‹ Petites et grandes misèresChapitre 40 sur 63 · IV. — 1<C8 enrantN · texte numérisé non relu

IV. — 1<C8 enrantN

Chutl ne faisons point de tapage. Il existe un proverbe qui dit ’. Ne réveillez pas le chat qui dort, moi je le modifie à la façon de Beaumarchais, et je dis ’. Ne reveillons pas l’enfant endormi ; un enfant est si gracieux et si sage une fois plongé dans les bras du sommeil.

Approchons-nous bien doucement, soulevez le petit rideau de cette barcelonœtte. Ah 1 vous avez jeté instinctivement un petit point d’exclamation; n’est-ce pas que cet enfant grassouillet, blanc, potelé, vous parait agréable à voir? et à la mère, donc? C’est un chérubin,

un chéri-omour, un ange adoré.

J’avoue que rien n’est plus ravissant que la nature humaine à son début, — quand les débuts sont encadrés d’une belle et charmante santé , entendons-nous 1 Aussi nos plus grands peintres, Raphaël, Rubens ou van Dyck , ne manquaient jamais de jeter dans leurs tableaux des enfants-Jésus, des petits auges frais comme

L’ART DE MAIGRIR

des roses , absolument comme ces dessinateurs de plantes et de bouquets qui jettent à côté des fleurs des boutons à peine éclos.

Le petit enfant est endormi ; chut ! encore une fois pas de bruit, et contemplons.

Quelle bonne figure! la peau en est blanche, mais doublée d’une notable épaisseur; le petit enfant est joufflu comme une pomme, frais et épanoui comme un admirable camélia ; ses bras, ses jambes sont tellement pleins d’embonpoint, que la peau se casse à chaque pli, que la graisse semble gêner chaque articulation.

Vous avez assez examiné. Recouvrons ce petit chérubin, et rendons-nous compte, si vous le voulez, des causes qui ont produit toute cette graisse.

L’enfant est encore à la mamelle, par conséquent il ne se nourrit que de lait.

L’enfant dorloté, nourri par une mère qui l’adore , mange, ou plutôt boit tant qu’il veut.

Il se réveille et pousse un cri ; vite , on lui donne à boire. Sa figure se rembrunit; de peur qu’il ne fasse la grimace, à boire bien vite : il est si content quand il tette! Bientôt l’enfant s’endort, et on le recouche. Toute sa vie est employée à deux seules actions : manger ou boire, ce qui est pour lui la même chose, et puis dormir surtout. Le marmot dort au moins dix-huit heures sur vingt-quatre.

Autre détail. Sa barcelonnette est entourée de charmants rideaux; si, malgré les rideaux, les mouches s’introduisent et menacent d’entraver le sommeil, on étend sur le nourrisson une gaze préservatrice. Or, avec un pareil entourage, il est à l’abri des courants d’air, je l’admets ; mais aussi le milieu dans lequel il respire est difficilement renouvelé ; l’enfant est contraint d’absorber une seconde fois un air qu’il a déjà respiré, c’est-à-

dire un air surchargé de gaz acide carbonique, — Notons tout cela.

— Les enfants proprement dHs.

C’est à peu près la même histoire que celle des enfants au berceau. L’enfance est généralement lymphatique, c’est-à-dire que les tissus blancs prédominent chez les enfants; or, dans les tissus blancs nous comprenons pour une bonne partie le tissu cellulaire. — Il semble que la nature s’attendant aux dépenses de la jeunesse, au travail énervant de la puberté, fasse des provisions. N’avons-nous pas dit que la graisse était une sorte de grenier d’abondance.

Toutefois, il est des différences assez remarquables parmi les enfants. A Paris, par exemple, allez dans ces jardins publics où les enfants, conduits par leurs bonnes, leurs précepteurs ou leurs instituteurs, vont s’ébattre et se récréer; examinez! vous les trouverez bien habillés, vous les trouverez bien intelligents, mais sous une apparence d’embonpoint, vous apercevrez quelque chose de malingre et de délicat.

L’enfance, dans les grandes villes , a le plus souvent quelque chose d’étiolé. Cependant, si nous pénétrons au sein des familles, si nous contemplons ces enfants au moment où ils se mettent à table, nous apercevrons des petits gaillards bien disposés à se tirer d’affaire, nous apercevrons des tables bien garnies , surchargées de viandes, et nous pourrons constater que les enfants, mieux que les grandes personnes , font honneur à tout ce qui est servi. Ils aiment la viande et l’avalent avec une telle gourmandise, qu’ils ne sc donnent pas souvent le temps de la mâcher.

Eh bien! tout cela ne profite guère; comme vous le

I/.\RT DE MAIGRIR, voyez, les enftnts ne sont pas maigres, mais ils sont pâles déjà.

Ajoutons deux particularités considérables : La première, c’est que ces enfants n’ont point un bien bon air à respirer; s’il pleut, s’il fait du vent , on les fait jouer dans la chambre ou le salon paternel ; on a peur qu’ils se mouillent ou qu’ils se refroidissent, et on les tient incarcérés toute la sainte journée. Enfin on les pousse au travail intellectuel ; on veut dans chaque famille un petit phénomène. On voudrait qu un enfant récitât les fables de La Fontaine presqu’avant de savoir parler; on lui apprend le latin, l’anglais, le dessein, la musique, que sais-je?

Si de la ville nous courons au village, si nous entrons dans ces fermes où s’accumulent les joyeux enfants, où la famille prend un aspect patriarcal , nous apercevrons une fraîche et bonne santé, des joues rondes et dures, des enfants vaillants et robustes; de la force, mais pas de bouffissure; un raisonnable embonpoint, mais pas de langueur, pas d’étiolement. Et pourtant la ménagère appelle les convives ; la soupe est servie sur la grande table; l’heure du repas vient d’arriver. Voyons le gala et détaillons le menu :

Une bonne soupe aux choux , un peu de lard , parce qu’on est au dimanche : quelquefois un lapin sauté, qui menaçait de tourner de l’œil; puis des légumes, mais des légumes dans leur naturel : peu de beurre, beaucoup de sel, pas mal d’eau simulant de la sauce, et enfin du gros et du bon pain de ménage, pain de farine non blutée , quand ce n’est pas du pain de seigle. Pour boisson , de la bonne eau fraîche ; bien heureux quand elle est coupée avec quelques gouttes de ce qu’on appelle vin du cru.

L’enfant mange doucement, parce que ses parents ne

le servent pas trop vite. Le repas, au village, est l’heure du repos, et le père de famille ne se fait point scrupule de rester toute une heure à table, parce qu’il use là toutes ses fatigues, et qu’il prend de nouvelles forces pour de nouveaux travaux.

Effectivement, le repas terminé, chacun s’en va à la besogne, et l’enfant, qu’on calfeutre si bien dans les villes, court aux champs ou à la grange, absolument comme ses parents ; il n’apprend ni le grec , ni le latin, c’est bien assez pour lui d’apprendre à lire et à écrire, mais il court après les bestiaux qui s’égarent, et il aide à la moisson, il va faire du bois dans la forêt, il brouette les engrais; enfin, trichant sur la besogne, il va jouer un peu avec ses camarades au grand air, au grand vent, sur la place du village , ou dans la prairie.

Page 1