‹ Petites et grandes misèresChapitre 41 sur 63 · VI. — lies Jeunes gens · texte numérisé non relu

VI. — lies Jeunes gens

La belle chose que la jeunesse ! c’est le début de la carrière, ce sont les premiers pas dans cette grande route toute semée d’illusions , d’espérances. On devient véritablement un homme à l’âge de quatorze à quinze ans. Jusqu’à cette époque, l’être physique s’est formé, la machine humaine s’est complétée, l’intelligence a fait mille efforts pour éclore.

Tout ce travail, tous ces préparatifs dépensent d’ordinaire toutes les économies de la vitalité. On voit bien rarement les jeunes gens obèses; ceux qui dénoncent déjà de l’embonpoint forment une petite exception, et, chose remarquable , ces exceptions se rencontrent plus fréquemment chez le paysan que chez le citadin. Pourquoi donc?

Dès l’âge de quatorze à quinze ans, l’étudiant, le jeune homme élevé au milieu du tohu-bohu de la ville ,

L’ART DE MAIGRIR

songe déjà à sa carrière future; mais déjà aussi d entrevoit des difficultés : tous les chemins sont encombres, toutes les places semblent prises ; il faut des efforts herculéens pour soulever et vaincre la montagne des compétiteurs.

Chez le jeune homme de la campagne , au contraire , la situation est déjà prête; son père est fermier, agriculteur, bûcheron, vigneron, éleveur, il sera ce qu’est son père, et déjà il travaille , U commande , il remplace au besoin le maître de la maison. Ses repas sont ceux que nous avons vus au chapitre précédent; mais précisément ces sortes d’aliments l’engraissent. Il prend de l’exercice, c’est vrai , mais il se couche avec le soleil et se lève rarement avant lui. Point d’occupations morales, point d’indigestions intellectuelles, point d’ambition ridicule. Aussi, pour peu que le garçon paysan soit gros mangeur, ses joues se gonflent, sa carrure s épaissit; il tourne quelquefois à l’embonpoint.

VII, — Patrons et commis.

C’est vers l’àge mûr, surtout, je l’ai déjà dit en commençant, que l’obésité se déclare; c’est donc à cette époque que nous aurions à en montrer le plus d’exemples.

Entrons chez un négociant pour y faire quelques emplettes. Voyez-vous, trônant au comptoir comme un sénateur sur sa chaise curule, le patron de l’établissement ! il donne des ordres sans grande préoccupation ; il surveille sans trop de fatigue; il n’a plus en tête les inquiétudes inhérentes à tous les débuts. Sa maison est faite ; la voiture est lancée et roule presque toute seule ; le brave négociant songe même à se retirer des affaires. Voyez quelle ampleur, quelle bonne figure, quel respec-

table ventre; jadis il était maigre, car il se donnait bien du mal ; mais aujourd’hui qu’il a gravi la difficile montagne de la prospérité, ouf! il se repose et se tient bien tranquille. Autant il se remuait naguère, autant il est calme aujourd’hui. Malgré tout il reste la plus grande partie du jour dans son comptoir ; il mange et boit bien, il dort de môme, et quand il veut se promener le dimanche, comme il se sent riche , il ne se promène guère qu’en voiture.

A côté de ce gros homme, au contraire , voyez, ce bataillon d’étourdis qu’il appelle ses employés ; il y en a de jeunes, mais il y en a de vieux aussi. Ne remarquezvous pas que la plupart sont maigres? Croyez-vous que l’appétit leur manque à tous ces messieurs; croyez-vous qu’ils ne sont pas assez copfeusement nourris par le patron? Tenez, au milieu des rangs en voici deux ou trois qui sont commis voyageurs; la plupart du temps ils mangent h table d’hôte , c’est-à-dire qu’ils ont quatre à cinq plats à leur dejeuner, sept à huit à leur dîner. Ils mangent beaucoup, parce qu’ils fatiguent, parce qu’ils bavardent, parce qu’en résumé quand on paie un prix de, on veut en manger pour son argent; seulement ils dorment peu , ils prennent un exercice considérable ; ils sont dévorés par le désir ardent de gagner, de gagner, de gagner plus encore, afin d’arriver au fameux sommet où se trouvent leurs patrons.

marchands do vins et les commissionnaires.

Examinons maintenant une boutique de marchand de vins au détail. Certes, il n’en manque pas dans notre immense Paris!

Regardez.

Sur une porte grande ouverte, au-dessous d’une

L’AKÏ DE MAIGRIR.

enseigne, apparaît un gros homme, lourd, épais, rond comme une boule ; c’est le maître de la boutique , c’est le roi de l’établissement. Cet homme, tel que vous le voyez, se lève pourtant à quatre heures du matin, car il attend la pratique de certains travailleurs qui se trouvent le gosier sec aussitôt qu’ils ont ouvert les yeux ; ces bonnes pratiques posent en principe qu’un verre de vin blanc bu à jeun est un vermifuge ; qu’un petit verre , en chauffant l’estomac , réchauffe le reste du corps, ou qu’une bouteille de vin bue gaîment le matin réagit sur tous les travaux de la journée. Le marchand de vins les accueille et les sert avec courtoisie; mais on lui donne sa part, à ce brave homme, il faut bien qu’il trinque avec la pratique; si bien que, de pratique en pratique , non-seulement le matin , mais l’après-midi , mais le soir, le débitant de boissons alcooliques vogue du rouge au blanc, du dur au sec, du doux au parfumé , et du café au poussé-café. Cet homme ne mange pas beaucoup , mais il boit ferme , et je lui suppose un assez bon estomac pour bien digérer toute sa boisson.

A la porte du marchand de vins se tiennent en général les commissionnaires, assis sur une borne ou simplement sur leurs crochets. A moins que ces braves Auvergnats , — ils sont Auvergnats pour la plupart , — ne soient les amis intimes du marchand de vins et de la bouteille, vous les verrez aussi secs que le marchand de vins est gras, et pourtant le métier n’est pas mauvais, je vous l’assure. Quinze sous , vingt sous la course ; pour peu qu’on en fasse une douzaine, cela produit un assez bon revenu. Mais les commissionnaires se donnent un mal considérable; ils courent, ils montent, ils portent, ils scient, ils transpirent, ils emballent, ils déballent, ils suent. Une fois revenus à leur poste , ils entrent chez le

marchand de vins, l’estomac vide, l’appétit aiguisé, et fort heureusement le gousset garni. Ils mangent bien, qui travaille bien ne doit rien refuser à son estomac, et cependant on dirait que rien de ce qu’ils avalent ne leur profite; ils restent secs comme des allumettes, maigres comme des manches à balais.

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Un jour, l’Académie de médecine reçut la communication d’un savant observateur. Un mémoire détaillé lui annonçait que les mines de Belgique, et par conséquent les mines de France, renfermaient des ouvriers d’une obésité remarquable. Le savant en tirait la conclusion que la manipulation des métaux , que l’éloignement de la lumière, que l’usage du café , nourriture habituelle de ces braves gens , étaient capables d’enfanter l’embonpoint.

La conclusion que nous tirerons de ce fait dans nos différentes remarques ne sera pas tout à fait la môme. Oui, bien des mineurs prennent de l’obésité, et pourtant ces rudes travailleurs subissent un pénible exercice, et pourtant ces hardis ouvriers, après avoir joué leur vie dans des fouilles, dans des percées, n’ont point en général bonne cuisine pour réparer leurs forces ; du pain bis, du fromage, de la soupe, des légumes, du café au lait. Mais il est un fait qui ne doit pas nous échapper, c’est que la ventilation dans les mines est excessivement difficile ; l’air respirable se trouve nécessairement raréfié, et comme l’air est respiré plusieurs fois, il devient surchargé du gaz acide carbonique que produit la respiration humaine.

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