‹ Petites et grandes misèresChapitre 44 sur 63 · I. ART DK MAIGRIR · texte numérisé non relu

I. ART DK MAIGRIR

— Monsieur, me répondil-il, c’est un Anglais qui se dégraisse.

— Comment, se dégraisse?

— Oui, Monsieur, c’est très-certainement un des jockeys qui doivent figurer à la course de chevaux de dimanche prochain. Chaque cheval, en pareille circonstance, doit porter un certain poids. Au jockey trop maigre on met du plomb dans ses poches ; quant au jockey trop gras, tant pis pour lui. Alors, ces farceurs d’Anglais ont inventé un moyen de faire perdre huit à dix livres à un homme en deux ou trois jours.

Ils vous le couvrent et le recouvrent, et puis, hardi I courage! ils vous le font courir jusqu’à ce qu’il soit trempé de sueur. Aussitôt ils le font entrer dans une auberge; là, on bassine un lit et l’on y couche l’homme en transpiration. On ranime son courage par un bon bol de vin chaud ; puis on amasse sur son lit un monceau de couvertures. Là-dedans il faut qu’il transpire, qu’il transpire jusqu’à percer les matelas, quoil Si le malheureux demande à manger, on lui donne à boire, et quelle boisson, mon Dieu! une petite tasse de thé, une vraie tisane. Quand il a bien transpiré, le lendemain au matin on lui donne une grosse médecine. Le malheureux demande* de nouveau à manger, encore du thé pour toute réponse. Le surlendemain double médecine; thé, rethè pour consolation ! si bien qu’en trois ou quatre jours le jockey finit par fondre de huit à dix livres. — Ma parole, il faut être Anglais pour se résigner à un métier comme ça.

XII. — I.C* AnglaiH; Ica üollandaia et quclquca fcniiuea «lu grand monde.

Nous avons tant d’exemples sous les yeux, tant de faits plus ou moins flagrants d’obésité, tant de régimes

plus OU moins coupables, plus ou moins probants, que je pourrais en accumuler ici une longue litanie; je m’en vais abréger et me hâter pour arriver aux réllexions pratiques.

Transportons-nous en Angleterre, et promenonsnous dans Regent-Street, le boulevard de Gand de la capitale anglaise^ nous y rencontrerons bien quelques mylords obèses , nous trouverons bien sur ces larges trottoirs des types magnifiques de l’embonpoint outré. Mais regardez la race, examinez l’Anglais pur sang; considérez tous les gens affairés qui courent et se coudoient, vous remarquerez que la plupart des hommes sont maigres et secs. Pourtant ils sont à peu près tous blonds de cheveux, blancs de figure et d’une constitution évidemment lymphatique. Gr voici leur régime alimentaire : à dix heures du matin , l’Anglais déjeune avec une tranche de rosbif, viande succulente, préparée comme on ne la prépare jamais chez nous, ou avec une tranche de jambon; quelques pommes de terre, beaucoup de thé, très-peu de pain forment le complément du repas. Le soir, à cinq heures, est le moment solennel du dîner. La plupart des affaires sont terminées, les comptoirs sont fermés, la bourse est close, on ne s’occupe plus que de la grande affaire , vivre ! On mange, on mange bien plus que nous ne mangeons chez nous; et en général ce sont des viandes faites, des viandes nourrissantes, des viandes rôties ; très-peu de légumes, excessivement peu de pain. Et puis l’Anglais mange à son aise. Je ne veux point l’accuser d’être gourmand, mais il se délecte aussitôt qu il se bat avec un bon morceau; il le savoure dcucement et il le digère ensuite è son aise. Le soir, entre huit et neuf heures, arrive lu cérémonie du thé; thé léger, thé bien compris, thé dont l’ingestion favorise le grand acte digestif.

L'ART DE MAIGRIR

Courons en Hollande, à présent. Là, nous trouverons les gros matadors qui fument beaucoup, mais qui boivent encore davantage. Plus de vivacité dans les mouvements, plus d’impatience dans les gestes ; une atmosphère humide et généralement malsaine. Ces messieurs mangent autrement que les Anglais, auxquels nous rendions visite tout à l’heure. Le pain, les farineux, la bière surtout, forment la base de leur régime. Souvent plongés dans cette douce somnolence que procure le tabac, ils pensent doucement, digèrent doucement aussi.

Enfin, revenons à Paris, pénétrons dans certains salons magnifiques, et saluons respectueusement la maîtresse de maison ; voyez quel embonpoint, quelle corpulence. Il y a dans la figure de la grâce et de la distinction, mais le corsage semble menacer de craquer sur le corps qu’il resserre et qu’il emprisonne. Vous croyez que madame mange beaucoup ; vous vous imaginez qu’entourée d’opulence, elle en profite pour faire des repas somptueux? Point du tout, madame est désolée de l’embonpoint qui l’assiège. Pour le conjurer, elle a laissé là la viande et tout ce qui a la réputation d’être substantiel; elle ne mange que des légumes, quelques gâteaux; mais comme, en résumé, il faut bien amuser l’estomac et obéir à ses demandes, elle boit beaucoup d’eau rougie, beaucoup d’eau pure, souvent. Quand elle est friande^ elle s’adonne au vin de Champagne, ou bien elle se met au laitage, ou bien elle ne mange que du pain de gruau.

D’un autre côté, marcher, la fatigue; elle craint la transpiration, qui, chez elle, survient au moindre mouvement. Elle vit sédentaire, se fait promener en voiture, reste au lit depuis dix heures du soir jusqu’au lendemain, près de midi, et elle soupire après le moment où elle se verra maigrir, trop heureuse quand, pour y arriver, elle ne va point à l’office boire du vinaigre ou man-

gei* des cornichons. Un auteur qui s’est spécialement occupé de l’obésité, raconte l’histoire d’une grande dame Irès-grasse qui vivait exclusivement de champagne et de marrons glacés.

Voilà bien assez de faits, ce me semble, pour motiver de précieuses remarques; ces remarques nous aideront à motiver tout un traitement. Cependant, je puis ne résister, avant de clore cette prémière partie, au désir de raconter une histoire et à l’envie de citer une pittoresque conversation d’un professeur ès table, du fameux Brillat-Savarin.

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