‹ Petites et grandes misèresChapitre 23 sur 63 · VI. — Caractère et accidents du chaléra confirmé · texte numérisé non relu

VI. — Caractère et accidents du chaléra confirmé

Il faut expliquer quand et comment le choléra est déclaré , quels sont ses diftérents symptômes, etc.

C’est une lugubre histoire, une indication bien triste à donner; mais enfin je la crois nécessaire, et je me résigne à vous en tracer ici une succincte analyse.

Écoutons Récamier d’abord :

« Dès que les selles liquides, de stercorales et jaunô- « très qu’elles étaient d’abord, deviennent d’un gris « blanchâtre , inodores et analogues à la décoction de « riz, plus ou moins épaisses, avec diminution et même « avec état albumineux des urines, douleurs de rems et « augmentation rapide du sentiment de faiblesse, le « choléra est commencé.

« Si à ces premiers symptômes se joignent des vo- « missemcnts analogues aux selles; si des crampes com- « mencent â tourmenter le malade, avec suspension des « urines, le choléra est confirmé.

« Si, de plus, le visage maigrit rapidement, si la peau

DU CHOLERA

« devient fraîche avec dépression du pouls, le choléra « est en progrès.

« Si les yeux s’enfoncent en s’entourant d’un cercle « bleu, si les vomissements et les selles blanches aug- « mentent, avec réfrigération de la langue, en même « temps que la peau froide devient livide et se couvre « de sueur froide, visqueuse, ou même aqueuse, avec « extinction du pouls et de la voix, la maladie s’aggrave « de plus en plus, avec des crampes qui finissent par <( cesser, comme les vomissements et le dévoiement, à « mesure que le malade parvient au dernier degré de « faiblesse et de l’agonie. Alors le contact du malade « donne le même sentiment que celui d’une grenouille « sortant de l’eau.

« Si la peau prend une couleur de plus en plus li- « vide et bleuâtre, surtout le long des vaisseaux veineux; « qu’elle garde les plis qu’on y fait en pinçant dou- « cernent le malade, dont la sueur et l’haleine froide « donnent alors le sentiment d’une odeur métallique , « comme cuivreuse; alors, l’on a le spectacle d’un cada- « vre encore vivant et même encore parlant; car il n’est « pas rare de voir les cholériques conserver de la con- « naissance et une voix éteinte jusqu’au moment où ils « cessent de vivre; on comprend que dans cette circon- « stance le choléra est à sa dernière période. »

Ainsi : selles étranges et toutes spéciales, vomissements verdâtres, mousseux et incessants, faiblesse considérable, affaissement du pouls et refroidissement général, crampes douloureuses, aspect effrayant du viisage, couleur blême, puis bleuâtre, de toute la peau, respiration difficile et précipitée, asphyxie finale, telle est la marche, tels sont les symptômes successifs de la .sinistre maladie que l’on appelle Choléra.

Vil. — tSuppoBons un homme tombé dans un préelplee.

J’en reviens à la comparaison dont je me suis déjà servi : les indispositions ne sont que des chutes faites en pleine route. Toutes les maladies en général , et la cholérine en particulier , peuvent être assimilées à des chutes faites dans des fossés plus ou moins profonds ; mais en cas de choléra, comme dans les circonstances d’apoplexie et de fièvre pernicieuse, la chute a lieu dans un abîme, dans un précipice redoutable, dans un trou des plus profonds.

A l’aide donc! vite au secours! Pour sauver le malheureux en péril, employons tous les moyens que nous aurons sous la main , toutes les manœuvres qui nous paraîtront praticables.

Si, en descendant une longue échelle à la personne précipitée, on peut espérer qu’elle saura toute seule en monter et en gravir les différents échelons, demandons partout une longue échelle, rassemblons, lions bout à bout plusieurs de ces instruments si nous le jugeons nécessaire.

S’il faut descendre près du blessé , le relever, le soutenir, le rapporter en quelque sorte, ces échelles nous seront encore d’un grand secours et faciliteront puissamment tous les efforts de notre dévouement.

Mais nous sommes dans un pays aride et solitaire : point d’habitations, point de renforts, pas d instruments commode et de facile application. Cherchons une corde alors, cherchons des pieux ou des bâtons, des bêches ou des pioches; creusons, préparons un chemin de sauvetage ou tout au moins envoyons tout au fond du précipice’la corde qui pourra servir à ramener sur la route praticable le voyageur précipité.

DU CHOLÉRA

vui. - lïou. n’avon* aucnn antidote, aucun remède spécial»

Il est possible que ce remède se découvre un jour. Jamais, avant l’invention de la vaccine,, on ne se fût imaginé que le virus de la petite vérole pouvait être préventivement détruit; jamais, avant la découverte du quinquina, on eût espéré pouvoir arrêter en quelques heures les effrayants progrès de la fièvre pernicieuse. Espérons donc qu’à force de recherches, on découvrira un médicament anti-cholérique, et faisons des vœux pour que, malgré l’insouciance de l’Académie et l’horreur de nos grands savants pour ce qu’ils appellent empirisme, on découvre promptement le cholérifuge qui manque à notre médicamentation.

Je sais bien que l’on a essayé de tous les moyens contre la sinistre maladie qui nous occupe; mais de quelle manière, hélas ! On n’a fait attention à aucune des périodes du choléra. Voyons, s’est-on dit, si le mercure réussira; essayons du chloroforme, du hatchich et du sel de cuisine ; remuons, perturbons, et nous constaterons les résultats obtenus. Il faut remarquer aussi que jamais ces études n’ont été faites de sang-froid ; c était au milieu du tourbillon épidémique, au milieu des morts et des mourants, au milieu des discussions les plus niaises et les plus inutiles ; la plupart des médecins qm crient et déblatèrent contre ce qu’ils appellent l’empirisme, s’y jetaient les yeux fermés. De tout ce tohu-bohu il n’est sorti que de la poussière. Les commissions, avec assez de mauvaise grâce, ont allumé leurs lanternes pour tâcher de découvrir quelque chose; puis elles se sont écriées bien vite qu’on ne pouvait y voir clair.

« Faute d’un spécifique, dit Récamicr dans la bro-

chure que nous avons déjà citée, je suis obligé de renvoyer tous mes confrères à l’étude des indications rationnelles j )) et, prenant un à un les diflerents symptômes du choléra, le grand maître s’est contenté d’indiquer les meilleurs moyens de les combattre. Ce travail, spécialement destiné aux médecins, ne serait point compris de tout le monde, sans quoi nous nous serions fait un devoir de le reproduire; mais, comme il a besoin d’explications et de commentaires, nous allons tâcher de les donner.

■X* — Il faut réchauffer.

Pour tous ceux qui ont vu des cholériques, le symptôme prédominant, l’accident le plus effrayant, est bien certainement ce refroidissement terrible qui rappelle un peu la glace du tombeau.

Non-seulement cet accident impressionne tous ceux qui le constatent, mais, sous le rapport vital , il a des effets désastreux ; il semble que toute la vie s’engourdisse ; la circulation sanguine devient tellement paresseuse, que quelquefois elle s’arrête tout à fait; le système nerveux s’endort, la sensibilité s’émousse, et alors le malade tombe dans un cercle vicieux qui le conduit trop souvent à une terminaison funeste : plus il a froid et plus la circulation du sang se fait mal, et plus la circulation du sang se fait mal, plus il a froid.

Donc, il faut réchauffer le malade par tous les moyens possibles, le réchauffer à l’extérieur, le réchauffer à l’intérieur aussi.

J’ai consacré un volume tout entier de V Encyclopédie de la Santé à l’Art de soigner les Malades, et là j’ai indiqué les moyens de préparer convenablement les cataplasmes et les sinapismes, les boules d’eau chaude et

DU CHOLÉRA

plusieurs autres réchauffants extérieurs. Dans un autre volume intitulé Médecine des Accidents, à propos de l’asphyxie humide , de l’apoplexie et de la syncope, j ai détaillé la manœuvre des frictions ; enfin j’ai parlé, toujours dans VArt de soigner les Malades, de la puissance dérivative des vésicatoires; je n entrerai donc point ici dans de nouveaux détails sur ces différentes questions.

On peut réchauffer un homme glacé par les premières atteintes du choléra, en entourant ses membres de serviettes brûlantes et de cataplasmes bien chauds, en entourant tout son corps de grosses bouteilles de grès renfermant de l’eau bouillante, en l’enveloppant tout entier dans une couverture chaude et sèche, ou dans une couverture préalablement trempée dans l’eau bouillante et suffisamment tordue. Il est encore des moyens à peu près identiques, ou tout au moins fort analogues. Ainsi on peut entourer le malade de briques préalablement chauffées ; on peut, à l’aide de bâtons d’osier qui relèvent les couvertures, faire brûler dans son lit une lampe d’esprit-de-vin et lui administrer de la sorte un bain de calorique.

Qu’il me soit permis, à ce sujet, de faire ici deux réflexions :

La chaleur sèche sera toujours préférable, en cas de réfrigération cholérique, à tous les moyens qui fournissent de la chaleur humide. 3’en ai fait entrevoir 1a raison dans mes leçons d’hygiène , en parlant sur l’hygiène de la peau. J’ai raconté comment des membres congelés par le séjour dans la neige ou par le contact trop prolongé d’une eau glaciale, tombaient en gangrène quand on avait l’imprudence de les plonger dans de l’eau chaude. Quelle que soit la cause du refroidissement produit par le choléra, ce refroidissement est manifeste, et si vous plongez le malheureux refroidi

dans une espèce de bain chaud humide, vous l’exposez à de véritables accidents.

En second lieu, il ne s’agit pas de réchauffer un malade comme on réchauffe un bouillon renfermé dans une marmite, voire môme comme on chauffe un médicament que l’on fait passer au bain-marie. Sans doute il faut aider à la nature, mais aussi il faut stimuler les efforts de cette nature. La plupart des gardes-malades qui exagèrent les réchauffants extérieurs perdent les patients qu’ils voudraient sauver. Pourquoi ? parce qu’ils ne les réchauffent pas, ils les cuisent, et ils étouffent sous leur calorique le peu de ressort vital qui reste au malheureux atteint de choléra.

Puisque je vous ai accoutumés à ma manie de comparaisons, permettez-moi de vous en faire une, d’autant qu’elle servira pour l’article que nous venons de discuter ensemble et pour le paragraphe qui suivra dans quel- ({ues instants.

Supposons un arbre d’un certain âge, arbre fruitier de bon rapport et planté précisément au bord d’une grande route. La pluie tombe, les terres se délayent, les vents soufllent avec impétuosité, et, à la suite de l’ouragan, l’arbre fruitier menace ruine, c’est-à-dire que, ne trouvant pas assez de terre pour soutenir ses racines , il s’incline du côté de la route de manière à faire craindre qu’il n’y tombe tout à fait. Son propriétaire, après avoir constaté la situation , se fait aider par quelques ouvriers et travaille à remettre en place l’arbre si malheureusement dévié. Que fait cet homme? A l’aide de cordes, de fourches, de tasseaux, il replace son arbre perpendiculairement au sol , et puis il amasse de la terre près de ses racines; s’il est besoin d’un tuteur, il envoie le chercher, le plante, et l’organise ; l’arbre fruitier renaît et se ravive, et continue à produire une abondante récolte.

DU CHÜLEKA.

Eh bien ! si , au lieu do remettre son arbre tout droit , cet homme s’ingéniait à le faire courber à droite autant qu’il s’était courbé à gauche, non-seulement il laisserait son arbre en péril, mais il mériterait les représentations

et les sarcasmes de tous les paysans.

— Voyons, voyons! dirait un villageois un peu plus hardi que les autres, vous nous faites faire là de fameuses boulettes; vous aimez votre arbre, votre arbre vous rapporte, et d’abord on aime toujours sa propriété; votre arbre menace de tomber à gauche, vous voulez le redresser et l’en empêcher. Bien. Mnis voilà que vous le faites tomber à droite. Vous m’avouerez, bourgeois, que ça frise pas mal la sottise.

Hélas! la sottise de ce bourgeois est souvent celle des gens qui veulent soigner un cholérique sans avoir les notions nécessaires pour une si charitable entreprise. Le malade est menacé de mourir de froid, et ils le font mourir de chaud : c’est-à-dire que, tout en se donnant un mal considérable, au lieu de le laisser tomber à gauche ils le font tomber à droite. L’arbre , hélas ! n’est-il pas toujours tombé?

J’ai déjà l’occasion dans mon Cours d’ Hygiène, et je serai contraint dans VArt de soigner les Malades, d’expliquer le mécanisme de l’action et de la réaction vitale. Je n’y reviendrai donc point parce qu’il est nécessaire d’éviter les redites dans les dilîérents volumes de cette Encyclopédie. Mais que de ces faciles explications il ressorte un renseignement bien précis ; c’est qu’il ne faut pas faire cuire un homme sous prétexte de le réchauffer; c’est que, si le froid cholérique a bien fait des victimes, la réaction, c’est-à-dh’e le réchaufiement artificiel, on a fait au moins autant.

Aux moyens de calorique déjà mentionnés, aux cataplasmes, aux sinapismes, aux laines chaudes, aux bou-

teilles pleines d’eau bouillante , je préfère de beaucoup les moyens tout mécaniques. Ainsi ayez recours à la friction. Frottez la peau soit avec les mains sèches, soit avec des brosses sèches aussi, soit avec des morceaux de llanelle imbibée d’une préparation stimulante , et vous amènerez à cette peau une chaleur plus naturelle et plus salutaire, par conséquent, que toutes les chaleurs artificielles et surajoutées dont nous parlions il y a peu d’instants.

Si la peau ne répond pas à une simple friction , pressez, pétrissez les membres et toute la surface du malade ; faites-le avec les mains sèches ou avec les mains enduites d’huile d’amande douce camphrée, et peut-être rappellerez-vous à la surface la vie qui se concentre et se dépense si misérablement à l’intérieur. C’est la manœuvre que l’on intitule massage, et je puis vous certifier qu’elle a retiré bien des gens des griffes du choléra. Enfin, si le massage ne suffit pas, frappez, battez avec des bouleaux, exaspérez la peau en la fouettant avec des poignées d’orties. Oh 1 sans doute , vous ferez crier le malade ; vous laisserez sur toute la surface cutanée des boutons et des preuves évidentes de votre percussion ; mais qu’importe ! si vous tirez un homme de l’abîme, et si vous le rendez à la viel...

X. — Il ne Manu pnn do réchaufTcr à l’cxléricnr; il faut réchaulTor l’intérieur auHMi.

A qui n’est-il point arrivé, au moins une fois dans la vie, un sentiment de refroidissement, une réfrigération pénible? C’était pendant l’hiver ou pendant l’automne, après une station au milieu de la bise ou après une marche à travers ces pluies fines qui semblent aller jusqu’à la moelle des os.

DU CIIOLEIIA.

Une personne ainsi refroidie , et désirant naturellement se réchauti’er, commence presque toujours par demander du feu. On va chercher du sarment, des fagots , des planchettes; on les place dans la cheminée; on en approche une allumette prise, et voilà que la llamme s’élève, que le feu pétille, et que du foyer rayonne et se répand une douce et réjouissante chaleur ; feu de paille, hélas! moyen presque toujours inefficace! oui, les habits fument, la peau çà et là se réchauffe ; mais on

reste fort longtemps transi.

Que dans ce moment-là, au contraire, on boive un verre de vin chaud , ou bien de ces petits verres remplis de liqueurs alcooliques, du dur, du chaud, du gratte-gosier, oh! bien vite, voilà que la circulation s’accélère; du centre digestif part une chaleur beaucoup plus efficace que le calorique parti de l’étincelante cheminée.

Vous comprendrez par cette explication préliminaire combien il est important, tout en cherchant à réchauffer les cholériques par des draps chauds , des couvertures brûlantes et des bouteilles d’eau bouillante, de les réchauffer intérieurement par quelque boisson tonique, stimulante et sudorifique.

C’est pourquoi on doit faire usage d’un peu de vin chaud sucré, de punch, c’est-à-dire d’uneinfusion chaude de thé bien sucrée , dans laquelle on a mis un tiers de rhum ou d’eau-de-vie ; c’est pourquoi on a tant vanté la mixture de Strogonof et la teinture de la Sœur, dont nous indiquerons la préparation à notre chapitre des formules pharmaceutiques. C’est pourquoi on a tant vanté le madère et le malaga, et tant de vins plus ou moins généreux.

Moi aussi je recommande l’usage de toutes ces boissons toniques, mais je ne puis le faire sans dénoncer

encore une ibis les inconvénients qu’il y aurait à donner ces boissons en excès.

De même que la peau refroidie a perdu une grande partie de sa sensibilité, de même l’intérieur du tube digestif des gens atteints du choléra semble ne sentir presque plus rien. En pareil cas, donnez un petit verre d’eaude-vie à une personne délicate qui, en bonne santé, n’aurait pas pu en avaler deux ou trois gouttes; elle ingurgitera tout le liquide sans sourciller. J’ai rencontré dans ma pratique des femmes délicates qui n’avaient pu supporter la moindre dose de vin pur en bonne santé, mais qui, atteintes de choléra, avaient bu sans trop s’en apercevoir des demi-bouteilles de madère et des bols entiers de punch incandescent. Il en est souvent résulté des commotions trop considérables, et si je vous cite des faits semblables, c’est pour vous recommander la prudence dans les réchauffants, tant intérieurs qu’extérieurs. C’est pour vous démontrer tous les inconvénients des exagérations.

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