Qu’importe les plaisanteries
Je prévois très-bien qu’en me voyant aborder cette question, les critiques vont affiler leur plume, les loustics vont aiguiser leur langue, et que je serai assailli d’une mitraille, fort heureusement peu dangereuse.
— On me jettera à la tête les plaisanteries de Molière, les dire de ïoinette et les observations de monsieur Purgon.
— On renouvelera peut-être les sottises malodorantes de certains vaudevillistes, ou les prétendus bons mots
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de certains grimaciers. Il est si facile de dépenser, quand on a dans sa poche un argent emprunté.
Depuis que, me livrant à l’enseignement populaire , j’ai traité les questions d’hj'giène, sur un rhythme qu’on n’avait point employé jusqu’ici; depuis que, saisissant ia plume avec l’enthousiasme du soldat qui conquiert ane épée, j’ai tenté de pourfendre et de vaincre les préjugés, les erreurs, l’ignorance et les scientifiques prétentions, je suis fait aux plaisanteries, je suis accoutumé aux sarcasmes, et j’affronte, sans broncher, les tirailleries des critiqueurs.
— Ce que je vais dire, est-il utile? — Oui? eh bien alors en avant.
— Mais on va rire , vous tourner en ridicule, et vous le savez, en France, le ridicule tue.
— Allons donc, j’ai pour bouclier mes bonnes intentions, j’ai pour cotte de mailles mon indifférence ; — que l’on plaisante si l’on veut, on me trouvera impassible.
Quand j’aperçois de l’autre coté d’une route un vieillard qui tombe en syncope, un enfant pris subitement de convulsions, peu m’importe l’état du chemin qui nous sépare; tant pis si la route est boueuse, j’affronte les taches et les éclaboussures, et si je suis assez heureux pour être utile, je ne regarde pas à mon paletot pour savoir s’il est crotté.
Quand j’ai compris qu’un travail était nécessaire ou même simplement utile, je m’y résigne sans me préoccuper des obstacles, sans m’effrayer des aboyeurs.
J’ai, du reste, basé cette philosophie sur une réflexion qui me paraît de circonstance.
Un médecin doit toujours être calme et patient devant les malades les plus ingrats, devant les invalides les plus rageurs; — il ne peut en vouloir aux convalescents tombés dans l’éréthisme nerveux et qui le j:)rcn-
lient en grippe; il ne peut s’offenser des injures débitées par des gens en convulsions. De ce principe, j’ai tiré une conséquence qui explique mon sang-froid et double mes forces dans certaines occasions.
Quand nous détaillerons les effets morbides de la maladie chronique dont nous nous occupons, nous verrons que la constipation porte à la tête, rend non-seulement triste, mais souvent méchant. Eh bien 1 quand une critique trop acei’be me vient de droite ou de gauche, quand des injures plus ou moins déguisées s’élancent sur moi de telle ou telle catégorie, je baisse résolûment la tête, puis je hausse les épaules, et je me dis pour me rendre calme ; « Il ne faut pas en vouloir à ces gens-là, d’abord parce que la rancune est une vilaine chose, et ensuite parce que ces critiques et ces sarcasmes sont très-probablement le résultat d’une maladie, les malheureux effets d’une taquinante constipation. »
Si je voulais me fâcher contre tous les gens constipés, j’aurais beaucoup trop à faire ; plaignons ces messieurs, et conseillons-leur de se soigner un peu.
III. — Que iioit-on seiilcnicnt regarder eomuic de lu cuiif^tipatiott V
Il n’est personne qui n’ait éprouvé au moins une fois dans sa vie cette petite misère que l’on appelle constipation ; il n’est personne par conséquent qui n’en connaisse les malaises et les désagréments.
La cavité abdominale devient plus ou moins douloureuse, l’appétit se perd, la tête se fatigue du moindre travail ; bienheureux doit-on se trouver quand on n’éprouve aucune colique, aucun ballonnement, aucune éructation.
— Tarbleu, m’objecteront certains lecteurs, vous faites
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de la constipation une description de circonstance; moi, je suis habituellement constipé, et loin do m’en plaindre, loin d’en souffrir, je m’en trouve vraiment heureux.
— Il y a plus, dira un autre, c’est que si, par malheur, j’arrive à avoir des gardes-robes quotidiennes, j’en suis courbaturé, et j’éprouve tous les symptômes d’une indisposition.
— Ne savez-vous donc pas, Docteur, que la constipation habituelle est l’apanage des tempéraments forts; qu’elle accompagne d’ordinaire une résistance vitale considérable, et qu’un vieil axiome prétend que la constipation, loin d’être une petite misère, est un brevet de longue vie ?
Mes chers Messieurs, donnez-moi le temps de m’expliquer, et vous verrez que, sans vouloir vous donner tort, je démontrerai que j’ai raison.
Premièrement , ce que vous appelez constipation n’est pas toujours l’indisposition dont je m’occupe. Un homme n’est point dans la grande classe des constipés parce qu’il ne se présente à la garde-robe que tous les deux, trois ou quatre jours. A chacun son tempérament, à chaque tempérament ses nuances, ses dispositions, ses facultés spéciales. Il est telle organisation qui tamisant le bol alimentaire avec un soin particulier, ne retire du grand acte digestif que des détritus peu considérables, et, par contre, il est des organisations qui, n’effectuant pas consciencieusement le triage des matières alimentaires, laissent anâver dans les parties inférieures du canal digestif une foule de matériaux cju’il est urgent de mettre souvent à la porte.
.\insi, entendons-nous bien : la constipation est caractérisée par un retard inaccoutumé dans l’évacuation des détritus alimentaires. Si vous ne souffrez point de
n’avoir des gardes-robes que tous les deux ou trois jours, c’est que ces évacuations éloignées ne constituent pas pour vous la petite misère de la constipation. Si la constipation est souvent regardée par le vulgaire comme un brevet de longue existence, c’est qu’en effet, bien souvent, les évacuations éloignées prouvent les forces vitales et les facultés assimilatrices des vigoureuses constitutions.
Il n’en est pas moins vrai que la constipation véritable est une source de malaise et une indisposition à laquelle il est urgent de remédier.
— Comparaisons explicatives.
Dans la maison que j’habite, se trouve un de ces puits profonds fournissant une eau qui n’est pas potable. Le liquide est rempli de sels calcaires; bien souvent il est trouble, et même dans certaines saisons il devient boueux; aussi n’emploie-t-on l’eau de ce puits que pour le lavage des voitures, le nétoyage de la cour, des escaliers et des appartements; or, pour retirer l’eau du puits, on a fait confectionner une pompe avec son balancier, ses ajustages, pistons et robinet. Eh bien I il ne se passe pas d’année où le jeu de cette petite mécanique ne se trouve subitement arrêté. — Pourquoi? — Parce que le corps de pompe se remplie de détritus qui l’encombrent et s’oppose au va et vient du piston.
Le long de toutes les maisons bien bâties, chacun peut voir des tuyaux que l’on nomme communément des gargouilles. Ces gargouilles, pourvues d’une espèce d’entonnoir à leur extrémité supérieure , sont destinées ü recevoir les eaux que la pluie jette sur les toits , et qui , après avoir nettoyé la toiture, se rassemblent et s' accu-
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niulent dans des récipients que l’on appelle des gouttières.
Or, de temps en temps il faut aussi pour ces gargouilles recourir à l’inspection du plombier. Pourquoi? Parce que ces tuyaux , recevant avec les eaux de pluie les immondices, les poussières délayées, les mousses et les platras qui s’accumulent d’ordinaire sur la plupart de nos toitures, se trouvent encrassés , encombrés, et quelquefois totalement bouchés. En conséquence, il y a désordre manifeste , l’eau jaillit de droite et de gauche, salit les murailles et rend humides tous les appartements.
Dernière comparaison ; En parlant de la circulation du sang dans mon Cours d’hygiène populaire, j’ai minutieusement décrit cette admirable mécanique que l’on appelle une pompe à feu, inutile donc de recommencer ici une description de cette espèce ; mais ce qu’il m’importe de faire remarquer, c’est que si , par aventure , un des conduits de ces précieuses mécaniques se trouve momentanément oblitéré , c’est-à-dire complètement bouché, l’eau qui doit y circuler, n’y trouvant plus de passage , reflue , revient au réservoir, et oppose souvent un obstacle au jeu de la machine tout entière.
Chers lecteurs, ce qui se passe dans une pompe de ménage qui a besoin d’être nettoyée, les désordres dont est le théâtre une gargouille malheureusement bouchée, les accidents que peuvent déterminer dans une mécanique des conduits oblitérés, doivent vous faire comprendre le mécanisme des inconvénients déterminés par une flagrante constipation.
Je ne veux pas cependant vous faire considérer les différents compartiments du tube digestif comme des conduits inertes, comme des tuyaux de zinc ou de plomb, et je vais b'»en vite au devant d’une objection que ne
mancjueraient point de me jeter à la tôte messieurs les physiologistes. L’encombrement, détermine par une constipation opiniâtre dans les sections diverses du gros intestin , n’est jamais assez considérable pour boucher hermétiquement et pour déterminer les désordres d’une entière oblitération.
C’est vrai, parfaitement vrai ; car, s’il en était ainsi, la constipation ne serait pas seulement une petite misère, elle deviendrait une grave maladie, une affection irrévocablement mortelle. Ainsi, lorsque dans certaines hernies ou à la suite du développement de tumeurs intérieures, l’intestin est complètement bouché, la mort est prête, et la maladie presque toujours incurable.
Mais il y a deux raisons de souffrance dans le simple encombrement des parties intestinales destinées à contenir les détritus digestifs : la mécanique n’est pas complètement bouchée , mais elle est tellement encrassée , qu’elle ne peut agir complètement; et puis, comme il s’agit d’un canal doué de sensibilité et de facultés vitales, ce canal s’irrite de ne pas pouvoir remplir commodément sa tâche, et, enfin, comme tout se tient dans l’organisation humaine, l’irritation intestinale réagit sur le cerveau qu’il surexcite, sur la sensibilité générale qu’il exaspère, sur la circulation sanguine qu’il révolutionne, et voilà comment une constipation trop prolongée, nonseulement peut déterminer des symptômes inflammatoires, mais une lassitude générale, une fièvre douloureuse, et quelquefois môme des convulsions.
V. — I.a constipation peut être la cause do maladies gravea dont nous no nous occuperons pas*
Si vous avez bien saisi les explications que je viens de donner, si dans les moments de constipation que vous
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avez eu à subir, vous avez cherché à analyser les malaises que vous éprouviez, vous avez compris que les inconvénients les plus ordinaires de l’indisposition qui nous occupe était une irritation permanente de toute la portion inférieure du tube digestif.
Or, l’irritation permanente d’un organe en activité conduit souvent à des désordres déplorables, à des maladies désastreuses.
C’est par suite d’opiniâtres constipations, que l’on voit survenir dans l’intérieur du colon , et spécialement dans la dernière section que l’on appelle rectum, des tumeurs, des varices hémorroïdales, des abcès fistuleux et des dégénérescences, autrement dit des cancers.
Je ne veux effrayer personne, et, par conséquent, je m’empresse d’annoncer que ces affreux dénoûments ne sont pas très-communs ; mais enfin j’en veux tirer cette conclusion, que la constipation est une indisposition dont il faut s’occuper, une petite misère qu’il faut combattre, une disposition maladive qu’il faut détruire.
Je vais partager ce que j’ai à dire sur ce sujet en deux sections principales ; dans la première, j’analyserai les causes les plus communes , les plus ordinaires de la constipation; dans la seconde, j’indiquerai les précautions à prendre pour s’en garantir, et le traitement à suivre pour s’en débarrasser.
Vl« — BlaltlplIcUé des canses qui prodaisent la constipation*
Je vais prononcer deux grands mots scientifiques, mais j’en demande pardon d’avance, et je tâcherai de les bien expliquer.
La constipation peut être idiopathique ou symptomatique, ce qui revient adiré que la constipation peut être
une maladie isolée, une indisposition toute simplecomme elle peut être le résultat d’une maladie générale , la complication sympathique d’une toute autre affection , ce qui signifie, en d’autres termes, que si parfois l’indisposition qui nous occupe est la cause de malaises généraux, bien plus souvent elle est l'effet d’une maladie générale.
Certainement, l’encombrement du tube intestinal réagissant sur le merveilleux mécanisme de la vie, peut amener des souffrances , des embarras et du désordre. C’est ainsi que se déterminent, je l’ai déjà dénoncé, les douleurs abdominales, les ballonnements du ventre, la perte d’appétit, les courbatures, les maux de tête et les névralgies de toutes espèces.
Mais on comprend très-bien aussi que les maladies générales retentissant sur l’intestin, en entravent le travail ordinaire et retardent les évacuations si nécessaires à la santé.
Quand un homme se trouve atteint d’une fièvre douloureuse, qui fait bouillonner tout son sang , non-seulement il éprome dans toute son organisation une chaleur intempestive, mais sa bouche se sèche, son estomac refuse la nourriture et l’intérieur des entrailles se séchant, comme le gosier, les détritus digestifs n’y trouvent plus les liquides nécessaires pour glisser et s’avancer jusqu’aux portes extérieures.
Quand un homme est pris d’une atroce migraine , les souffrances de son cerveau influencent tellement les dispositions de tout le canal alimentaire que non-seulement il ne pense plus à manger, mais souvent il éprouve des vomissements.
Or, il se passe à la partie inférieure du canal alimentaire un malaise et un désordre analogue, l’our mettre les détritus à la porte, il faut que le gros intestin
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les travaille, les comprime et les imprègne de suffisantes mucosités.
On conçoit tout de suite que, si le point de départ de la constipation est souvent si différent, que tantôt maladie locale, tantôt cette affection peut n’être que les résultats d’une maladie générale, les remèdes à y apporter doivent varier suivant ces diverses circonstances.
Mais voici bien une autre affaire.
La constipation peut être causée par un trop plein de vitalité, par une exaspération de forces, par une irritation soit locale soit générale, et, d’un autre côté, elle peut être produite par une atonie , par une faiblesse constitutionnelle ou intestinale.
Je ne me lasserai jamais de remettre sous les yeux de ceux qui veulent bien me lire, cette observation capitale et trop généralement ignorée, c’est que deux causes tout à fait contraires peuvent produire des effets identiques, c’est qu’en physiologie, comme en morale, en médecine^ comme dans les affaires de conscience, les extrêmes se touchent et produisent le plus souvent des désordres tout à fait semblables.
l)e même qu’un homme qui a trop de sang peut être frappé d apoplexie, un homme qui n’en a point assez peut être tué par une congestion cérébrale. Les sujets extrasanguins sont exposés à ces alïlux vitaux qui déterminent des inflammations : inflammation de poitrine, inflammation d entrailles, inflammation du cerveau; de même les sujets exagérément lymphatiques sont doués d’une sinistre disposition , que j’appelle faculté inflammatoire, et nous voyons à chaque instant des individus qui portaient sur le visage la pêleur caractéristique de la débditation, dont les mouvements languissants et les regards éteints attestaient la faiblesse , pris tout à coup
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de lluxions pulmonaires ou de maladies analogues.
Eh bien ! la constipation , par le même mécanisme, est souvent produite par un état inflammatoire local ou général; mais devient souvent aussi la conséquence d’une faiblesse intestinale, ou d’une pauvreté manifeste de l’intestin, pauvreté causée par l’usure, la vieillesse.