‹ Petites gensChapitre 3 sur 8 · I. AFFUT AUX TOURDES · texte numérisé non relu

I. AFFUT AUX TOURDES

baisse rapidement en novembre. Déjà le soleil a disparu; il est tombé comme une sorbe mûre, derrière le rideau noir des futaies. Plus de soleil, plus d'ombre; une clarté diffuse traîne au. flanc des collines, au pli des combes qui fument noyées dans la vapeur des ruisseaux. Et c'est, tout de suite, la féerie du crépuscule. Des colorations montent en bouquets éphémères, se fanent, à peine écloses, au bord du ciel occidental. Une poussière lumineuse un peu blonde, pas tout à fait rose, illumine le contour des arbres, laile d'un oiseau qui passe. La plaine, devant moi, est comme en velours : velours vert des luzernes, velours brun des guérets où s'indique à peine la levée des sillons. Des échappes de brumes se déroulent lentement au creux des prairies, le long de la rivière; une pluie d'or tremble aux feuilles jaunies des peupliers.

• J'ai quitté le chemin; j'ai pris un sentier qui coupe à travers les sainfoins, déjà moites de la rosée du soir. La masse obscure des taillis se découpe à quelques pas de moi, sur les rougeurs de l'horizon. J'écarte une branche, je me glisse dans le fourré.

Là, c'est déjà la nuit. D'énormes ronciers, dès fougères géantes se dressent mêlés aux frondaisons retombantes des chênes, en un fouillis

inextricable. Le coude en avant, je brousse à travers cette muraille mouvante qui se referme sur mes pas. Les fragons épineux me piquent aux jambes; les feuilles, les brindilles m'aveuglent, me cinglent au visage. Je sens sur mes mains, sur mon front, les larmes froides de la rosée qui s'égoutte; une odeur humide monte de la litière des mousses où mes pieds enfoncent. J'avance, cependant; mes yeux s'habituent b l'obscurité du sous-bois; les couleurs apparaissent ; la rouille dorée des fougères, le vert tendre des mousses, le rouge braisillant des baies du fragon; dans l'entrelacs des ramures, je distingue des cimes de baliveaux, le dôme croulant d'un châtaignier. Je touche au centre du bois, à l'endroit où j'ai le plus de chances de voir se poser les tourdes. Sur les lisières, les aboiements des chiens, le roulement des chariots risquent d'arrêter, de détourner les vols. Ici les rumeurs se perdent. Rassurées par l'épaisseur des taillis, ces petites vies inquiètes se fixeront, la tète sous l'aile, dans l'immobilité du sommeil. Il s'agit de bien choisir mon poste, un fourré qui me cache en laissant mes mouvements libres. J'ai trouvé mon affaire, une cepée de rouvres avec un écran de fougères souples qui me permettront d'épauler, de viser à l'aise, le canon tourné vers la lueur du couchant,

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sur laquelle les tourdes se découperont en silhouettes noires.

Je m'installe; j'attends.

Quel calme autour de moi! Il me semble que des lieues et des lieues de solitude m'enveloppent. Le mystère plane. Ma personnalité s'atténue, se fait toute petite dans la solennité de l'heure, dans la palpitation de la vie élémentaire qui m'oppresse. Ma volonté de tuer, mon impatience de guetteur de proies détaillent devant le drame de la nuit qui descend, du jour qui agonise. Il faut que je fasse un effort pour me ressaisir, pour retrouver mon âme de chasseur.

Cependant le moment approche. De tous les coins de l'horizon les oiseaux arrivent à tired'aile, s'abattent sur le bois. C'est pendant quelques minutes un ramage assourdissant où éclate la fanfare du pivert, la crécelle des pies. Un merle près de moi s'agite en voletant de branche en branche. On dirait que la nuit, l'effraye; il vient chercher à la cime d'un Irène la dernière caresse du jour. Il monte, et son cri précipité, inquiet, finit brusquement, en une fusée, un arpège de cristal qui s'égrène, s'évanouit dans le silence. Et tout se tait. La lumière décroit, décroît encore. Déjà les oiseaux de nuit s'éveillent, commen-

cent leurs rondes. Le hôlement d'une chouette s'élève du fond du bois; la plainte se prolonge, mystérieuse, coupée à d'égaux intervalles par la sonnerie lointaine d'un angélus.

J'écoute, et bientôt au lieu de la cloche qui ne tinte plus, j'entends pas loin de moi les coups sourds répétés d'une cognée qui mord dans un arbre. Je sais ce que ça veut dire. Pendant que nos gens soupent. attablés, à la métairie, un paysan est en train de faire à nos dépens sa provision de bois pour l'hiver. J'imagine à peu près qui peut être le délinquant; je vois la figure plissée, inquiète du nommé Peu- Mange, un voisin pauvre qu'on a pincé une ou deux fois déjà en flagrant délit de maraudage sur nos terres. Pauvre diable! qu'il coupe son fagot; je ne quitterai pas mon affût pour me donner le plaisir de le surprendre. Cependant, ma curiosité est en éveil. Je me penche hors de mon abri de feuilles, je regarde. Quelques l>ali veaux sont en vue dans l'étroite bande de ciel qui s'ouvre entre les ramures. A un tressaillement du bouquet qui suit chaque coup de cognée, l'arbre attaqué se révèle. C'est un chêne déjà adulte, d'une belle venue, un arbre bon à faire un timon de tombereau, une flèche de

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charrue. Ce n'est donc pas Pen-Mange qui opère. Peu-Mange ne laboure pas: ne récollant lien, il n'a rien à charrier. Mais alors, qui peut être le voleur? Ma curiosité redouble; il s'y mêle quelque dépit. Peu-Mange excepté, je ne connais pas d'indigent dans le pays. C'est donc un richard qui fait le coup, un paysan de cinquante, de cent mille écus, comme on en compte un certain nombre dans la paroisse. C'est tout de même un peu fort. La moutarde me monte au nez: j'en aurai le cœur net, et sur l'heure.

Doucement, à pas de loup, je vais à la découverte.

Le han! de la cognée m'oriente, et j'ai soin d'avancer pendant que le coup vibre encore, afin que le bruit des feuilles froissées n'avertisse pas le voleur de mon approche. Mais j'ai compté -ans son chien. 11 m'a subodoré, le brigand! Il bondit d'un fourré, se jette en jappant dans mes jambes.

Son maître le suit :

— Ici, Picard! derrière!

Je ne peux pas voir l'individu, mais j'ai re- ' connu la voix. C'est le nommé Birazel, un voisin avec qui nous sommes en procès depuis longtemps pour une question de bornage.

Il vient à moi, souriant, la main tendue.

— Vous êtes donc à Y espère des tourdes ? me demande-t-il. Et me montrant son fusil : J'avais là de quoi les recevoir ; mais ils ne sont pas pressés de se montrer, paraît-il. Je ne sais pas à quoi ils pensent. San&doute, ils se seront soûlés de lambrusques dans vos vignes et ils ne retrouvent pas leur chemin. Avec ça qu'il ne fait pas trop bon les attendre. Ce bois est humide en diable. Si vous n'étiez pas venu, je perdais patience...

Il dit cela d'un ton de bonhomie, aussi à Taise avec moi que s'il me faisait les honneurs de son bois et de sa chasse.

Et l'arbre? Et la cognée ? Je n'ai pas rêvé pourtant. L'arbre est là, la cognée, il l'a jetée dans un buisson. Quel toupet, ce Birazel!

— Les tourdes se méfient, ai-je répliqué. Quelqu'un leur a fait peur. Je voudrais bien savoir qui. N'avez- vous pas entendu tout à l'heure ? Ici même, de votre côté, on travaillait à abattre un arbre.

On, quelqu'un... La formule est vague ; mais Birazel me comprendra à demi-mot.

— En effet, dit-il. Il m'a semblé entendre quelque chose comme des coups de cognée dans un arbre. Les piverts, que je me suis dit, ont fini de tarauder des chênes à cette heure. Ce

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sera plutôt un chrétien, un mauvais ehrétien. De cette espèce-là, il n'en manque pas dans le pays. Mais vous vous êtes trompé de direction ; les coups partaient de l'autre côté du bois, vers la métairie d'Esquerle...

— En êtes-vous bien sur? J'aurais juré que le voleur était tout près. Je vais voir...

— A votre place, moi, je me tiendrais tranquille. Un arbre de plus ou de moins, c'est peu de chose pour vous ; et si vous pinciez l'individu, ça pourrait mal finir. C'est loin de tout ici, et il ne passe pas grand monde sur la route... Prenez garde !

Est-une leçon de prudence, est-ce un avertissement? Je vois mal la figure de Birazel, mais il a changé de ton. La parole conseille, la voix menace. L'homme, en même temps, s'est avancé sur moi; il est prêt à me barrer le passage...

Un incident a interrompu le colloque; les lourdes arrivent. Les premiers ont passé sur nos tètes, à la débandade. Par trois, par quatre, ils ont plongé derrière nous dans les taillis.

Le démon de la chasse me reprend. Je ne pense plus à l'enquête commencée, à l'altercation imminente. Je suis tout à l'affût.

— Les fourriers sont passés, me dit Birazei,

à voix basse : le régiment va être là.

Une ombre sur le ciel, un grand bruit d'ailes. Le vol tout entier s'abat sur nous. Une troupe s'est branchée, bien en vue. sur un alisier. L'arbre en est noir; il porte autant d'oiseaux que de feuilles.

— Attention! commande Birazei. Vous allez viser dans le tas à gauche, moi à droite. .Nous tirerons ensemble. Y êtes-vous? Une. deux trois !

Les deux coups partent, le gibier tombe, c' comme une pluie d'alises mûres qui dégringole de l'alisier.

Je ramasse deux morts, puis trois un peu plus loin. Birazei farcit son carnier. Mais voici un blessé qui se ^auve. je galope à sa poursuite : les ronces m'arrêtent: je n'y vois goutte.

— Laissez faire Picard! me conseille Birazei. Il a le nez fin et la bouche tondre, .le l'ai bien enseigné. Pas de danger qu'il abîme votre tourde. Il vous le mettra vivant dans la main.

Picard s'est jeté dans le hallier. Il rapporte le tourde intact, puis un autre. Mais en courant après lui, j'ai perdu de vue mon point de départ. Impossible de me retrouver à cette heure. Il fait noir devant moi comme dans la gueule du loup. Ma chasse '■>! finie, mâcha--!' aux lourdes

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et ma chasse au voleur. Je n'ai plus qu'à rentrer à la maison.

Birazel m'accompagne; il me guide dans le dédale des laillis qu'il a l'air de connaître mieux que moi. Par de menus sentiers, de simples foulées pratiquées par les chiens ou les renards, il me mène à la lisière.

Chemin faisant, il bavarde, il m'étourdit d'un tlnx de paroles: histoires de chasse, cancans du village, tout ce qui lui passe par la tète. Impossible de placer un mot. Et c'est bien ce qu'il cherche, sans doute. Il a peur que je ne reprenne la conversation au point où nous l'avons laissée ta n lot, que je ne lui demande compte de mon arbre, Et ce sont des protestations de dévouement, des offres de service. Il connaît un gîte de lièvre; il me l'indique; c'est comme si je le tenais dans mon garde-manger. En attendant le lièvre, il me t'ait cadeau de ses lourdes; je refuse, il insiste ; bon gré mal gré, il vide son carnier dans le mien. Quand nous nous séparons, nous sommes les meilleurs amis du monde.

Pourquoi pas, d'ailleurs? Coupable ou non, — je n'en aurai jamais le fin mot — Birazel n'est ni meilleur ni pire que les paysans qui m'entourent. Maraudeurs, ils le sont tous; c'est dans le sang. Le laboureur qui trace le sillon

limitrophe de son héritage ne manque pas d'écorner, du soc de la charrue, la terre du voisin. Coup de pouce involontaire ! Si le voisin est un hourgeois, tant mieux! Il ne s'apercevra pas du dommage. Dans nos pays de petite culture, la propriété bourgeoise est une enclave qui fait tache. Ces -parterres, ces pelouses, ces ombrages, offusquent l'indigène à l'égal d'une friche. C'esl de la terre morte, perdue pour le travail. Il n'en faut plus. En attendant que vienne la ruine, la vente en détail qui morcellera le domaine, on empiète, on rogne un peu chaque jour. Une poignée d'herbe que tond la vache à la lisière de la prairie, un prunier qu'on secoue en passant, pour voir si les prunes sont mûres, une javelle d'épis, une pannerée de raisins qu'on coupe en longeant le blé, en traversant la vigne, c'est autant de pris sur l'ennemi. Qu'y faire ? Fermer les yeux, manger les tourdes de Birazel, savourer la rôtie dont, en me quittant, il m'a gracieusement enseigné la recette :

— Quand vous mettrez vos tourdes à la broche, m'a-t-il conseillé, prenez une tranche de pain grillé, mettez-la tremper dans la lèchefrite ; puis, en découpant, videz l'intérieur des oiseaux, le foie, les entrailles, tout, écrasez-les sur la tartine; ajoutez une cuillerée d'huile bonne, une pincée de muscade, une goutte d'eau-do-

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vie vieille; salez, poivrez. Quand vous en aurez essayé, vous m'en direz des nouvelles.

Birazel ne m*a pas trompé; sa rôtie est tout simplement exquise. Yolé ou non, je n'ai pas perdu ma journée.

LA CORNIERE

La Barguelonne, « organe de la démocratie du Sud-Ouest, politique, littéraire et agricole, » me porte ce matin, parmi le luiras de ses correspondances cantonales, une émouvante nouvelle. Emouvante, pour moi ! Car les abonnés de cette feuille bi-hebdomadaire ne s'attendriront qu'à moitié, je l'imagine, en apprenant que « la pioche des démolisseurs est sur le point d'attaquer la partie encore subsistante des cornières (arcades) qui encadraient jadis la pi du Marché, àRiscle-sur l'Emboulas ». Plusieurs môme partageront la joie du correspondant et se féliciteront avec lui de voir disparaître « ce dé-

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bris des anciens figes qui gênait la circulation aux abords de notre marché couvert, un des mieux achalandés de la région ».

Je ne les blâme pas d'ailleurs, pas plus que je n>n veux aux conseillers municipaux qui ont décrété la suppression de la cornière, ni à l'administration départementale qui, dans un but électoral, sans doute, a ratifié leur vote. Je m'incline. Mais comment ne pas donner un regret à ce « débris », quand on est un peu débris soimême, quand on a vécu en accord avec ces pierres que va balayer demain une voirie inexorable.

Elle n'était pas si méprisable cependant l'invention de ces cornières qui abritaient aus-i bien contre les soleillées d'août que contre la bise de décembre les boutiques alignées le long de la place, tandis que, sur leurs piliers massifs, s'exhaussaient en architectures inégales les façades en pierres ou en colombage, toutes bariolées d'éeriteaux et d'enseignes : ici, les panonceaux d'un notaire : là, cliquetant à l'air, telles de légères cymbales, le platà barbe en cuivre d'un maître perruquier; plus loin, délavée, moisie, énigmatique, l'enluminure sur bois désignant l'auberge des Rois-Mai^s. et raidi, ankylosé, en emblème de la stabilité gouvernementale, le drapeau national fixé au seuil de la gendarmeue. une plaque de tôle tricolore, que dérouil-

lait et faisait grincer à grand' peine, pareille à un souffle révolutionnaire, la poussée du vent d'autan.

Face aux cornières, la halle occupait le milieu de la place : bâtisse énorme et rudimentaire, avec ses piliers de briques et sa charpente à découvert, d'où pendaient, lourdes de la poussière des siècles, des toiles d'araignée monstrueuses. Sous la halle se dressait, en bordure de la rue. l'appareil du poids public, les balances naïves, les mesures modelées dans la pierre qu'emplissaient, sous l'œil du mesureur juré, les sacs de blé ou maïs. Au centre, dans la pénombre sévère descendue de la forêt des solives, s'érigeait la tour carrée de l'hôtel-de-ville, surmontée du beffroi, du campanile à jour, d'où la cloche municipale, prisonnière dans sa cage de fer, envoyait la sonnerie lente du couvre-feu, l'appel à coups répétés, comme précipité par la peur, l'appel redoutable du tocsin, qui s'épandait en rafales sur le sommeil des campagnes rougeoyantes des lueurs d'un incendie.

La place du marché avait déjà été amputée de trois cornières, quand je vins pour la première fois, en visite, chez des parents de ma mère à Riscle-sur-l'Emboulas. Mais la halle était encore

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intacte, et, de cette construction barbare et de la cornière survivante, se dégageait une émotion de vie ancienne, de bourgeoisie patriarcale, qui s'impose à mon souvenir.

Nos parents tenaient une boutique de quincaillerie sur la place, à l'angle de la roule nationale qui va, toute droite, toute blanche, de Toulouse à Bordeaux. Vieille, très vieille boutique où la grisaille du passé se mêlait à l'ombre de la cornière. Des reflets de cuivre et d'acier, des luisants de ferblanterie étincelaient par places à l'étalage, dans les casiers rangés le long des murs, aux solives du plafond qui laissaient pendit- en grappes des assortiments d'outils ruraux et d'ustensiles de ménage. Le comptoir se carrait dans un angle de la pièce : un comptoir fruste, avec, dans l'épaisseur du chêne, une fente usée, élargie à happer les gros sous ou l'argent blanc, qu'on entendait tinter en tombant dans les profondeurs du tiroir. Les registres de commerce, in-folios bardés de parchemin, éperonnés de cuivre, s'y empilaient à côté des écritoires en liège clouées dans le bois du pupitre. Des balances minuscules, des trébuchels à peser l'or, un tas de mécaniques mystérieuses et périmées, traînaient çà et là, suggérant l'idée de négoces lointains, de transactions avec les pays d'outremer dont les monnaies se voyaient figurées sur

une vieille pancarte épinglée au mur : tableau

des monnaies étrangères.

Mes journées se passaient, trop courtes, a inventorier ces choses. Oh ! les doigts des enfants, les doigts touche-à-lout, curieux de l'âme en son des poupées, du ressort des montres ! Faute de pouvoir les entamer, je m'exerçais à soulever les lourds saumons de fonte, je m'amusais à secouer les chaînes de 1er pendues aux solives et qui rendaient, heurtées l'une contre l'autre, une plainte où mon imagination, nourrie d'irréel, cherchait l'écho des chaînes traînées par tes loups-garous et tes fantômes. Et c'était encore des perquisitions minutieuses dans les casiers, 1 exploration du monde des serrures, l'accès d<l'infini des clous, des anneaux, des pitons, catalogués, étiquetés comme un règne animal avec ses espèces, ses familles, ses genres, et, dans chaque variété du type, toutes les formes, toutes les tailles, le très petit et le très grand, des ou tilde géant ou de poupée...

La fille de la maison, Julie — plus familièrement : Liette — une élève des Dames de la Sainte Famille, en vacances comme moi, m'aidait $ découvertes. Elle était mon aînée de cinq ans : elle me protégeait ; aussi enfant que moi, d'ailleurs ; et elle s'amusait, j'en suis sûr, tout en se donnant l'air de m'amuser, quand, autour d'un

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comptoir imaginaire, nous jouions au client et a la marchande, tandis que son père, assis sur le haut tabouret de paille, derrière le vrai comptoir, alignait ses comptes, ou faisait glisser dans la fente de la tire-lire les monnaies sonnantes et trébuchâmes que lui versaient les acheteurs — contribution sou par sou à la dot qu'il amassait pour l'insouciante brunette.

Cependant nous nétions pas toujours au magasin. Il y avait les heures d'étude ou Liette et moi — Liette un peu surveillante, maîtresse répétitrice,moi écolier distrait, — nous travaillions ensemble à nos devoirs de vacances. C'étaitdans sa petite chambre, au premier, sur lejardin. De saintes images, une r\otre-Dame de Lourdes, plusieurs crucifix, diverses photographies de dames religieuses, présidaient à nos travaux. Liette m'en imposait un peu, avec son air sage — l'air du couvent — qu'elle prenait en mettant ses manches de lustrine. D'un geste, d'un clin d'œil, tout en rédigeant d'une écriture égale, réfléchie, ses corrigés et ses dictées de participes, elle arrêtait une envie de bailler qui me venait, elle faisait rentrer dans l'ordre mes bras qui s'étiraient en protestation contre l'insipide besogne ; elle m'obligeait à baisser vers le cahier mes yeux qui s'oubliaient à suivre le vol d'une abeille attirée par la bonne odeur des raisins

muscats épanouis en festons au bord de la fenêtre. Au besoin, elle m'aidait à compulser mes dictionnaires, elle rectifiait mon orthographe, et quand j'avais aligné suffisamment de noir sur le blanc de la page commencée, elle me récompensait à sa manière : un bonbon, un baiser ; baiser de grande sœur, de petite mère ? de cousine plutôt ; car ses baisers si chauds, si appuyés, n'avaient pas — autant qu'il m'en souvienne — la saveur accoutumée des embrassades maternelles.

Je ne m'attardais pas, d'ailleurs, à ces analyses. La corvée finie, j'avais hâte de sortir, de flâner, de voisiner sous la cornière.

Heure charmante! La chaleur est tombée, le brasier est éteint. Des souffles montent du canal qui file entre les verdures frissonnantes des peupliers, vers les lointains dorés de la plaine; ils soulèvent en spirales éphémères la poussière blanche de la route. Les tendelets de coutil palpitent à la terrasse des cafés. Les boutiques s'ouvrent; les boutiquiers font la causette, debout, adossés au montant de leur porte; des bandes d'enfants, pieds nus, virent en farandole, exhalent leur joie de vivre avec de longs cris de la gorge qui se mêlent aux cris des mar-

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tiflets. Déserle, tout à l'heure, lu cornière se peuple de bourgeois qui déambulent, deux à deux, la cigarette au bec, d'un bout à l'autre des arceaux. M. Canitrot, le pharmacien, en négligé d'intérieur, la calotte grecque sur l'oreille, s'est évadé de son officine; M. Gantobre, le notaire, évapore au grand air l'odeur du papier timbré. La journée est finie. C'est le moment de bavarder. On bavarde, on politique. Libéraux ou ventrus, les bons capacitaires discutent les derniers votes de la Chambre, cabalent en faveur de Thiers ou de Guizot. Le télégraphe aérien a gesticulé la veille; signe probable de quelque dislocation ministérielle. La malleposte de Paris portera tout à l'heure avec le Constitutionnel ou le National l'événement du jour, le dernier article d'Armand Marrast, le dernier discours de Lamartine. Et, justement, la voici , la malle-poste , qui pointe, imperceptible au bas de la montée; elle grandit, elle s'enfle, elle arrive. Les grelots tintent, le fouet parle, les chiens jappent; la trompette du conducteur promulgue sa fanfare. C'est le relai. Des têtes de voyageurs apparaissent aux portières; cette figure rasée, cravatée haut? quelque fonctionnaire qui vient de solliciter de l'avancement à Paris; et cette moustache libérale, ce foulard à bouts flottants sur un gilet à la Robespierre?

:,s PETITES GENS

Gaudissart, l'illustre Gaudissart qui va révéler

au chef-lieu les merveilles de l'Epicerie et les conquêtes du Progrès.

C'est la civilisation qui passe, c'est la politique, c'est l'histoire. Minute imposante! Mais déjà le conducteur a repris sa place à l'impériale, le postillon a rassemblé ses guides. En route! Dans le tumulte des sonnailles, dans le fr des roues, la malle-poste s'en va, portée sur l'aile de la fanfare que le coup de l'étrier bu par le conducteur fait plus retentissante. Le spectacle est fini. Un moment secouée, boulevei par le météore, la cornière est retombée au calme de la vie quotidienne. Lentement, à petit pas, M. Cantobre et M. Canitrot ont recommencé leur navette d'un bout à l'autre des arceaux. L'épicier, l'horloger ont repris leur bavardage interrompu au seuil de leurs boutiques: les rondes d'enfants tournent de nouveau, légères comme des vols de moucherons, dans les rayons obliques du soleil. Les chiens aussi, ameutés au bruit de la fanfare, sont revenus à leurs postes, assis gravement en sentinelle sur le pas des magasins, ou bien occupés à suivre, tète basse, la promenade de leurs maîtres — auditeurs discrets des prouesses de cli racontées devant eux, et qu'ils ne peuvent pas démentir.

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Le jour baisse, cependant, la cornière peu à I eu s'obscurcit, ce n'est plus bientôt qu'une sorte de corridor noir, où s'encadre, aux extrémités, la pâleur du crépuscule. La nuit vient. Vangelus^ qui descend en notes graves du clocher voisin, annonce l'heure du souper. Les promeneurs rentrent l'un après l'autre, les magasins se ferment. Des odeurs appétissantes sortent des arrière-boutiques : odeurs de daube longuement mijotée dans les aromates, odeur forestière des champignons relevés d'ail. Le couvert es! dressé sous le rond de clarté de la lampe familliale, et, à travers les vitres de la devanture, le> dîneurs, les dîneuses apparaissent la serviette au menton, penchés vers les nourritures — ombres chinoises découpées en noir sur la blancheur des rideaux.

Le dîner nous attend, nous aussi; on nous hèle :

— Licite? Emile?

Oh! la gaieté de ces repas du soir! la gaieté bourgeoise de jadis, alimentée parles chansons de Béranger, que les convives pouvaient lire, paroles et musique, imprimées en couleurs sur leurs assiettes. On buvait, on chantait au dessert, on battait la mesure sur les verres où moussait la blanquette, amie du rire. La lune entrait quelquefois par la porte vitrée ouverte

sur la fraîcheur du jardin, d'où la servante nous portait, cueillis à la minute, les muscats imbibés de la rosée naissante. Puis, c'était, la chaise en équilibre adossée au mur, la veillée sous la cornière, dans le mystère des arceaux, lac de ténèbres où tremblait le reflet incertain d'un réverbère, où brasi liait le foyer d'une cigarette, d'une pipe lentement savourée. Et les conversations allaient leur train; confidences à voix basse d'amoureux, bavardages de vieilles gens. coupés de silences, pendant lesquels on entendait venir de loin, des campagnes ensommeillées, le coassement monotone des rainettes. Et brusquement, à deux pas, éclataient les cuivres d'une fanfare. L'harmonie des Enfants de Riscle répétait dans la grande salle de la mairie voisine une marche, un pas redoublé, numéro sensationnel du programme des réjouissances, arrêté pour la fête patronale.

Le grand jour approchait. Dès la veille, la ville se pavoisait de drapeaux, de lanternes vénitiennes suspendues enguirlandes tricolores. La nuit venue, le cortège de la retraite aux flambeaux sortait de la mairie, bannière au vent, au son des ophicléides et des petits bugles. Le lendemain, dès l'aube, la cornière était envahie. Les faiseuses de crubelets, les débitants de limonade et de sucres d'orge installaient leurs

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cuisines, leurs laboratoires en plein vent. Peuple et bourgeois, les habitants de Riscle, avertis par les détonations de la coule uvrine municipale, se répandaient sur la place, dans 1»'^ rues. Les jardinières, les chariots, versaient au seuil des auberges des grappes reluisantes de campagnards endimanchés. D'heure en heure, croissait, s'exaltait le tumulte de la fête. Déjà, sous la halle, l'emboise et le tambour préludaient, appelaient la jeunesse à la danse. Un charlatan, debout sur le siège d'un carrosse de féerie, débitait son boniment avec accompagnement de grosse caisse; des saltimbanques en maillot rose, un paillasse loqueteux, des ballerines en jupon court paradai (Mit sur l'estrade d'une baraque; et ces musiques discordantes se perdaient dans le fracas des cloches qui invitaient les fidèles à la grand 'm esse...

L'heure du déjeuner interrompait à peine le tapage. Il reprenait aussitôt après, accru par la fumée du vin, par la chaleur des nourritures. Chaque famille sortail alors ses invités, exhibait l'orgueil des toilettes dominicales. Des groupes se toisaient en concurrence de luxe, en rivalité de castes.

Ignorants de ces vanités, nous ne pensions, Liette et moi, qu'à nous amuser, à remplir nos yeux et nos oreilles de merveilles de la fête...

Et c'était l'éblouissement des baraques, l'émotion des pantomimes, la lièvre du tourniquet pauvre devant lequel nous nous plantions an- tssés, dans l'attente du couteau convoité, du sac de bonbons que frôlait, sans s'arrêter, hélas ! la roue décevante... Oh ! mes sensations de ce jour-là, sije pouvais les ressentir encore ! si je pouvais retrouver au bout de mes doigts l'étreinte des doigts de Lielte qui me gardait, qui me serrait contre elle de peur de me perdre dans la foule ! Et notre baiser du lendemain, le baiser de l'adieu, devant la cornière, sur le marchepied de la diligence, si je pouvais en ressaisir la caresse tiède sur ma joue, sur mes lèvre- '.

Quarante ans avaient passé sur ces souvenirs, quand j'ai revu Riscle-sur-TEmboulas. Cb et Liens, tout avait changé. Licite était mariée, établie ailleurs, mère, bientôt grand-mère. Ses parents étaient morts. Le magasin était là toujours, mais réparé, transformé à la moderne. avec de belles glaces sans tain et des nouveautés à l'étalage. La vieille halle avait disparu ; la cornière elle-même, soigneusement recrépie, était à peine reconnaissable. Plus de nids d'hirondelles posés en cul-de-lampe à l'angle des arceaux, plus d'enseignes ingénues, plus

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de promenades à pas comptés de bourgeois lisant leur journal, ni de bavardage de boutiquiers au seuil des boutiques : une cornière morne correcte, silencieuse... Le cbemin de fer avait fait son œuvre. Riscle, peu à peu, s'était orienté vers la gare. La vie, le mouvement étaient là : là, les bùlels nouveaux, les magasins achalandés, le cercle où les bourgeois s'enfermaient à présent, au lieu de politiquer en plein air, sous la cornière.

Oh ! la mélancolie du revoir ! Oh ! mes pas attristés sous les arceaux, ma confrontation avec la boutique, avec le jardin de mon enfance ! Où étais-tu, Liette ? et vous, promeneurs de jadis, paisibles fantômes en redingote et en bonnet grec. M. Canitrot, M. Cantobre, où étiez-vous ?

Un soir, me fut-il conté, un soir de lévrier, où, plantés selon votre habitude au coin de la cornière, la main en visière devant les yeux, vous regardiez venir, dans l'éblouissement du soleil horizontal, la quotidienne malle-posle, elle vous apparut toute pavoisée de drapeaux, vertigineuse, insolite. La malle-poste vous portait ce jour-là une stupéfiante nouvelle. Paris était en révolution, Louis- Philippe avait pris la tuile. Un vent d'enthousiasme passait sur la Fiance entière. La malle-poste hurlaitla Marseil-

laise. D'un geste héroïque, vous soulevâtes alors votre calotte, monsieur Cantobre, votre calotte à gland d'or brodée par la main fidèle d'une épouse ; à l'unisson des patriotes de la malleposte, vous criâtes : « Vive la République ! » Oh ! sage tabellion, cher monsieur Canitrot, ce que vous acclamiez ce jour-là dans l'innocence de votre âme, de votre belle âme libérale et naïve, c'était — vous ne vous en doutiez pas — c'était la fin de la bourgeoisie, c'était aussi, hélas ! la fin prochaine de la cornière.

Pendant quatre mois, quatre longs mois d'hiver. l'Ancienne est restée enfermée, assise au coin de l'àtre, en son logis du Trumel. Autour d'elle, dans la chambre vaste, c'était tantôt l'obscurité, le silence, tantôt, à l'heure des repas, avec la musique des sabots sur les dalles, le coup de lumière de la porte grande ouverte à l'entrée des gens de la ferme, goujats et goujates, portant imprégnée à leurs hardes l'odeur de la saison, l'odeur des feuilles mortes et des terres mouillées. Elle, tout le temps immobile, la tête enfoncée sous le foulard d'indienne, obscure et vague en la pénombre de la haute et pro-

fonde cheminée, sans autre signe de vie que le tremblement des mains occupées, quand y consentaient les douleurs, au balbutiement du tricot, du chapelet.

Quatre mois ! Maintenant mars est revenu, la saison va changer. La chouette appelle à voix très douce, mystérieuse, dans les crépuscules, le vent de la sève fait pleurer les écorces, les eaux printanières chantent au fond des combes et dégourdis de leur sommeil, les mulots se poursuivent la nuit aux branches luisantes de clair de lune.

L'Ancienne s'éveille aussi peuà peu ; ses yeux appesantis, pleins de rêves, s'ouvrent à la clarté de la vitre, illuminée du soleil blanc du printemps.

La lumière l'appelle.

Elle se lève.

Lentement, péniblement, appuyée de ses mains gourdes, à l'évier, à la table, elle vt: vers la porte, elle la pousse.

Oh. combien plus vieille maintenant, plus décrépite à la jeune lumière de mars !

Sa tête branle, ses mains tremblent, ses yeux clignotent. Elle hésite éblouie, sur le seuil. Devant elle le près et le loin se confondent, les fûts noirs, ravinés, des chênes tout proches et sous les branches basses, la fuite vertigineuse des

pentes, tout se mêle d'abord en une brouillée confuse. 11 faut un effort de la volonté, de la mémoire, pour que se recompose, s'ordonne de nouveau l'horizon familier.

Elle le revoit enfin; les champs autour de la maison se limitent, se nomment, et se nomment aussi, se précisent en leur place, les hameaux, les clochers voisins.

Voici, récrépie à neuf, l'église paroissiale et son clocher plat, troué comme un masque par l'embrasure des cloches, et au pied de l'église, le cimetière rouilleux, noir de cyprès, le cimetière où, triste mère, elle a accompagné ses quatre enfants, où, triste veuve, elle a fait la conduite dernière à son mari.

A côle, celte tour carrée épaisse et courte, au sommet d'un tertre de marne blanche et de lavande, c'est .Notre-Dame des Misères, la muraille sainte, vers laquelle se sont tendues en vain ses mains de désespérée.

En face, au revers opposé de la combe, se

montrent le pigeonnier blanc et la galerie à

claire-voie de la maison paternelle, et les

champs étages, l'argile blonde où se sont mou-

<>s premiers pas.

Que d'autres pas, depuis, que de traces laissées par elle dans les chemins blancs ombrés de chênes, dans les glèbes pierreuses ou grasses,

aux pentes des collines, au profond des combes et des vallées!

Bâton en main, — une aiguillade cassée qu'elle vient de ramasser à terre, — la vieille s'avance, et le goût de la terre lui revient avec la gaieté de la lumière, avec l'odeur de l'herbe nouvelle, évocatrice des printemps défunts.

Avide, elle longe le mur du four, elle gagne l'appui du pailler, de la haute meule en ogive, qui, accotée à la fourche d'un chêne, se dresse hardiment au bord du coteau.

La paille est tiède, luisante de soleil, animée d'existences qui s'éveillent : piailleries de moineaux, fuites de lézards, ronronnements de chats en sommeil.

L'Ancienne se secoue, elle aussi. La flamme du soleil l'excite. Elle quitte l'abri du pailler; de son pas lent de ressuscitée, elle traverse le jardin.

— Où allez- vous, maîtresse?

C'est le métayer qui interroge, interrogé à son tour.

— Toi, que fais-tu?

— Avec un vieux fond de barrique, je fais un toit à la ruche. Les pluies de l'hiver avaient fini de pourrir l'autre. Et vous, vous allez loin, comme ça, l'Ancienne?

— Jusqu'au chêne.

Le jardin, le verger; des fleurs nouvelles sur de vieux arbres, le blanc ingénu des pétales sur le noir des écorces, le vert tendre des pousses sur la sévérité des broussailles. Les buis amers s'attendrissent de fleurs jaunes, les amandiers calcinés se couronnent de blanc comme pour des épousailles. Partout, la vie éclate. L'herbe morte a les violettes, les murailles l'or des giroflées, les branches nues le sang rouge ou jaune de la sève.

L'Ancienne descend.

Et devant elle l'horizon se rétrécit, les hautes falaises porteuses de clochers disparaissent; soudaines, presque immédiates, des croupes s'arrondissent, des combelles se creusent en forme de berceaux, et tantôt, selon les volontés de la terre, ce sont des rangs de vigne, des alignements de souches, où les larmes de la sève pleurent au moignon des sarments, tantôt frileuses, tournées vers le soleil, des fèves qui vont fleurir, et tantôt encore, dans une rudesse de la pente, une friche où quelque chêne, branché bas, crispé sur le tuf, garde, comme un berger inquiet, le pauvre troupeau des genévriers et des ronces.

L'Ancienne descend. Et voici surgir au-devant d'elle, du fond de la combe, celui qu'elle vient visiter : le chêne.

Un pas encore, et de la base au faite il appa-

raît tout entier. Formidable et paisible, il s'éi

échelon par échelon, avec la complication des maîtresses branches, avec l'enchevêtrement léger des ramures, il monte, il s'étale, il règne. Les autres arbres à côté, charmes, ormeaux, tilleuls, quelques-uns déjà vieux cependant, rongés de mousse, atteignent à peine à fourche la plus basse. Plus humbles, comme un peuple enfanlin. les chêne teaux nés de semences fourmillent à ses pieds, et lui. l'ancêtre, les garde sous la retombée de ses frondes, pareilles à des mains bénissantes.

Rigide, en sa nudité d'hiver, sans un tressaillement encore, sans une fumée de vie à travers sa mâture noire, il emplit la combe natale.

Les moissons, à l'été, s'étiolent à sa base et plus haut, sur les pentes, les pampres s'étirent en l'air, désespérés, étoulfés par l'ombre de branches latérale-.

L'Ancienne s'est arrêtée. La main en ab.at-jour devant les veux, elle dévisage le monstre.

Il est le même, invariablement le même.

Tel elle l'a connu enfant, ramasseuse de glands ou gardeuse d'ouailles, tel, après non et deux hivers, elle le retrouve aujourd'hui.

Si changée, elle, depuis ces quatre derniermois, plus cassée, encore plus courte de souffle, plus hésitante du geste; lui pareil, identique.

sans une ride de plus à l'écorce, sans une brindille de moins au bouquet. Les violences de l'autan, les brutalités de la bourrasque n'ont fait que lu bercer comme des chansons de nourrice.

Labouré deux l'ois en vingt ans par la foudre, . ébranlé, il a cicatrise ses plaies, bouché nies, réparé ses gouttières.

Il est immuable, il est éternel.

Et pourtant, non. Le vent ne peut rien contre lui, ni le feu du ciel, ni l'âge, mais, plus danoise, la main de l'homme le menace. Des yeux de lucre se sont posés sur lui, ont toisé, dépecé, monnayé d'avance son cadavre. Entre la cognée du bûcberon et lui, il n'y a que la volonté de celle qui le regarde, du haut du tertre : la volonté de l'Ancienne. Seule, l'amitié (1 cette mourante le fait vivre. Elle l'a toujours vu là, elle ne veut pas qu'on le touche. Mais elle disparue, sur l'heure, le chêne disparaîtra.

Heureusement, l'Ancienne n'a pas renoncé à vi\ re. Même la belle santé du chêne l'encourage. Elle et L'arbre, ils vieilliront, ils s'éterniseront ensemble. Un espoir superstitieux la fait descendre vers le colosse, et là, avec des doigts pieux, elle palpe l'écorce ; recueillie, elle écoute la musique que les hautes brindilles rendent, caressées par les brises printanières.

De l'autrefois flotte en même temps devant

elle; des souvenirs tièdes, des parcelles de vie affluent à sa mémoire, évoqués, attestés par le grave et cordial témoin.

L'enfance, le temps des cueillettes pour rire, des maraudes, des amitiés autour des feux de bois mort, le temps des joncs tressés, des chapelets de fleurs pour des coquetteries ingénues, et des quenouilles filées, et des chansons envoyées à tue-tête, des chansons déchireuses de l'aube.

Et déjà il est fini, le rêve. Voilà la petite en journée, à gagner son pain chez le maître du chêne, chez le père de Jean- Pierre, de son Jean- Pierre. Et c'est la saison d'aimer, la saison des œillades et des rubans et des danses au soleil, et des retours lents dans les sentiers crépusculaires.

Et, tout de suite, les violons de la noce à peine tus, a peine flétrie la jonchée du cortège, elle commence, la rude vie du ménage, du travail en champs, des bras levés pour les faucilles.

Soixante et dix ans de labeurs, de bataille avec la terre, de longs soucis, de courtes joie-...

Et les enfants sont morts. Et Jean-Pierre est parti. El l'âge est venu. La veuve s'est faile Y Ancienne; une ruine.

Mais cette ruine résiste encore. Elle a tenu coup à l'hiver; elle veut profiter du printemps.

A se reposer là, sur la mousse tiède, au pied de l'arbre, de la force lui est revenue, comme une émanation du colosse.

Vaillante, presque allègre, elle se relève, elle reprend le chemin du Trumel.

Longue, lente remontée, amusée aux riens de la culture, aux revenez-y du souvenir qui, à tout bout de champ, tirent la vieille femme en arrière. Et, à chaque pause, un regard vers le chêne, toujours plus haut, plus puissant, avec ses branches étalée.?, essorées comme pour raccompagner la visiteuse.

L'Ancienne monte. Encore une pause, une autre encore, elle touche au sommet du coteau.

Le chêne va disparaître.

Une dernière fois elle se tourne vers l'arbre.

Le soleil, plongeant en face, rougeoie, comme un fruit mûr à travers les branches.

Et sur la pourpre du couchant, la figure de l'ancêtre apparaît, grave, triomphante.

Grave aussi, l'Ancienne le salue d'un adieu de sa main tremblante.

Et l'arbre lui répond.

Comme un geste, son ombre, plus longue à mesure que le soleil s'abaisse, s'allonge encore, s'étire jusqu'à ce qu'elle ait touché la tête vénérable qui le défend contre la mort.

L'HOSPICE DE RIEUMAJOU

C'est, au fond de la vallée d'Aure. à l'extrémité d'une gorge étroite emplie du tumulte des gaves et de la fumée des cascades, dans un val silencieux, une maison basse, adossée à la montagne. Même à la belle saison, dans la joie du soleil, l'endroit est d'un aspect sévère. A la fraîcheur des sapinières, où nous cheminons depuis Tramesaïgues, a succédé brusquement la nudité des rochers, l'aridité des pierrailles, où se penche la hampe défleurie des digitales, où s'accrochent quelques pins rouges déjetés, tordu:?, entêtés à vivre. D'une déchirure au ilanc du pacage coulent comme d'une plaie béante

L'HOSPICE DE R1EUMAJOU 75

des ruisseaux de débris; des squelettes d'arbres gisent dans l'herbe, blancs ossuaires qui attestent la colère des avalanches. Et sur ce spectacle de désolation et de ruines plane un morne amphithéâtre de sommets ébréchés : le pic d'Ourdisset, le tuquet de Caouarère, âpres figures, plus âpres sur la splendeur du ciel...

Le logis est en accord avec le paysage : fruste et massive bâtisse, forteresse contre l'assaut des éléments, mais fatiguée déjà, usée, triste avec ses murailles rongées d'humidité, ses portes disjointes, son toit infléchi sous le poids des neiges hiémales. Triste et vénérable, cette nudité nous émeut davantage que le joli mensonge des villes d'eaux, décor fragile et somptueux, jeté sur les misères et sur les grandeurs de la vie montagnarde. La vraie vie, elle est là, autour di- nous. Elle est avec les pâtres dans la solitude de l'estibe, avec les faucheurs et les faneuses suspendus aux lambeaux de prairies qui luisent là-haut, dans le noir des sapinières; elle est avec \v> muletiers et les porte-balles aragonais, active fourmilière, qui grimpe à l'escalade des hourguettes et des ports, avec les habits verts en tournée, menant leur chasse à l'homme à travers les périls de la frontière, et les chasseurs d'izards à l'affût au seuil des couloirs de neige, immobiles dans l'embuscade des rochers. Rudes

existences, minces salaires et, par surcroit, à toute minute, en toute saison, la menace de la bourrasque, l'incertitude du sentier qui s'efface, du gouffre qui guette.

L'hospice est la bouée de salut jetée à ces naufragés de l'orage et de la nuit.

A l'heure où nous y arrivons, enfiévrés de soleil, asphyxiés par l'air de fournaise qui chauffe daus cette cuve sans issue, la compagnie est déjà nombreuse dans la baraque. Un groupe d'Aragonais nous regarde venir, la cigarette au bec, appuyés de l'épaule au linteau de la porle, majeslueux et sordides; dans l'ouverlure étroite d'une fenêtre se pressent des têt^s rieuses de jeunes filles, coiffées du foulard pyrénéen; une servante lave son linge au coulant d'eau pure qui bondit à travers le fumier de la cour; des mules harnachées piaffent dans la fiente noire qui s'étale. En équilibre sur des pierres branlantes, nous franchissons le cloaque, nous pénétrons dans l'obscurité de la grande salle. Des planches de sapin dressées en lit de camp de chaque côté de l'ample cheminée où brûlent quelques souches de pins rouges, c'est le dortoir des voyageurs ; une table boiteuse et des bancs luisants d'usure, ce doit être le réfectoire; des panetières de berger pendent aux murs, à torre traînent des seaux de cuivre, des seilles en bois

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