré ne se range point assez vite au calme général : les gardes-robes continuent, et les manoeuvres auxquelles elles obligent empêchent la transpiration d’être aussi bienfaisante. Le ventre est douloureux et les envies de vomir ne disparaissent pas. Il est trois moyens bien simples pour modifier tous ces symptômes : 1° contre les évacuations persistantes, il faut employer des quarts de lavements amidonnés et laudanisés. Un quart de lavement représente la valeur d’un verre ordinaire. On prend donc pour le préparer une mesure d’eau tiède analogue à celle-là; dans cette eau tiède, on projette une et même deux grandes cuillerées d’amidon qu’on y délaye en remuant un peu ; on verse le tout dans l’instrument destiné au lavement et on ajoute quatre à cinq gouttes de laudanum de Sydenham.
Une fois ce médicament pris, le malade doit chercher à le garder le plus longtemps possible. Je prévois une objection.
— Docteur, me dira-t-on, vous parlez du laudanum à I votre aise, 1° parce que vous habitez Paris; 2° parce que I vous êtes médecin. Sur un mot de vous et avec votre
signature belle et bien parafée on obtiendra de tous les . pharmaciens la dose de laudanum qu’il vous plaira d’in- • diquer; mais en province, mais à la campagne surtout, pas un apothicaire ne voudra nous délivrer la dose de laudanum nécessaire pour préparer le médicament que rous recommandez.
— Vous avez raison. Heureusement il est un moyen de tourner la difficulté : tout le monde à la campagne a le droit d’avoir des pavots dans son jardin. Vous savez; la grosse tête que forme l’ovaire de cette plante ; vous . connaissez la grosse boîte qui renferme toutes ces graines ; eh bien 1 gardez pour l’occasion un certain nombre de ces têtes et vous n’aurez plus besoin du laudanum que je vous recommandais tout à' l’heure. C’est d’un pavot étranger, en effet , que l’on retire l’opium , et c’est avec l’opium que l’on prépare le laudanum de Syden* ham ou de Rousseau. Donc, pour préparer un lavement analogue à ceux que j’indiquais plus haut, il vous suffira de prendre, au lieu d’eau simple, de l’eau dans laquelle vous aurez fait bouillir assez longtemps une moitié ou un quart (suivant la grosseur) de la pulpe qui constitue la tête de pavot; je dis la tête et non pas les graines, car, au rebours de ce qui se passe dans notre monde uitellectuel , les têtes de pavot vides sont, pour le médilament dont je vous parle, de beaucoup préférables aux têtes de pavot remplies.
Pour apaiser lés douleurs de ventre, vous appliquerez . sur toute la paroi abdominale un vaste cataplasme bien humide, confectionné avec la farine de graine de lin. Le cataplasme agit surtout par les émanations vaporeuses et émollientes qu’il produit et dégage; par conséquent, il n’est vraiment elficace que pendant une heure et demie, deux heures; par conséquent, il est important de le renouveler au bout de ce teraps-là.
DU CUOLÉllA.
Enfin, pour calmer le mal de cœur et les nausées de la cholérine , je ne sais rien de plus efficace que 1 eau carbonique appelée eaudeSeltz, eau gazeuse, dont nous reparlerons à propos du choléra confirmé.
IV. - néponsc fort rassurante à des écrits qui ne le sont guère.
Encore une fois , je ne veux pas entrer dans la discussion interminable et souvent grosse d’épouvante de messieurs les contagionnistes.
Et que nous importent leurs miasmes atmosphériques, leurs contacts délétères et leur prétendu virus animé. Sans doute le choléra ne se produit pas sans cause, ne se généralise pas , ne s’épidémise point sans une raison j mais ces messieurs auront beau analyser, raisonner, philosopher, matérialiser, vouloir toujours expliquer, démontrer ou déduire , ils n’arriveront qu’à une seule chose •. c’est à prouver qu’ils n’y connaissent
rien. *
Certes, la fièvre putride, dite muqueuse, dite typhoïde, existe depuis bien plus longtemps que le choléra. Depuis assez longtemps aussi, nous observons les fâcheux résultats de la fièvre jaune; la peste est trop célèbre par son caractère épidémique et par ses épouvantables ravages. H y a peu d’années encore, les savants, les académiciens , les théoriciens, les écrivains scientifiques, c’est-à-dire les barbouilleurs de profession et les discoureurs ennuyeux — une foule de gens fort respectables sans doute, mais la plupart du temps fort inutiles — se sont évertués à expliquer les facultés contagieuses de toutes ces maladies ; ils ont tant et si bien fait , ils ont si savamment péroré , que tout le monde croyait à la contagion imprescriptible de ces divers fléaux. De là
les horreurs décrites par tant d’historiens! de là l’effroi de toutes les populations! de là tant de lâchetés à côté des plus sublimes dévouements! de là tant de découragements, tant de craintes mal dissimulées, tant de catastrophes inattendues! — Comme conséquences : le commerce entravé, des armées découragées, décimées, des populations terrifiées, et, par cela même, jetant à tous
ces monstres des hécatombes de victimes humaines.
Eh bien I qu’avons-nous vu récemment? des médecins plus courageux que les autres venir crier qu’on se trompait, que la peste était épidémique, mais non contagieuse ; et ces héros de la pratique ont poussé leur démonstration jusqu à revêtir des habits de pestiférés, jusqu’à se coucher dans les lits habités plusieurs jours par des malheureux atteints de la fièvre jaune, etc., etc. Et voilà que la confiance a reparu, que le commerce s’est trouvé
affranchi des longues et navrantes quarantaines
Avons-nous eu la peste depuis? point. Avons-nous eu la lièvre jaune? jamais. — Quant à la fièvre typhoïde épidémique, elle ne fait pas plus de victimes que les fluxions de poitrine, les accidents apoplectiques et un nombre (trop considérable, hélas !) de maladies que l’on n’accusera pas d’être contagieuses.
Espérons qu’il en sera ainsi du choléra.
Il serait sage de fermer la bouche à tous ces prétendus savants qui s’ingénient à démontrer que le choléra est invincible, et qui, tout empesés d’une prétention majestueuse, s’imaginent avoir montré beaucoup de savoir et d’humanité en prouvant la contagion cholérique.
Pour mon compte, je n’ai qu’une observation à leur faire, qu’une réponse à leur jeter à la face, comme jadis l’humble David envoyait la pierre de sa fronde à la tête d’un effroyable géant.
— Voyons, Messieurs, admettez-vous que la cholé-
DU CHOLÉRA
rine, bien et dûment caractérisée , est le premier degré du choléra?
Oui, n’est-ce pas? car si vous dites non, je me révolté et vous déclare aveugles; attendu que Récamier et bien d’autres avec lui ont pris le soin de vous démontrer nsinutieusement l’affirmative.
N’est-il pas vrai encore que la cholérine, une fois guérie , laisse son malade à. l’abri du fléau, comme s il avait payé son impôt à l’épidémie régnante , comme si votre graine cholérique , étouffée une fois dans un individu, le rendait forcément inapte à féconder une graine analogue.
Or, quel est le traitement le plus efficace contre la cholérine, je vous prie. — 3’en ai donné les détails tout à l’heure : des bains de pieds, des boissons sudorifiques et diffusibles, une manœuvi’e capable d’enchaîner les évacuations et de mettre la peau en action.
Où est le remède dirigé contre votre virus et votre contagion, où voyez-vous dans tout cela un antidote contre votre prétendu empoisonnement. Ne sont-ce pas là les mêmes moyens employés pour faire avorter une fluxion de poitrine, moyens qui disséminent les effets concentrateurs, et, par conséquent inflammatoires, de ce qu’on appelle un refroidissement.
— Allons, allons, vous êtes de grands personnages, d’érudits compilateurs, des phraseurs ingénieux; mais, je vous en prie, soyez discrets et raisonnables, et n’ayez pas dans vos bavardages scientifiques l’inconséquence de certains enfants.