‹ Petites et grandes misèresChapitre 45 sur 63 · XIII. — Xo Ilollandais à la Bastille · texte numérisé non relu

XIII. — Xo Ilollandais à la Bastille

C’était en 1718. Un grand seigneur de ce temps-là se trouvait porteur d’un ventre si énorme, qu’il était devenu proverbial. A quoi tenait cette ampleur? Tout le monde l’attribuait à un formidable embonpoint.

Déjà la chirurgie, retirée des mains des perruquiers, commençait à faire des merveilles. Un homme qui a laissé un nom dans la science, brillait à Paris d une véritable réputation; on l’appelait Rhotonet. Le personnage ventru, ennuyé de son impotence, avait consulté bien des médecins. Tous l’avaient déclaré incurable.

Un beau jour, il envoie chercher Rhotonet en toute hâte; quelque chose de très-grave lui était survenu inopinément. Les historiens ne donnent point là-dessus de grands détails. Les savants sont obligés de s’en tenir à des suppositions; toujours est-il que le chirurgien fit une opération au malade. Ltait-ce une tumeur graisseuse , une hernie ombilicale tout entière formée par le tissu cellulaire de ce que les anatomistes appellent épiploon? C’est fort probable. La tumeur fut enlevee, et

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le grand seigneur, guéri do cette opération , apparut au public avec un ventre considérablement diminué.

Grande rumeur, gros bavardage. On racontait que le chirurgien Rhotonet avait ouvert le ventre de son client, en avait ôté toute la graisse, puis l’avait convenablement recousu.

Cette guérison ne lit pas seulement tapage en France, la renommée en porta la nouvelle Jusque par delà nos frontières, en sorte qu’un gros et riche Hollandais, malheureux de son ventre et de son obésité, se décida à venir à Paris dans l’espérance de s’y faire dégraisser.

A cette époque, tout le monde le sait, on ne connaissait ni les chemins de fer ni même les diligences; les bourgeois voyageaient en coche; les grands seigneurs voyageaient avec leur voiture et leurs chevaux.

Notre riche Hollandais , après s’être arrêté à plus d’une étape , était sur le point d’arriver à Paris , et déjà son cœur s’épanouissait de contentement et d’espérance. Tout à coup, sur la route où il cheminait, il aperçoit une voiture arrivant avec fracas. Des cris lui font mettre la tête à la portière. Au milieu d’un nuage de poussière , il aperçoit un véhicule dont les chevaux étaient emportés. Il s’émeut, il fait arrêter sa voiture ; c’était pour assister à une terrible catastrophe. Les chevaux emportés, mal contenus, mal dirigés, s’élancent sur un tas de pierre, et la voiture qu’ils traînaient verse avec un épouvantable fracas.

On dit qu’il est un Dieu pour les ivrognes, mais il en est un bien sûrement aussi pour les cochers maladroits et les voitures versées. De la portière fracturée du véhicule jeté par terre s’élança bientôt un homme mis en grand seigneur, qui secoua son jabot et ses manchettes et rajusta sa perruque à marteaux. Il ne lui était arrive aucun mal.

Le Hollandais , descendu de sa voiture , offrit au beau Monsieur auquel venait d’arriver cet accident de le reconduire jusqu’à Paris. Il accepta avec reconnaissnce. Bientôt s’établit entre les deux voyageurs une sympathique conversation.

— Vous avez l’accent étranger, Monsieur? fit remarquer le Parisien.

— Oui, Monsieur, je suis Hollandais, et je ne vous cacherai point que j’arrive à Paris pour une bien sérieuse affaire.

— Une affaire d’intérêt, probablement?

— Intérêt fort grave, vraiment. Vous paraissez bien portant , vous , Monsieur ; vous n’avez point à traîner toute la journée une masse de ventre qui vous rend impotent. Moi, Monsieur, je suis comme un paralytique; trois pas m’essoufflent, un mouvement me met en transpiration ; je m’imagine sans cesse que la graisse va m’étouffer. On m’a raconté qu’un chirurgien de Paris connaissait le moyen de guérir cette infirmité.

Le Parisien poussa une exclamation et ouvrit de grands yeux. Son interlocuteur poursuivit :

— Il paraît que ce M. Rhotonet a pratiqué sur l’un des ministres du roi une opération suivie d’une cure merveilleuse ?

— C’est vrai , Monsieur.

— Connaissez-vous ce chirurgien-là, par hasard?

— Parfaitement, je vous assure.

— Soyez donc assez bon pour me donner son adresse.

— Monsieur, vous désirez ardemment votre guérison, n’est-il pas vrai?

— Mon voyage me semble la meilleure des réponses.

— Mais enfin, si, au lieu d’une opération redoutable, on vous proposait autre chose ?

— .T’accepterais, Monsieur, j’accepterais; mais tout

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ce qu’on a tenté jusqu’à présent a toujours été inutile.

Quelques instants après, la voiture entrait dans Paris, et le Hollandais, par courtoisie, menait le grand seigneur jusqu’à son hôtel.

— Entrez, Monsieur, entrez, je connais Rhotonet, je pourrai vous munir pour lui d’un signe de recommandation; et enfin, je pourrai me flatter d’avoir reçu un moment chez moi un des plus galants hommes que je connaisse.

Le Hollandais ne pouvait résister à une si gracieuse invitation. Le voilà introduit, reçu, fêté avec toutes sortes d’honneurs. Il apprend que son hôte est un seigneur puissant près de la cour; il l’entend donner des ordres ; il le voit faire marcher tout un bataillon de valets ; et il s’écrie , en lui donnant sa qualité véritable :

— Monseigneur, je suis fort honoré , fort heureux de notre rencontre; car j’espère bien que si j’avais besoin de soutien à Paris...

— Comptez sur moi , Monsieur, comptez sur moi.

Le Hollandais quitte enfin l’hôtel somptueux du seigneur parisien ; il arrive à un hôtel public, qu’on appelait dans ce temps-là tout simplement une auberge ; et, dès qu’il a donné son nom , des sbires se jettent sur lui, et , malgré sa stupéfaction , après lui avoir montré une lettre de cachet qui le condamnait à la Bastille , ils le font monter dans une chaise préparée précisément pour son transport.

Dans ce temps-là, il n’y avait point à discuter avec les volontés royales , il n’y avait point à faire des représentations à la justice ; il fallait se résigner, se soumettre et subir. Le Hollandais fut donc conduit à la Bastille, où il fut renfermé pendant deux mois, n’ayant pour toute nourriture que du pain et de l’eau. Quand il sortit de prison, son ventre avait tellement diminué, qu’il n’avait

plus besoin du couteau chirurgical; mais, furieux de sa détention , il se rendit en toute hâte chez le grand seigneur dont il avait fait connaissance. Celui-ci, en l’apercevant, poussa un cri d’admiration, et, arrêtant toute explication , il lui dit :

— Je sais tout. Monsieur. Je comprends votre mauvaise humeur aujourd’hui; mais vous m’avez rendu un service , j’ai voulu vous en rendre un autre. C’est moimême qui suis l’opéré de Rhotonet, et je savais de bonne source qu’une opération semblable à la mienne n’était pas praticable sur vous. Je vous ai vu tant désireux de la guérison, que j’ai voulu y travailler moi-même. Vous voyez que je n’ai pas si mal réussi. Retournez maintenant chez vous jouir de vos immenses richesses ; mais craignez la bière et les grands repas ; en un mot, souvenez-vous de votre séjour à la Bastille.

XIV< — BJnc conversation do Urillat-Savarin*

Voici, dit Brillat-Savarin , un extrait de plus de cinq cents dialogues que j’ai eus autrefois avec mes voisins de table, menacés ou affligés de l’obésité.

L’obèse. — Dieu! quel pain délicieux! Où le prenezvous donc?

Moi. — Chez M. Limet, rue Richelieu. Il est le boulanger de LL. AA. RR. le duc d’Orléans et le prince de Condé. Je l’ai pris parce qu’il était mon voisin, et je le garde parce que je l’ai proclamé le premier panificatcur du monde.

L’obèse. — J’en prends note. Je mange beaucoup de pain, et avec de pareilles flûtes, je me passerais de tout le reste.

Autre obèse. — Mais que faites-vous donc-là? Vous

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recueillez le bouillon de votre potage, et vous laissez ce beau riz de la Caroline !

Moi. — C’est un régime particulier que je me suis fait.

L’obèse. — Mauvais régime I Le riz fait mes délices, ainsi que les fécules, les pâtes et autres pareilles ; rien ne nourrit mieux, à meilleur marché et avec moins de peine.

Un obèse renforcé. — Faites-moi, Monsieur, le plaisir de me passer les pommes de terre qui sont devant vous; au train dont on va, j’ai peur de ne pas y être à temps.

Moi. — Monsieur, les voilà à votre portée.

L’obèse. — Mais vous allez sans doute vous servir ? Il y en a assez pour nous deux, et après nous le déluge.

Moi. — Je n’en prendrai pas. Je n’estime la pomme de terre que comme préservatif contre la famine ; à cela près, je ne trouve rien de plus éminemment fade.

L’obèse. — Hérésie gastronomique! rien n’est meilleur que les pommes de terre. J’en mange de toutes les manières ; et, s’il en paraît au second service, soit à la lyonnaise, soit au soufflé, je fais ici mes protestations pour la conservation de mes droits.

Une dame obèse. — Vous serez bien bon si vous envoyez chercher pour moi de ces haricots de Soissons que j’aperçois au bout de la table.

Moi, après avoir exécuté Vordre en chantant tout bas, sur un air connu :

Les Soissonnais sont heureux;

Les haricots sont chez eux...

L’obèse. — Ne plaisantez pas ; c’est un vrai trésor pour ce pays-là. Paris en tire pour des sommes considérables. Je vous demande grâce aussi pour les petites

fèves de marais, qu’on appelle fèves anglaises; quand elles sont encore vertes, c’est un manger des dieux.

Moi. — Anathème aux haricots! anathème aux fèves de marais...

L’obèse, d’un air résolu. — Je me moque de votre anathème ; ne dirait-on pas que vous êtes à vous seul tout un concile ?

Moi , à une autre. — Je vous félicite sur votre belle santé ; il me semble, Madame, que vous avez un peu engraissé depuis la dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous voir.

L’obèse. — Je le dois probablement à mon nouveau régime.

Moi. — Comment donc?

L’obèse. — Depuis quelque temps, je déjeune avec une bonne soupe grasse, un bol comme pour deux ; et quelle soupe encore, la cuillère y tiendrait droite!

Moi, à une autre. — Madame, si vos yeux ne me trompent pas, vous accepterez un morceau de cette charlotte? et je vais l’attaquer en votre faveur.

L’obèse. — Eh bien ! Monsieur, mes yeux vous trompent; j’ai ici deux objets de prédilection, et ils sont tous deux du genre masculin : c’est ce gâteau de riz à cotes dorées et ce gigantesque biscuit de Savoie ; car vous saurez pour votre règle que je ralfole des pâtisseries sucrées.

Moi, à une autre. — Pendant qu’on politique là-bas, voulez-vous. Madame, que j’interroge pour vous cette tourte à la frangipane?

L’obèse. Très-volontiers : rien ne me va mieux que la pâtisserie. Nous avons un pâtissier pour locataire; et, entre ma tille et moi, je pense bien que nous absorbons le prix de la location, et peut-être au delà.

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