I. DCA difllculté* c* de l’importance du sujet
Quoiqu’il s’agisse d’une petite misère, la question est assez grave, Hippocrate nous la dit avec le ton saccadé et tranchant qu’il a mis à tous ses aphorismes, avec cette vieille et magnifique autorité que plusieurs siècles n ont pu affaiblir, que les prétentions et la sottise de certains novateurs n’ont point obscurcie. D’ailleurs, l’observation est là avec ses légions de faits, avec son armée de preuves. L’expérience en constate chaque jour de nouvelles démonstrations : les gens gras sont rarement aussi bien portants que les gens secs, et l’obésité rend toujours plus dangereuses les blessures faites par ce terrible spadassin ({u’on appelle maladie. Donc, il est urgent de nous occuper d’une pareille question.
C’est à la demande de nombreux amis, c’est pour contenter beaucoup de nos lecteurs que nous entreprenons un si dilficile travail; difficile parce qu’il est tout neuf, parce qu’il est encombré de vétilleries scientifiques ,
parce que rien n’y est parfaitement arrêté, classé, déterminé, tranché
Je me plaignais, en parlant de la rage, de l’encombrement des ouvrages écrits sur cette matière; j’avouais bien naïvement l’ennui que j’avais éprouvé en parcourant, non pas tous, mais les plus importants de ces écrits. Aujourd’hui je me plains du contraire. Vainement j’ai cherché, feuilleté, compulsé; rien, rien, rien ! comme dans une politique malheureusement célèbre, comme dans bien des séances de notre médicale Académie!
Donc, il n’y a point de danger que dans cette matière je me fasse compilateur.
— Ulitsiona, itréjugés, erreurs.
En général les gens très-secs ne se plqjgnent pas de leur maigreur. Ils ont des figures tranchantes comme des lames de couteaux; des yeux caves, des joues creuses, des mains de squelettes, des bâtons en guise de jambes ; qu’importe ! La maigreur, suivant eux , est le signe du travail et de l’activité ; la maigreur, grâce au talent des couturières et des tailleurs, s’habille tout aussi gracieusement que les plus élégantes structures : le coton ne nous a pas été apporté pour n’en rien faire ; on double, on redouble, on calfeutre. — Les habilleurs découperaient en Apollon un aride manche à balai!... Laissons donc les gens maigres.
Mais l’embonpoint! on s’en occupe, on s’en préoccupe ou on en glose de toutes les façons.
— Dieu! que vous vous portez bien, monsieur un tel ! vos joues s’arrondissent comme des pommes. Vous n’èk>s jamais malade, vous; vous bâtissez avec une rapidité étonnante ; vous acquérez un admirable embonpoint!
L’ART DE MAIGRIR
— Bonjour, cher. Oh! la bonne figure! comme vous profitez de l’existence ! Prenez garde, on ne voit presque plus vos yeux...
— Monsieur le Curé, je vous félicite; l’air de la campagne paraît vous réussir à merveille. Je ne sais pas quelle cuisine on fait au presbytère, mais, franchement, ce n’est pas de la cuisine perdue !
— Combien je suis heureux de vous voir en pareille santé, chère et toute bonne! jadis vous étiez mince comme un fuseau; votre couturière montrait votre mesure à toutes ses pratiques; maintenant vous avez un port de reine, une structure toute pleine de majesté...
— Quel bel enfant ! je suis sùr qu’il pèse au moins moins quarante kilos. Viens, petit, que je t’embrasse. Il est d’un lourd ! d’un lourd ! Celui-là fait honneur à sa nourrice; on ne saurait voir une plus magnifique santé.
Telle est à peu près l’analyse de tous les jugements des gens du monde. Partout et presque toujours l’embonpoint reçoit des compliments, l’obésité est saluée comme le signe d’une prospérité vitale incontestable.
Eh bien ! c’est un chagrin pour les personnes obèses, c’est une erreur qu’il est important de combattre; c’est un préjugé que parviendra à redresser, je l’espère, le travail que nous commençons.
Premièrement , les personnes qui prennent de l’embonpoint s’en affectent plus qu’elles ne l’avouent aussitôt qu’elles le reconnaissent.
La Providence, qui nous a pris en pitié, nous a pourvus d’illusions personnelles qui nous mettent devant les yeux je ne sais quel prisme ou quelles lunettes ; mais toutes les fois que nous nous examinons nous-mêmes , nous nous trouvons plus ou moins charmants. L’homme qui se regarde dans une glace constate bien rarement
que ses joues sont trop pleines et n’aperçoit pas les doublures de son menton. La femme qui prend de l’embonpoint oublie les raccords faits de temps en temps à ses coutures ; elle se trouvait bien un peu plus maigre, mais son miroir lui dit tous les Jours, souvent môme plusieurs fois par jour, qu’avec de l’embonpoint elle est préférable encore. Comme l’obésité ne se dénonce que discrètement, graduellement, un peu tous les jours, on ne l’aperçoit qu’à peine, et c’est une petite méchanceté , c’est un compliment double de malice , que d’aller dire aux gens ;
— Vous prenez de l’embonpoint.
Secondement, on commet une erreur en attribuant une excellente santé à tous ceux qui prennent de l’embonpoint. Dès que l’embonpoint dépasse les limites de l’ordinaire , il est le signe d’un affaiblissement général , le symptôme d’un état de langueur et d’inertie. Les enfants bouffis, grassouillets et lourds, sont moins bien portants en général que les enfants un peu plus secs; ils sont exagérément .sensibles à cette épuration naturelle que l’on appelle croûte laiteuse , gourme, etc. Les moindres bobos déterminent chez les enfants trop gras des abcès, des maux d’yeux ou d’oreilles, et bien d’autres accidents. Un jeune homme a beau paraître riant et frais , dès qu’il tend à l’obésité, il a des maladies à redouter, des règles à suivre, des précautions à prendre.
C’est vers l’àge mûr, d’ordinaire, que l’embonpoint se développe. Or, cet embonpoint devient fort incommode, il entrave les mouvements du corps, enchaîne l’activité physique, et quelquefois l’activité intellectuelle.
Au reste, je ne veux pas anticiper sur cette question ; avant toute autre chose, il me paraît urgent de faire îomprendre, d’une part, la structure anatomique du tissu graisseux , de l’autre, son rôle physiologique, c’est-
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à-dire ce à quoi il doit servir dans le merveilleux mécanisme de l’existence humaine.
III, Quelques niota sur la graisse du eorps bnmaln et
sur le tissu qui la renfcriue (tissu cellulaire).
Peut-être paraîtra-t-il assez peu poétique d’étudier la graisse du corps humain ; mais d’abord, en dehors de la science botanique si pleine de merveilles et de parfums, en dehors de la science astronomique qui va se perdre par delà les astres, il y a bien peu de science poétique.
En second lieu , qui dit poésie sous-entend toujours le mot exagération, et la science anatomique est bien assez intéressante toute seule, bien assez importante d’ailleurs pour ordonner exactitude et précision.
Donc , riez tant que vous le voudrez , Messieurs les loustics ! faites la grimace aussi longtemps que cela vous conviendra, jeunes gens prétentieux et femmelettes délicates, qui, au nom de graisse, avez plissé les lèvres de dégoût ; qui , à la menace d’une étude anatomique , avez détourné la tête avec horreur. J’écris pour les gens sérieux, pour quiconque est désireux d’apprendre et de savoir. J’affronte sans inquiétude les sarcasmes des niais et le dédain des ignorants.
Quand on coupe un gigot rôti, une volaille ou tout simplement un morceau de bœuf, on voit aussitôt sourdre la graisse; elle humecte le couteau et s’étale sur l’assiette froide. Examinons et regardez bien les tis- .sus coupés.
Le tissu graisseux est plus abondant sous la peau que partout ailleurs;
2° La graisse, quoique chaude, n’est pas cependant complètement liquide ; elle est renfermée dans des es-
pèces de petits sacs, dans des aréoles à forme irrégulière, dans des cellules de dimensions diverses;
3° Sous la cuisse du poulet, entre les muscles qui se détachent sans efforts , on aperçoit un tissu graisseux très-mince, très-délicat, mais représentant en miniature le tissu plus épais que nous avons trouvé sous la peau.
Écoutez-moi, maintenant.
La graisse, pendant la vie, a énormément d’analogie avec la graisse d’un animal que l’on vient de faire cuire, et que l’on apporte tout chaud. On a dit que c’était une humeur. Humeur, soit! mais il est bon de faire remarquer qu’elle n’a pas la consistance liquide du sang, de la lymphe ou de la salive. Quand la vie s’éteint , quand le mouvement vital s’arrête, la chaleur du corps s’arrête aussi, la graisse se fige, se durcit, et semble un corps résistant. Maintenant, si vous soumettez le tissu graisseux à une coction , à une chaleur artificielle, vous lui rendez sa consistance normale.
Autre détail :
Nous avons distingué des cases de séparation des aréoles : elles sont formées par un tissu particulier que l’on appelle tissu cellulaire; or, il ne faut pas croire que ces petites cases soient absolument indépendantes, elles communiquent toutes entre elles, en sorte que notre tissu cellulaire forme un immense réseau à compartiments irréguliers. Ce réseau enlace non -seulement toutes les surfaces du corps, mais pénétrant dans tous les joints, dans tous les vides, glissant entre les moindres séparations, il entoure tous les organes du corps. Les nerfs sont entourés de tissu cellulaire; les veines , les artères aussi ; les muscles le sont encore, de telle façon que, si par un procédé impossible on faisait disparaître tous nos organes en gardant in- Uict le tissu cellulaire et la graisse qu’il renferme, ce
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tissu convenablement insufflé représenterait le corps tout entier. On y verrait la place des os, la place des muscles ; on y verrait surtout tous les contours de la
peau.
Ce tissu cellulaire si vaste, si admirablement découpé, a sa nutrition , sa circulation , sa vie spéciale; la graisse se forme dans les aréoles, comme la salive dans les glandes salivaires, comme le sang dans les vaisseaux. Je ne saurais mieux comparer la graisse et sa consistance au moment de sa formation , qu’au miel à l’instant où il est déposé dans son aréole de cire par la mouche qui le produit.