‹ Petites et grandes misèresChapitre 30 sur 63 · II. — Observations nécessaires · texte numérisé non relu

II. — Observations nécessaires

Je comprends très-bien que, par le positivisme qui court, certains médecins aient révoqué en doute l’existence de la maladie dont je veux vous entretenir.

La suette, en effet, ne laisse sur nos organes intérieurs aucune trace morbide bien appréciable, la suette réputée fort épidémique, regardée par plusieurs comme contagieuse, ne produit cependant aucune humeur appréciable, aucune désorganisation évidente, aucun virus proprement dit:

Cependant la suette décime bien des villages, la suette terrasse et tue un bon nombre de gens vigoureux! Je sais que l’imagination fait mourir un bon nombre de personnages; j’admets et je proclame de toutes mes forces que la suette est souvent causée par un effroi déplacé. Mais enfin la peur n’est point aussi foudroyante que le tonnerre; l’imagination peut démolir à coups d’épingles ; mais ne saurait renverser en quelques heures de robustes constitutions.

Examinez, étudiez, réfléchissez. Messieurs !

— Jamais dans les pays du nord, quelle que soit la pusillanimité des gens qui les habitent, vous ne trouverez des épidémies de suette proprement dite,

ENCYCI.OPfiDlE DE LA SANTÉ.

— Bien rarement dans les classes un peu aisées vous rencontrerez des victimes du fléau cjui nous occupe.

Enfin, puisque vous révoquez en doute l’existence ; réelle des maladies qui ne laissent aucune trace sur quel- ques-uns des organes du corpS humain, permettez-moi de vous demander si vous niei’cz l’existence de ces fié- j vres épouvantables que l’on a surnommées pernicieuses, permettez-moi de vous dcniander ou vous trouverez les lésions réelles de la rage, les lésions et le virus de cette fièvre algide que l’on nomme choiera .

Croyez-moi, ne systématisons pas trop ; prenons qu’un fait est un fait, et de même qu’il serait ridicule de nier le calorique et l’électricité, parce que ces corps impondérables ne se reconnaissent qu’à leurs effets, de même il me semble inconvenant de déclarer une maladie imaginaire par la seule raison qu’on ne peut point l’expb-

'^'xenez permettez-moi d’analyser les symptômes caractéristiques de la suette, et, si vous daignez m’écouter, vous admettrez, j’en suis certain, que la suette est une maladie véritable.

lîB. - fTyn-.ptômes caractérisques de la sue«c.

3c vous avertis, tout d’abord, que jen’ai point étudiéla suette seulement dans les livres; comme tout homme désireux do s’instruire, j’ai parcouru les auteurs spéciaux i’ai feuilleté les articles de dictionnaires, et tache de digérer les plus indigestes monographies; mais je ne comnrenais rien à la suette, et pour cause !

En à la suite de cette révolution qui, mettant en ii-i l’s intérêts, avait remué toutes les classes. Au mnmtiit où lo .'hcilpra vr-miit commo un diMmicnl lomln i- sur lout* la nation, la mortalif dus villaeci,

de l,\ suette.

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devint si considérable , que de tous cotes la niumcipalité aux abois, levant vers Paris des mams supï^bantes, demanda des conseils, des médicaments et des

'""utaché alors fi l’illustre Récamier, j’étais fatigué et et fourbu comme doit l’être un aide-de-camp auprès d’un "énéral livrant d’incessantes batailles; nous avion, vu à "paris le choléra sous toutes les formes, dans tous les degrés, avec toutes les modifications possibles; sous ce rapport, par conséquent, mon éducation était com-

^ Tout d’un coup on parle d’un nouveau fléau ; au dire de certains journalistes, une épidémie plus terrible encore que le choléra lui-même, frappe sur de malheureuses contrées; c’est un mal foudroyant, incomprehensible qui pulvérise et tue comme jadis le faisait la peste

et le mal des ardents.

Alors il me prit l’envie d’aller étudier de près cette maladie redoutable, cette affection singulière dont Pans tout entier n’offrait point un seul cas. Je me mis à la disposition de nos ministres, et vingt-quatre heures apres une lettre, apportée par un cavalier d’ordonnance, me priait de partir au plus vite pour soigner, medicamenter et rassurer un groupe de sept à huit villages décimés

par une suette meurtrière.

Tous mes amis s’effrayèrent de cette invitation ; le bon Monsieur Récamier, qui m’honorait d’une si paternelle affection, s’empressa de rédiger quelques avis qui devaient être mon vade mccum. Et me sériant les deux mains avec effusion :

Vous avez promis, me dit-il; vous devez tenir votre

promesse : du zèle, mais de la prudence; de l’humanité, mais point de folies.

Le lendemain j’étais au milieu des malades; j’avais en

observation des suettes de tous les degrés, des patients de toutes les classes, des sujets de toute nature.

Donc, je puis vous parler de la suette en observateur, en connaisseur; je pourrais même dire en homme expérimenté; car je crois bien en avoir subi quelques atteintes.

Eh bien ! ne nous y trompons pas, la suette est un mal véritable.

Au milieu de la plus belle santé, l’homme tout à coup se trouve terrassé, comme foudroyé par un ennemi invisible. Le pouls s’accélère, mais se rappetisse.

La langue devient d’une sécheresse désolante.

On croit sentir à cette région, que les gens du monde appellent creux de l’estomac, un poids énorme, une pression véritable, une réelle torture.

Le cerveau semble vide et creux comme dans les moments de suprême fatigue ou dans les moments d’une décourageante inanition.

L’organisme tout entier se trouve affligé d’une faiblesse insolite : plus de forces dans les jambes, plus d’énergie dans les bras, les oreilles tintent, les yeux scintillent, on se croit à chaque instant sur le point de tomber en syncope.

Vous appelez tout cela un mal imaginaire. Messieurs? Je ne vous souhaite point d’avoir à l’étudier par votre propre expérience. Récapitulez donc. La suette est un mal qui sèche la bouche, qui donne la fièvre, qui paralyse et l’intelligence et tous les mouvements ordinaires à la vitalité 1

Mais ce n’est pas tout!

Après plusieurs heures de malaise et d’angoisses, toute la périphérie du corps, toute l’enveloppe humaine, toute notre surface cutanée , entre dans un travail extraordinaire et se couvre d’une surabondante transpiration.

DE LA SüETTE. l'I

On sue la peui’, me direz-vous, et moi je vous répondrai : On sue non-seulement la peur, mais la fièvre. Toutes les forces vitales, accourant vers les glandes sudorifères, quittent les organe-s intérieurs qui réclament sans cesse leur présence, et cette agglomération déplacée amène des dépenses malheureuses, des désordres funestes; l’équilibre du corps humain se trouve rompu.

Enhardie et momentanément aidée par les forces qui accourent vers elle, les glandes sudorifères, après avoir doublé leur travail, le triplent et le quadruplent: sang, afflux nerveux , force et chaleur, tout se trouve dépensé par cette transpiration exagérée, ettout naturellement la vie diminue, la résistance s’évapore, le patient se trouve glissant sur une pente épouvantable; il y roule avec une rapidité effrayante, jusqu’à ce qu’arrive le rôle de l’agonie, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’un dernier choc le terrasse et le jette dans l’abîme de la mort.

Je vous le demande : est-ce là une maladie réelle, et suis-je inconséquent de vouloir renseigner et prémunir contre un mal de cette nature.

J’ai la conviction, tout comme vous, que la peur, la misère et l’ignorance surtout sont les causes les plus ordinaires de la suette, et je crois qu’il est du devoir de tout médecin d’en prévenir les populations.

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