IV. — DéplorablCH cfTef» «le la peur
Je viens de le formuler tout à l’heure; si je regarde la suette comme un mal dangereux, si je la considère comme une maladie réelle, j’estime que la peur en est une des causes les plus ordinaires.
Certes, on ne m’accusera pas de prendre le parti des trembleurs; j’ai dit au sujet de la rage, j’ai dit en traitant iu choléra, combien je regardais comme pernicieux la
crainte, la peur, l’effroi et l’imagination. Mon avis bien formel est que sur 100 personnes victimes de l’hydrophobie , il en est au moins 90 qui n’auraient point succombé si elles n’avaient pas eu atrocement peur. Ma conviction profonde est que les trois quarts au moins des gens morts du choléra, ou n’auraient pas été atteints de la maladie, ou en seraient restés triomphants , s’ils avaient pu surmonter la crainte terrible que nous éprouvons tous quand nous nous croyons en danger de mourir.
Oui ! la peur est la source ordinaire des épidémies de suette.
Je sais bien que l’on a mis en avant la mauvaise nourriture , le chagrin , la misère et les larmes ; mais il ne faut pas s’y tromper, la misère et le chagrin ne sauraient être regardés comme des causes. Seulement, un homme miné par la tristesse, un individu mal nourri, mal soutenu, sont plus faciles à terrasser qu’un hercule sans souci, et qu’un de ces luxuriants mangeurs que l’on surnomme bons-vivants , belles-fourchettes , Roger-Bontemps.
— Effet de l’ignorancc; snrtoat.
Il fut un temps où les peuples encore mal instruits se prosternaient devant une éclipse, et demandaient grâce et pitié comme au milieu des plus terribles catastrophes. Vouloir les rassurer dans un pareil moment eût été tout à fait impossible, car, dans l’instant de la frayeur, nonseulement personne ne rélléchit, mais personne n’écoute.
Il fut un temps aussi où l’apparition de la peste ou du typhus fut considérée comme les résultats d’un complot, comme les crimes causés par d’infâmes empoisonneurs-
DE LA SüETTE.
Vouloir renseigner en pareille catastrophe , n eût ete qu’une malheureuse tentative, qu’un remède inefficace: non-seulement la science n’eût pas été écoutée mais on l’eût soupçonnée de complicité avec les coupables imaginaires que rêvait l’ignorance.
Je me serais bien gardé, quand je fus appelé a soigner des populations décimées parla suette , de leur reprocher leur ignorance et leur pusillanimité , on m aurait cru de connivence avec je ne sais quel gouvernement; on n’aurait accepté aucune de mes paroles et execute
aucune de mes ordonnances.
Je l’ai fait remarquer en traitant du choléra. C est avant un malheur facile à prévoir, qu’il faut exhorter, conseiller, préparer, instruire. C’est avant que la sueUe n’apparaisse dans une contrée que les gens pourvus d’une certaine éducation, les gens charitables et doués de cette qualité fraternelle qu’on appelle humanité, doivent renseigner et avertir.
En rassurant les gens efirayés, en instruisant les ignorants, on empêchera, j’en ai la conviction, la plupart des catastrophes causées par la suette et la débilitation qu’elle entraîne.
I. — Comment on peut expliquer les dilTérents symptômes de la suette et lui assigner une pince dans le cadre des maladies#
La suette est une affection, bâtarde, qui tient d’une part aux maladies éruptives , et de l’autre aux maladies nerveuses.
J’explique longuement dans un des volumes de cette encyclopédie, intitulé : la Santé des Mères et des Enfants, le mécanisme des fièvres éruptives; j’y donne tous les détails que j’ai cru nécessaires sur les évolutions de la variole, de la rougeole et de l’érésipèle. Je ne veux point
tomber dans des redites , et c’est pourquoi j’engage à consulter tous ces petits travaux.
Il me semble, a moi, que la suette miliaire a beaucoup de points ressemblants à toutes ces fièvres s’effloressant sur la surface cutanée. Si j’osais trancher un peu dans une question si débattue, je dirais que la suette est une fièvre éruptive sans éruption.
Eh , mon Dieu ! il est certains terrains qui ne sont point assez riches, assez chauds , pour permettre toutes leurs évolutions aux plantes qu’on leur confie ; il est certaine température qui arrête le développement d’une fleur, ou défend à certains fruits de mûrir. Moi, je m’imagine que la surface humaine, arrivée à un certain âge, est beaucoup trop sèche, beaucoup trop dure, pour laisser s’épanouir certaines éruptions , et que la suette n’est souvent autre chose qu’une espèce de scarlatine avortée.
Examinez bien. Quelquefois dans la suette fort aiguë vous trouverez à la peau des, petits boutons roses, pointillés comme ceux de la rougeole, ou transparents et blanchissants comme ceux de la varioloïde, seulement cette éruption n’est point habituelle, cette éruption surtout n’est point le signal d’un dénoûment, la crise finale de la maladie.
Qui de vous, chers lecteurs, pour peu qu’il ait de force dans le caractère et quelque énergie dans la volonté, qjui de vous n’a pas compris par expérience que, plus un travail devenait difficile, plus il occasionnait d’efforts et de ténacité ! Aux difficultés on oppose la persévérance ; contre les obstacles on arrive avec violence et impétuosité, alors lé sang bouillonne, le système nerveux se surexcite, toutes les sensations intellectuelles sont en émoi ; eh bien! ce qui se passe pour une œuvre intellectuelle ou pour un travail extérieur, qui réclame les efforts de l’homme
DE LA SüETTE.
tout entier, s’exécute en raccourci dans la secrète besogne d’une maladie éruptive , qui trouve des obstacles à son complet développement. Voilà pourquoi , sans doute, au milieu de la suette miliaire la peau se trouve si congestionnée; voilà pourquoi les glandes chargées de secréter la sueur deviennent si actives et si dépensières ; elles versent sans cesse leur liquide adoucissant, dans l’espérance sans doute de faire pousser, fleurir et fructifier la graine de mal éruptif dont elles connaissent la présence , mais elles ne sont pas plus avancées qu’un jardinier qui se fatiguerait outre mesure pour arroser et fertiliser des échalas 1
La dépense produite par les glandes sudorifères, l’afflux sanguin et la dérivation vitale que nécessite cette dépense, rend parfaitement compte et de la sécheresse de la bouche et des douleurs intestinales, et de l’ordinaire constipation. Vous soutirez du corps tous ces liquides, pour les faire affluer à l’extérieur, naturellement il survient aux organes internes une sécheresse fort explicable. C’est ainsi que dans les chaleurs de l’été nous avons plus soif que pendant l’hiver; c’est ainsi que devant un feu flamboyant nous nous sentons la gorge sèche, et nous arrêtons par le fait même des menaces de diarrhées.
J’ai eu soin d’expliquer, dans mon Cours d’hygiène populaire, la nécessité d’un parfait équilibre entre l’activité de tous nos organes, et j’ai dit que cet équilibre constituait la bonne santé. J’ai pris soin d’expliquer aussi les sympathies de nos organes les plus importants, et les réactions de bien-être ou mal-être, que ces organes ont les uns sur les autres. J’ai montré que, quand l’estomac était malade, le cerveau ne pouvait plus librement fonctionner; j’ai prouvé que le système nerveux surexcité devenait la cause d’une surexcitation générale.
EiVCYCLOPÉDlE DE LA SANTE.
Or, dans la suette, je vous l’ai dit, autant la peau devient humide, autant le canal alimentaire devient sec et ' douloureux. Plus de digestions possibles, plus même d’ingestions agréables ; il en resuite deux causes d’affaiblissement et de malaise pour tout le système sensitif ; par conséquent, d’une part, l’inanition, de l’autre, la douleur.
C’est ainsi qu’il est facile d’expliquer cette prostration, cet affaissement , cette faiblesse générale, symptômes ordinaires de la maladie dont nous nous occupons.
V1I> — Traitement.
Le savant confrère dont je rapportais, en commençant, l’opinion relative à la suette, émettait une idée assez bizarre, mais grosse pourtant de vérité, et qui serait parfaite si l’on pouvait en faire l’application.
Il suffit, disait-il, d’avertir tous les tremblcurs que la suette n’existe pas, et de menacer d’une punition ceux qui se croiraient et se diraient atteints de cette ridicule maladie.
Certes, si l’on pouvait défendre de croire à la rage, de craindre le choléra et de redouter la suette, on arriverait à de puissants résultats ; mais un traitement moral ne se fait point de par monsieur le maire, au son de la trompette et du tambour. Il faut instruire, relever les erreurs, et faire toucher au doigt, la vérité ; il faut de la bonhomie, de la douceur, de la diplomatie; il faut plus agir que parler, et préférer l’exemple au conseil.
Le traitement de la suette doit être de trois sortes . Traitement moral, traitement physique, et traitement pharmaceutique.
DE LA SUETTE
WIIII. — < Traitement moral.
Je viens de le dire, il faut prêcher d’exemple. Si , au milieu d’une épidémie de suette , quelques personnes bien posées savent montrer qu’elles n’ont point peur, elles produiront des merveilles ; car, si la peur est contagieuse, le courage et l’impassibilité est naturelle à tous Français, petits et grands.
Non-seulement il faut prouver que l’on n’a point peur, soit en visitant les malades, soit en consolant les effrayés , mais il faut causer amicalement avec les plus peureux , et glisser dans la conversation quelques observations rassurantes.
— La suette ne fait de mal qu’aux personnes qui la redoutent. Si, parfois, elle est pernicieuse dans certains villages, c’est qu’elle est grossie par les commérages de l’endroit , et par la frayeur ridicule des individus qu’elle frappe.
— N’est-il pas à remarquer que jamais la suette n’apparaît épidémique et meurtrière ni à Paris ni dans les grandes villes. Pourquoi? parce que les populations de toutes ces cités, à la source des secours et des conseils , ne s’effraie point outre mesure.
— Etc., etc,, etc.
Tenez, quand j’arrivai au village où m’envoyait le ministre, pour y combattre la suette et tâcher d’en arrêter les ravages, j’arrivai si rassuré, si convaincu et si fort, que dès le premier jour de mon apparition il n’y eut plus une seule victime de la suette, et voici le moyen que j’employai.
Je descendis chez le médecin qui , frappé lui-même de la maladie régnante , se croyait tout près de mourir. Je le plaisantai, et je lui promis guérison, et soit dit
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sans forfanterie, j’ai été assez heureux pour tenir ma promesse. J’empruntai le modeste équipage de mon confrère, et je me rendis chez le curé. Chez le curé, je pris la liste exacte de tous les malades, et je commençai mes visites.
Dans la première chaumière où je mis les pieds , on me reçut comme un sauveur, comme un phénomène. N’étais-je point un médecin de Paris!
Je profitai de tout l’ascendant que me donnait ce titre, pour frapper un coup décisif et commencer par un exemple.
Le malade qui réclamait la présence et les conseils d’un médecin , était un homme de 50 à à 60 ans, un de ces types campagnards qui semblent taillés dans le roc , et qui rappellent la force musculaire de l’antique Hercule.
Atteint de la suette depuis vingt-quatre heures seulement, notre robuste paysan se croyait perdu. Je le trouvai couché dans un de ces grands lits de famille, qui se transmettent de père en fils , lits pittoresques , caché au fond des alcôves, et préservé par des grands rideaux de serge, qui sont aussi épais que du carton.
Non-seulement le malade était alité ; mais sur l’unique couverture de laine qui, dans ce genre, résumait toute sa propriété, on avait étendu, jeté, accumulé toutes les hardes delà maison. De plus, le malade avait la tête recouverte d’un double bonnet de coton! et dans cette fournaise improvisée, il suait, il souffrait; et cest avec un découragement complet qu’il se plaignait à chaque instant.
Dans l’appartement : un air renfermé et par conséquent méphitique.
Sur une table de bois blanc, qui remplissait le rôle par trop bourgeois de ces meubles élégants que 1 on
de la SUETÏE.
appelle table de nuit, fumait un grand bol de tisane, attendant le moment d’être bien et dûment ingurgité. Dans la grande cheminée flambait un feu capable de
rôtir un bœuf !
— Eh bien ! dis -je à la villageoise, en la renseignant sur mon titre, quel malade avez-vous ici?
Mon pauvre homme est atteint de la suette, monsieur le médecin; il suel... que c’est épouvantable; il transpire!... que cela devient une calamité! Croiriezvous que depuis vingt-quatre heures seulement, il nous
a mouillé trente-huit chemises!...
Je m’approche du malade, sans daigner répondre un seul mot; je tàte son pouls , j’examine sa figure, et me retournant vers la femme qui le soignait :
Mais, en vérité , m’écriai-je, cet homme n’est pas
plus malade que moi.
— Ah! si; bien malade! bien malade! répondit le moribond, d’une voix découragée et sur un ton d’agonisant.
— Mon cher monsieur, si vous voulez être guéri à l’instant même, il faut m’écouter et suivre ponctuellement tous mes conseils.
— Oh ! tout ce que vous nous ordonnerez , tout ce que vous nous direz, répliqua la femme.
— Tout d’abord, il faut éteindre ce feu, qui transforme l’appartement en fournaise; il faut ouvrir la porte et la fenêtre toute grande, attendu que l’homme le mieux' portant, se trouvant au milieu de la chaleur que vous avez produite ici, entrerait forcément en transpiration. En vérité, vous avez confondu les saisons! vous vous êtes imaginé que l’été était la même chose que l’hiver.
— Mais, monsieur le médecin, notre pauvre homme sue tant.
— Je le crois, sans peine, Madame; si je restais ici seulement une demi-heure, vous me verriez dans le même état que lui. Au surplus, je vous ai demandé si vous vouliez suivre mes conseils ; permettez-moi au moins de les formuler avant de les combattre. Donc, vous allez éteindre le feu, ouvrir la porte et les fenêtres, et au lieu de donner à boire des tisanes chaudes, vous ne présenterez au malade que des boissons fraîches , et par conséquent rafraîchissantes.
— Monsieur le médecin, il sue tant, le pauvre cher homme!
— Je vous dis que vous l’écrasez sous le poids des vêtements que vous amoncelez sur le lit. Vous lui enflammez la tête, avec son double bonnet de coton. Voulez-vous l’étoufifer ou le laisser vivre? Voulez-vous m’écouter et le guérir? Otez-moi toutes ces hardes; jetez-moi ce bonnet de nuit; relevez les rideaux et laissez venir du bon air.
Or, tout en commandant, j’exécutais; je jetai par terre les blouses, les jupons et tous les vêtements mis sur le lit. D’un geste dramatique, j’empoignai le casque il mèche et je le fis courir sous le bahut le plus éloigné. Et puis, demandant du sucre et de l’eau fraîche, je fis boire, au malade étonné, un grand verre bien rafraîchissant d’une eau modestement sucrée.
— Voilà tout le traitement, ma brave femme ; dès ce moment même la maladie de votre mari est en déroute. Mettez bien vite un petit pot-au-feu , et dans quelques heures vous lui ferez avaler une bonne tasse de bouillon, que vous aurez soin de laisser bien refroidir.
Mes nouveaux clients, vous le concevez, n’étaient point habitués à des allures médicales aussi vives, aussi tranchantes. Ils en furent tout d’abord passablement effrayés, et en restèrent tout ébahis; mais, comme mes conseils étaient sensés, comme les petits moyens que
DE LA SÜETTE.
j’avais indiqués, amenèrent bien vite des bénéfices. Au lieu de me critiquer, on fit mon éloge, et on chanta victoire de façon à être entendu des voisins.
Or, ce que j’avais fait dans cette première chaumière, je le répétai avec des variations dans la plupart des cabanes que j’eus à visiter. Il en résulta que dès le jour même la suette fut mise en déroute. Pourquoi? parce que le moral était relevé.
Dans d’autres bourgs , il faut bien l’avouer, je n eus pas un succès si prompt, un triomphe si rapide. Ces bourgs étaient habités principalement par les gros bonnets du pays; de gros fermiers, qui avaient commencé leurs classes, et qui lisaient assez passablement pour être abonnés à un journal quotidien. Un huissier, un juge de paix, un notaire, tout un petit monde, enfin, bourré d’une certaine instruction, pétri de préjugés et conseillé par un secret orgueil.
Vous comprenez que devant ces gens-là il ne s’agissait plus d’arriver comme un sabreur, et de crier tout simplement : Les dangers de la suette sont imaginaires I il fallait causer, discuter, renseigner, tâcher de convaincre.
Je ne reculai point devant cette besogne, et je commençai mes explications chez l’instituteur de l’endroit, brave et excellent homme, qui me comprit tout de suite et voulut bien me servir d’acolyte et de coryphée.
On m’objectait quelquefois ;
— Vous avez beau prétendre que la suette n’est pas dangereuse ; nous ne sommes pas des enfants ; nous en avons vu de près et les secousses et les ravages. Des fermiers sont morts en moins de quatre à cinq heures, terrassés qu’ils étaient par cette sinistre maladie.
— Vous avez parfaitement raison : la suette est quelquefois foudrovante; mais croyez-vous donc que la peur
n’est pas foudroyante aussi; ne savez-vous pas que l’imagination tue parfois aussi promptement qu’une balle meurtrière?
— Vous êtes superbe avec votre imagination! Dans la suette, la sueur est là pour démontrer qu’il existe un mal véritable ; cette sueur même est souvent accompagnée de petits boutons fins , fins I comme des têtes d’épingles, qui renferment de l’humeur et qui contiennent du venin.
J’étais alors obligé, d’expliquer que toute sueur exagérée , surexcitant les pores de la peau , était capable de déterminer des inflammations toutes locales , des boutons gros comme la tête d’une épingle , voire même des petites pustules assez semblables à des grains de millet.
Que de fois dans les maladies inflammatoires qui obligent le médecin à mettre le malade en flagrantes transpirations , que de fois on peut voir et constater la présence des petits boutons dont nous parlons, la médecine, fidèle à son antique jargon de latinité, leur a donné le nom de sudamina.
Il n’est pas même nécessaire d’être malade pour voir pousser, éclore et s’effleurir ces fameux sudamina à la peau. Au milieu des chaleurs de l’été, bien des gens à peau susceptible se trouvent couverts des boutons en question, ils apparaissent ordinairement aux régions les plus exposées non-seulement à la chaleur du jour, mais au frottement continuel opéré par les vêtements qui nous couvrent. On les trouve aux poignets, aux plis du cou et tout autour des articulations les plus agissantes. Personne n’a jamais songé à s’effrayer de ces passagères éruptions; il est des fleurs qui naissent le matin et qui disparaissent le soir même, généralement les sudamina apparaissent le soir et sont flétris le lendemain matin.
DE LA SÜETTE. IS
Donc l’éruption de la suette n’est point un signe de contagion ou de gravité.
Contagion! Voilà bien Je mot qui bouleverse tant d’organisations, qui produit tant de malades, qui, non-seulement effraie les ignorants, mais qui les tue.
La suette est épidémique, mais elle n’est point contagieuse.
L’histoire nous rapporte que pendant les campagnes d’Égj'pte, qui nécessitèrent tant de fatigues, tant de privations, un courage si gigantesque, la peste se présentant avec son sinistre visage, arriva à faire peur à tous nos braves combattants. Dès lors nos armées furent décimées, nos troupes dispersées, et toute la vaillance française faillit un moment s’enfuir dans la plus déplorable déroute. La contagion de la peste était alors une erreur si répandue, une fausseté si bien admise, qu’il était presque impossible de la révoquer en doute. Mais à quelque temps de là la science, éclairée par des expériences de toutes natures, osa proclamer que la peste évidemment épidémique n’était pas véritablement contagieuse. Un hourra d’incrédulité, semblable à ces poussières que soulèvent les tempêtes, s’éleva alors et partit comme un ouragan de toutes les réunions prétendues scientifiques. Mais voilà que les novateurs appuyèrent leurs déclarations de la plus courageuse manière. Non-seulement ils prétendirent, mais ils voulurent démontrer; ils partirent pour l’Égypte, se lancèrent au milieu de l’épidémie, et, pour abattre sans difficulté toutes les craintes de contagion, ils revêtirent des habits de pestiférés, ils se couchèrent à coté des malades, et ils poussèrent l’héroïsme jusqu’à prendre à deux mains les patients couverts de transpiration.
Qu’arriva- t-il? C’est que pas un de ces savants, pas un de ces courageux expérimentateurs ne tomba victime
de son courage, et alors, mais seulement alors le brouillard de l’erreur se déckira, et radieuse comme le soleil , la vérité illumina toutes les nations.
Ce que l’on a si courageusement exécuté .pour démontrer que la peste n’était pas contagieuse, je demande à tous les gens éclairés , à tous les hommes de cœur, à tous ceux que ne laissent pas insensibles les misères et les maladies du prochain, je demande une démonstration analogue.
Jamais, au grand jamais, la sueur d’un malade atteint de la suette, ni l’eau sortie des boutons qui parfois se soulèvent, — non-seulement accolés à la peau toujours absorbante d’un homme en bonne santé, mais inoculés sous cette peau , c’est-à-dire introduite sous cette peau comme le virus du vaccin, et comme tous les virus possibles, — n’ont pu déterminer l’explosion d’une suette bien caractérisée.
Cette vérité reconnue, le courage que je demande est bien peu considérable, la démonstration que je recommande est bien facile. Allons, Messieurs, qui êtes plus instruits que tous ces malheureux paysans qui vous entourent, vous, gros propriétaires, officiers publics, recommandables fermiers, vous chez qui l’instruction est venue développer l’intelligence et tremper le cœur comme l’eau vive trempe l’acier, montrez-vous dignes, je vous en conjure, et de l’éducation que vous avez reçue, et de l’aisance que la Providence d’abord et votre industrie ensuite sont parvenues à vous donner. Ne dites pas seulement ; Nous n’avons pas peur, prouvez et démontrez que vous ne craignez rien.
Oh ! mon conseil va paraître bien burlesque aux gens méticuleux et secrètement égoïstes; ce que je puis assurer en conscience, la main sur le cœ.ur et le nom d’honneur à la bouche, c’est rue si iamais ie trouvais l’occa-
DE LA SUEÏTE.
sion de suivre moi-môme ce conseil , d’exécuter la démonstration que je réclame, certainement je n’y faillirais pas.
— Allez chez un malade atteint de la suette ; après l’avoir sermoné, conseillé, rassuré, demandez aux personnes qui le soignent une des chemises que le malade a gorgé de transpiration ; voyez si le linge est séché, parce qu’ après tout, si je recommande le courage, je comprends certains dégoûts et j’ai l’horreur de la malpropreté; mais, si cette chemise est sèche, emportez-là ; rentrez chez vous et montrez-vous à tous les paysans après avoir revêtu cette chemise prétendue contagieuse. Vous n’avez rien à redouter, soyez tranquilles ; mais vous produirez, j’en suis sûr, un effet moral si considérable, que toute la population qui vous entoure ne craindra plus rien et que la suette vaincue comme par enchantement disparaîtra à l’instant même.