‹ Petites gensChapitre 4 sur 8 · L'HOSPICE OE RÏELIMA.IOU · texte numérisé non relu

L'HOSPICE OE RÏELIMA.IOU

de frêne, des ustensiles à baraler le lait, à presser le fromage; et, sur ce fouillis, dans la pénombre où le jour du dehors lutte contre l'enduit de fumée qui endeuille les murs et les solives, s'ébauchent des attitudes de pâtres accroupis, le dos au feu, des gestes de fromager occupé à pétrir sa pâte...

Cependant, nous avons déballé le sac aux provisions, nous avons étalé sur la table les œufs durs et le poulet froid traditionnels. L'hôlelier y joindra le supplément d'une jatte de lait caillé. Volontiers aussi, il nous permet Ira de troquer notre pain blanc contre une miche de pain de seigle, boulangé de ses mains, qui nous donnera l'illusion de communier avec la vie montagnarde. Bredouillard et loquace, avec des yeux fureteurs dans une figure creuse, ombrée d'une barbe rance, l'homme s'excuse en son français du mauvais gîte et de l'hospitalité médiocre. Il n'est pas propriétaire, mais fermier de l'Hospice. La maison, la sapinière au-dessus, et Yeslibe (le pacage) appartiennent à Saint-Lary et à Saillan, deux communes de la vallée d'Aure. 11 leur paie une redevance annuelle de six cents francs. Moyennant quoi, il exerce un droit de péage sur les marchandises et les bes-

tiaux qui passent par l'Hospice. Tant par tête de mouton ou de mulet, tant par ballot de laine, tant pour la place au lit de camp et pour l'écot du diner. Le tarif, visé par l'administration et affiché sur la porte afin que nul n'en ignore, est des plus modérés d'ailleurs, si j'en juge par le prix du repas : deux sous la ratatouille de suif et de lard dont s'accommode la sobriété espagnole.

Le fermier n'est pas médiocrement fier de cette estampille officielle qui le hausse à la dignité d'un fonctionnaire.

Cependant l'honneur, si grand qu'il soit, ne l'empêche pas de sentir le poids de la redevance.

— Six cents francs à ramasser, c'est dur, mes braves messieurs, se plaint-il. Quand la laine va, quand le mulet donne, on s'en tire encore. Mais, cette année, la misère est grande ; nous ne voyons personne. Le jour venu, nous ne pourrons pourtant pas nous présenter devant le percepteur les moins vides.

Est-ce uniquement l'inquiétude de ce mauvais moment en perspective, qui fait que le fermier s'interrompt pour se gratter la tète? La saleté du logis suffirait à motiver le geste. Mais le brave homme a repris ses doléances. Autre ennui : l'obligation de ne pas quitter son poste du pre-

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mier de Tan à la Saint-Sylvestre. Deux jours de congé en tout, ce n'est pas trop.

— L'été, passe encore, luidis-je ; il vous tombe toujours quelque visite; mais l'hiver, avec la neige...

— C'est vrai que nous la voyons de près, ici. La nuit, pendant que nous dormons, elle monte quelquefois plus haut que l'appui de la fenêtre. Quand le jour arrive, il faut prendre la pelle et la pioche et déblayer le sentier jusqu'à la fontaine, si nous ne voulons pas mourir de soif, nous et notre bétail.

— Et pour vous ravitailler, quand la bourrasque se prolonge, ça ne doit pas être facile...

— D'abord, nous avons des vivres en réserve, du pain, du lard, >ans compter le lait de vache et quelque fiole d'anis espagnol pour nous réchauffer les intérieurs. Puis le change-lune arrive, la balaguère le vent d'Espagne) se met à souffler du haut du port ; la neige fond, le chemin est libre; ou bien c'est la gelée qui durcit la neige, et c'est encore mieux alors ; vous pouvez passer où il vous plaît.

— N'empêche que les passants doivent être rares. La nuit, si l'on gratte à la porte, vous ne -avez pas au juste si c'est un ours ou un chrétien...

— Des gens de chez nous, du côté de la France,

il n'en monte guère ; mais ces Aragonais ont le diable au corps. Il n'y a pas de jour qu'il n'en grimpe quelqu'un de la vallée de Gistaïn ou de Cinquetta, quelque pauvre hère, chassé par la faim, qui va chercher du travail en France. Ils arrivent bleus de froid, transis jusqu'à l'os... quand ils ne restent pas en route. Et alors, ce n'est pas le plus beau de mon affaire. Ceux qui meurent de ce côté-ci de la frontière, mon cahier des charges m'oblige à les enterrer à mes frais. De fermier, je passe croque-mort et fossoyeur. Oh ! vous pensez bien que la cérémonie n'est pas longue. Pas de curé, pas de chantre. Quand j'ai découvert le monsieur, je lui passe une corde autour du cou. et ahi donc ! Je le charrie jusqu'au cimetière.

— Vous avez donc un cimetière, ici ?

— Ici et là. Quand la "neige porte et que ia glissade est aisée, je les enterre de l'autre côté du gave d'Ourdisseto. La terre est douce par là ; le trou est creusé dans cinq minutes.

— Et le linceul, et la bière?

Le fermier hausse les épaules.

— Les morts ne sont pas exigeants, expliqua t-il. D'ailleurs, quel linceul pourrait-on leur donner qui fût plus propre et plus blanc que la neige où je les enveloppe : quelle caisse plus solide que les parois du rocher? Ils sont bien, là.

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Je roule une pierre dessus, un signe de croix, et tout est dit.

Un éclair, un coup de tonnerre ont interrompu nos bavardages. Notre déjeuner est fini; nous nous hâtons de quitter la table pour courir à la porte. Le temps s'est gâté pendant que nous mangions ; les nuages ont envahi le val de Rieumajou ; des vapeurs montent vers les cimes invisibles du Caouarère et de l'Ourdisseto.

L'orage arrive... Non; un grain seulement, nous rassure le fermier. Et pour passer le temps, tandis que l'averse fouette les vitres, il nous invite à visiter sa baraque : trois chambres délabrées, sordides, dont les enduits s'effritent, dont les planchers s'effondrent. Dans la dernière de ces chambres, près de l'étable, campe toute une famille de baigneurs, des gens de Bourisp, qui sont venus faire une saison d'eau ferrugineuse, à la source de l'hospice: le père, la mère, cinq enfants, de la marmaille en sabot, deux jeunes filles — celles que nous avions aperçues à la fenêtre — deux beautés pyrénéennes, flétries de lymphes, tarées de scrofules... Tout ce monde couche dans le même lit, un lit immense, qui nous fait penserai! Petit Poucet, au lit légendaire

où dorment les sept filles de l'OgTe, les sept tètes couronnées, alignées sur le traversin.

Le fermier peste, non sans raison, contre la vétusté du logis, l'incurie des propriétaires. Pas un sou de réparations depuis plus de soixante ans ! Avec une ou deux chambres propres à offrir, il pourrait se faire une bonne clientèle de touristes et de baigneurs.

— Les excursions ne manquent pas aux environs, nous explique-t-il. et notre source ferrugineuse n'a pas sa pareille aux Pyrénées. S'ils la connaissaient, les malades feraient queue à la buvette. Et j'en sais une autre... Rien que de l'eau claire, celle-là. mais quelle eau ! aussi froide que la glace et si légère ! C'est mon remède à moi. quand je me trouve incommodé : un verre ou deux à jeun, ça m'enlève la maladie comme avec la main. Mais ce n'est rien d'en parler: vous en lâterez tout à l'heure : elle est sur votre chemin. Voilà que l'averse a fini de tomber: les nuages remontent : je vais vous conduire jusquelà. Vous verrez, quand vous en aurez avalé un verre, vous ne serez plus les mêmes. Plu> de fatigue. Vos jambes vous porteront toutes seules ;i Tramesaïgues.

Non- en avons bu, de cette eau miraculeuse ; non- en avons bu et nos jambes ne nous ont pas portés toutes seules à Tramesaïgues; nous les y

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avons aidées quelque peu. La source est limpide et fraîche, voilà tout.

— Dommage qu'on ne puisse pas la transporter a Paris ! Quel argent on ferait ! a soupiré le fermier eu prenant congé de nous.

Regret naïf! Et pourtant !... Ne sommes-nous pas ici dans le pays du miracle? La source n'ira pas à Paris, pas même en bouteille ; sa fraîcheur risquerait de s'évaporer en route. Mais pourquoi Paris n'irait-il pas à la source? Pourquoilanaïade de l'Hospice n'aurait-elle pas la même fortune que ses illustres voisines de Barèges ou de Cauterets? Si âpre, si déserte soit-elle, la gorge du Rieumajou n'en est pas moins une des voies de pénétration indiquées pour la ligne ferrée qui, tôt ou tard, traversera les Pyrénées-Centrales? Qui sait si le fracas des express, le sifflet des locomotives ne domineront pas un jour la voie sauvage des torrents? Qui sait si les villas de marbre, les hôtels pourvus de tables d'hôte somptueuses, ne remplaceront pas la misérable bicoque de l'Hospice et les dîners à deux sous par UHe ?

C'est aujourd'hui la Saint-Martin, le jour où, selon l'ancien usage du pays, les métayers changent de maîtres et les terres de tenanciers. Depuis le matin, la métairie est sens dessus dessous. On déménage. Sur les charrettes à bœufs qui attendent, attelées, devant la porte, s'entasse le mobilier rustique : l'horloge à poids, la traditionnelle armoire de noyer qui garde entre les piles de draps le bas de laine voué aux économies du ménage, le lit de noces des vieux parents qui a été dans la suite des âges lit de naissance et lit de mort. On a chargé les ustensiles de cuisine, la poêle rongée d'usure où saute joyeuse-

ment l'omelette pascale, la marmite employée selon les heures à préparer le tourin familial ou la pâtée des pourceaux. On a décroché les images de piété, les photographies pendues aux murs, pauvres reliques du passé qui suivront l'exode de ces nomades vers le douteux avenir.

Les nippes, la vaisselle tout est casé; on va partir. L'Ancienne, l'aïeule en cheveux hlancs, a été hissée tant bien que mal sur une paillasse éventrée ; indifférente, étrangère à ce qui se passe, elle continue à filer sa quenouille, et il semble, tant elle est cassée et décrépite, que c'est le fil de sa vie qui tourne, qui se tord, prêt à se rompre, à la pointe de son fuseau. Sa bru est assise près d'elle, une femme triste en habits de veuve, qui tient un enfant, un marmot encore en jupes de fille, allongé sur ses ux.

Le père est mort des fièvres au printemps dernier, et c'est parce qu'il n'était plus là, parce que sans lui ils ne pouvaient pas suffire à la culture, que les maîtres leur ont signifié leur i ongé. Elle a pleuré, la veuve; elle ne pleure plus: il faut bien vivre! Elle s'est fatiguée à vider la maison, elle est lasse. Avant de monter sur la charrette, elle a cueilli un brin de basilic au jardin ; elle le respire en écoutant sans y répondre le bavardage de l'enfant, qui, de ses

doigts passés entre les barreaux de leur cage, s'amuse à tourmenter une nichée de lapins.

Les hommes, le beau-frère, l'aïeul, sont résignés, eux aussi. La vie, la dure vie des mercenaires de campagne les a façonnés depuis longtemps à ces départs. Qu'ils gagnent leur pain ici ou ailleurs, peu leur importe. Ils sont des étrangers, des passants d'une heure sur cette glèbe qu'ils ont nourrie, qu'ils ont fécondée de leurs sueurs. Les maîtres vendangeront la vigne qu'ils ont labourée, se reposeront à l'ombre des arbres qu'ils ont plantés. C'est la loi. Bien ou mal ordonnées, les choses se sont toujours passées ainsi ; tant que le monde sera monde, elles ne se passeront pas autrement. Sans une velléité, sans un geste de révolte, ils vont partir, inconscients de leur servitude autant que les animaux qu'ils emmènent avec eux, ;iutant que les lapins dans leur cage, que le chien, le /abri efflanqué qui jappe, qui gambade à la tète du convoi.

Seul, dans cette petite troupe docile au destin, une créature résiste, se refuse, malgré la consigne, à quitter la maison. De son poste habituel, au coin de l'àtre, dans les cendres, le chat, un certain Raton à poils courts, à queue courte, a

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surveillé les préparatifs du départ; puis, quand il a vu que la maison se démeublait, quand il a compris L'exode prochain, il s'est mis à rôder, à tourner autour des maîtres. Bousculé, il revenait, il se frottait à leurs jambes avec des miaulements d'inquiétude. Et ce manège a duré jusqu'à -ce que la métayère, autant pour se débarrasser de ses importunités que pour s'assurer de sa personne, ait essayé de mettre la main sur lui, de l'enfermer dans un panier. Enfermé ! ce n'était pas l'affaire de Raton ; il a flairé le coup, détalé prestement. Traqué de chambre en chambre, il s'est sauvé au grenier, et, d'un bond, enfilant la lucarne, il s'est mis en sûreté sur le toit. Là. s'ouvre son libre domaine, la vaste étendue fragile sur laquelle ni bête, ni homme ae se hasarderont à le poursuivre. Inaccessible, hors d'atteinte, il s'arrête, il respire. El comme l.i récente alerte, la voltige forcée le long de l'escalier, ;i travers la poussière du galetas, ont délustré son poil, terni sa belle robe grise zébrée de noir, -oiuinusement, minutieusement, il s'est pourléché, étrillé, bichonné, de la pointe de son museau rose à l'extrémité de ses pattes blanches. Puis, sa toilette faite, il s'est blotti, le dos au canon de la cheminée, allumée le matin, et qui garde encore un reste de tiédeur. Roulé en boule, les yeux à demi clos, il réfléchit, il songe.

Les réflexions d'un chat, qu'est-ce que ça peut bien être? Quelque chose d'un peu court, d'un peu vague sans doute; des réflexions tout de même, des raisonnements pas trop complexes, mais des raisonnements. Donc, Raton pense, Raton réfléchit. Sa petite cervelle de chat a été ébranlée par l'assaut de tout à l'heure ; cette main allongée pour le saisir, ses nerfs en frémissent encore. Mais cet événement, si gros soit-il, a été commandé par un autre. Les maîtres s'en vont. Pourquoi s'en vont-ils ? A cette question, pas de réponse. Les rapports des hommes avec les chats, ça va encore ; l'association d'idées fonctionne. Le coup suit de près le froncement de sourcils, la voix rauque, le regard mauvais. Raton en a fait l'expérience; il connaît le moment juste où il doit s'esquiver, il connaît la distance qui le met hors de la portée du pied ou du bâton. Raton sait cela et bien d'autres choses encore; mais il est profondément ignorant des lois sociales; les beautés du Code lui échappent; il n'entend rien aux règles de la propriété. Que des hommes coiffés de bicornes, ornés de buffletcries jaunes, puissent contraindre ses maîtres à déguerpir, au cas où il leur plairait de rester chez eux, le soupçon ne lui en viendrait jamais.

Bâton a renoncé à sonder cette énigme. Ses maîtres partent ; le fait est là. Doit-il les suivre?

Il s'est dérobé à la contrainte du panier, c'est bien; mais doit-il consentir librement à monter sur la charrette? Ce problème s'agite sous son crâne, pendant que, du haut de son observatoire, il assiste aux dernières opérations du déménagement. Raton est un philosophe ; il a des règles de conduite, une morale même : la morale de l'intérêt. Raton a-t-il intérêt à s'associer à la fortune de la communauté, à s'exiler avec elle? Cette question en appelle une autre. Raton a-t-il à se louer des rapports qu'il a eus jusque-là avec les gens de la maison ?

Raton se souvient. Sa mémoire de chat évoque le passé, un passé de dix ans, un siècle pour Raion qui touche au bord de la vieillesse. Il est obscur, ce passé, le plus ancien surtout. Cependant des sensations lui reviennent, des images. Le premier souvenir est cuisant. Raton avait un mois à peine, il était le chaton ingénu et curieux, la petite boule de soie et de nerfs animés de fantaisie et de caprice; il ne connaissait encore que le giron maternel, le ventre tiède gonflé de lait, où il puisait la vie. Et voilà que, à sa première sortie, quand, sur les pas de la maman chatte, il s'était présenté devant ses maîtres, le geste d'accueil de la ménagère avait été de le saisir,

de le porter à son homme, qui. brusquement, d'un coup de hachette, l'avait allégé de la moitié de sa queue, ornement inutile qui aurait donné pri^e à l'ennemi, dans les batailles qu'il livrerait, aussitôt adulte, aux belettes et aux rats. Cette chirurgie n'avait pas été de son goût. Et ils ne lui agréaient pas davantage, ses ébats forcés avec le fils de la maison, un marmot épais et brutal qui exerçait sa férocité native à lui jouer de mauvais tours, sous l'ceil bienveillant du père, prêt, si le souffre-douleur s'était rebiffé contre le mauvais camarade, à venger sa progéniture. Mauvais, très mauvais souvenirs!

Mais ]e temps des folâtreries est passé. Les mamelles de la mère tarissent. Raton doit gagner sa vie. faire son apprentissage de preneur de rats. Raton se souvient. Il est à l'affût, dans le grenier. Aplati, ramassé sur lui-même, il attend j immobile, l'œil au guet, les muscles prêts à la détente. Ln trottinement léger qui s'arrête, qui repart, qui s'approche... Raton a bondi, et c'est le corps-à-corps, le poil qui vole, le sang qui coule, et des cris, des cris de colère, des gémissements d'agonie qui étonnent le silence nocturne. Tout cela pour le contentement de la faim un moment assouvie, pour l'orgueil du trophée, du cadavre ennemi rapporté entre les dents, la tête haute, déposé en offrande

aux pieds des maîtres. Et les maîtres oublient, et la faim reparait, plus pressante. La faim! l'estomac douloureux qui se contracte, les entrailles qui se tordent... La faim, en compagnie des maîtres qui mangent, des maîtres qui se repaissent, la faim en reniflant Y ouïe où mijote la soupe, en flairant la tranche de lard pendue aux solives et qu'un élan pourrait atteindre... Mauvais, très mauvais souvenirs!

Raton serait déjà en droit de conclure, de prononcer la sentence. Mais Raton est jusie; il évoque le bien à côté du mal, les jours de frairie à côté des années maigres. La mort du cochon! Il s'est assez empihvé, le goinfre, il s'est assez gorgé de nourritures; la graisse le déborde; il en a jusqu'aux yeux qui clignotent, jusqu'aux jambes — aux jambons plutôt — qui ne peuvent plus le porter; il est à point, mùr pour le sacrifice. Le baquet fatal est dressé, le sacrificateur a retroussé ses manches... Raton sait ce que ça veut dire; d'avance, il se lèche les babines. Mais aux cris du monstre qu'on immole, tous les ventre-creux, tous les affamés du pays ont accouru; il faut se battre, conquérir à la pointe de la grille quelque rogaton échappé au couteau du découpeur, vomi par le chaudron où confisent les salaisons futures.

Une heure de bombance pour de long mois de

jeune. Ralon n'a pas oublié. Il a envié, combien de fois! la gloutonnerie crapuleuse de Picard, le chien du troupeau, l'ignominie de ses goûts qui lui permet de se rassasier à bon compte. Raton a le palais délicat et Pâme fière. Ce n'est pas lui qui s'abaisserait à mendier, à oblenir à force de gambades la sportule d'un croûton, d'une miette de rebut. Mais quoi, alors? La chasse, toujours la chasse! Et les souris se font si malignes! Raton élargit son cercle, développe son industrie; de preneur de rats, il se fait braconnier, il s'attaque aux perdreaux, aux lapins.

Apres souvenirs! heures émues! Il est libre, il est seul; invisible dans l'herbe, à pas souples, étouffés, il se coule, il avance. La proie est là, devant lui : des perdreaux ingénus, des cailletaux sans expérience. Oh! la joie de les happer, de planter ses griffes dans cette chair innocente qui palpite, de boire à petites gorgées ce sang tiède qui gicle à ses moustaches... D'y penser seulement, une volupté le chatouille, court en étincelles le long de son échine.

Raton est gourmand. Pendant des heures, pendant des nuits entières, il se cramponne à la fourche d'un arbre au-dessus des clapiers, guettant les lapins. D'autres que lui le guettent, par malheur. Les chasseurs sont jaloux. Plus d'une

fois, Raton a entendu le plomb siffler à ses oreilles. Et s'il n'avait fait que l'entendre' La grenaille l'a mordu; il est rentré un soir, traînant la patle, échappé par miracle à la mort.

La mort! 11 sait celle qui l'attend, plus lard, bientôt, hélas! quand l'âge l'aura mis hors d'état de servir. lia vu mourir sa mère. Pauvre vieille! une lèpre la rongeait; elle y voyait à peine pour se conduire. Rudoyée, maltraitée, elle se traînait comme une ombre le long des murs, elle se blotissait, immobile, sous les meubles.

Elle dormait, un jour, étendue au soleil, dans la poussière de la route, au moment où les gens de la maison rentraient, avec une charretée de foin ; la roue l'avait écrasée. Bon débarras ! avait prononcé le maître qui n'aurait eu qu'un geste à faire pour sauver la malheureuse.

La leçon ne sera pas perdue pour Raton. C'est tout réfléchi maintenant ; que ses maîtres partent s'ils veulent; Raton ne partira pas.

En bas, cependant, les hommes, aiguillon en main, s'apprêtent à piquer les bœufs; la caravane va se mettre en route. Avant de donner le signal, le vieux, qui a pris la tête du convoi, se retourne, inspecte d'un coup d'oeil la grange, la maison. N'a-t-on rien oublié? Raton est là, roulé

en boule, au haut du toit. La bête et l'homme se regardent. Regard d'indifférence du chat, regard de colère de l'homme. Le chat lui appartient, il lui en coûte de l'abandonner, d'en faire cadeau aux autres, aux métayers qui vont venir. Si on l'amadouait, il se déciderait peut-être à descendre.

A voix futée, insinuante, il l'appelle :

— Raton! Ratounet?

Pas de réponse. Rien qu'unclignement d'yeux, une grimace ironique. Et les yeux se referment, les paupières s'abaissent comme sur un rêve de béatitude. Et le vieux s'exaspère :

— Ah! tu ne veux pas descendre?

Il décroche le fusil pendu aux ridelles de la charrette, le fusil qui garde les maisons paysanne- contre les tentatives des voleurs, des cueilleuis de blé de lune; il vérifie l'amorce, il épaule lentement, il tire. Le coup a porté. Obéissant malgré lui, Raton dégringole en une cabriole d'agonie; il vient mourir aux pieds de ses maîtres.

En même temps, les charrettes s'ébranlent, les bourreaux s'en vont; et l'idée ne leur vient pas. en enjambant leur victime, qu'ils sont, eux aussi, les sacrifiés de la même loi de servitude universelle : la loi du plus fort.

Vous souvient-il de votre âme d'enfant, de votre jolie petite âme, si délicieusement ingénue, si naïvement perverse ? Et vos yeux d'enfant ? Vous en souvenez-vous, de ces yeux éblouis et sagaces, de ces yeux comme une eau limpide, comme une eau changeante où se reflétait le monde?

Le monde, c'était alors, pour moi, le tapis sur Lequel j'alignais mes soldats de plomb, c'était l'armoire à glace de la chambre, le piano du salon, le buffet de la salle à manger, les beaux meubles fermés à clef, et que j'étais toujours tenté d'ouvrir malgré les défenses paternelles

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— peut-être même à cause de ces défenses.

La tentation était trop forte quelquefois. Non sans danger — mais le danger était un attrait de plus — je grimpais sur le tabouret, sur la chaise: debout, sur la pointe des pieds, je tournais discrètement la clef dans la serrure; et, devant moi, s'ouvraient, comme une autre boîte de Pan lore, les trésors du buffet aux confitures, les magnificences du tiroir aux bijoux, lr>; harmonies du piano, dont, timidement, avec précaution, j'éveillais, j'écoutais s'en aller les ondes sonores.

Ce Paradis, on, recommenceur sans le savoir de l'ancienne, de l'éternelle histoire, je m'exerçais à cueillir le fruit défendu, ce Paradis avait un maître. Comme au Jardin, là-bas, sous le pommier des légendes, la voix de mon père m'appelait tout à coup :

— Emile, où es-tu ?

Au plus vile, je poussais le tiroir, je fermais le piano, je replaçais le livre à images, un moment feuilleté, dans la bibliothèque, voilée comme un tabernacle, d'un rideau de lustrine verte. Et, quand apparaissait le Dieu, un Dieu en robe de chambre et en pantoufles, je baissais la tète, surpris dans la nudité de ma faute, je balbutiais des excuses, qu'embrouillait encore le morceau de sucre ou le bonbon volé, que je

mâchonnais sournoisement, ou que j'engloutissais, au risque de m'étrangler.

J'aimais mon père; je le craignais aussi. Depuis que ma bonne me l'avait montré, en robe noire de magistrat, l'hermine à l'épaule, gravissant avec le cortège officiel les marches de la cathédrale où les fonctionnaires du cheflieu allaient en grande pompe, selon l'usage, assister au Te Deum annuel, chanté en l'honneur du souverain, son prestige avait grandi pour moi de cent coudées. Quand j'étais en faute surtout, obligé de me justifier, de comparaître devant lui, ce n'était plus le père que je voyais, c'était le magistrat, c'était le juge.

— Emile, que fais-tu ?

Ce jour-là ce fut terrible.

C'était la veille du jour de l'an, la veille des étrcnnes. Heures d'émotion, heures d'attente, où l'imagination des enfants s'exalte, où leur curiosité s'enfièvre.

Qu'allait-on me donner le lendemain ? Quelle surprise allais-je trouver sur mon lit au réveil? Question troublante. Mes goûts venaient de changer alors et mes désirs avec eux.

L'aube en dentelles et la soutane rouge des enfants de chœur m'avaient tenté un moment.

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Le voisinage, de la cathédrale, la splendeur des offices où ma mère m'amenait avec elle, m'avait suggéré l'ambition de manier les burettes, de balancer l'encensoir. Puis, brusquement, mon rêve avait changé de costume. Le maillot pailleté d'or des saltimbanques m'avait séduit, un soir, où ma bonne et moi, nous visitions les baraques de la foire. J'avais souhaité d'être, dans le décor d'un cirque, l'artiste surhumain, qui flotte entre la terre et le ciel. Un abonnement que mon père venait de prendre au Tour du Monde avait, encore une fois, bouleversé mes idées. La marine m'attirait, maintenant. Au lit, le matin, douillettement enfoncé dans la tiédeur des duvets, j'évoquais la vie de bord, l'émotion du voyage, le cri de la découverte. Marin! Sans doute mes parents avertis, directement sollicités, me donneraient quelque jouet en concordance avec ma vocation nouvelle : un navire, un beau vaisseau de guerre, gréé, paré, voiles au vent, prêt à voguer sur l'océan d'une cuvette, et je me chargeais de souffler la bourrasque, de provoquer le naufrage...

Le moment approchait. Demain! Mais, quel supplice d'attendre ! Et l'objet était là; j'en étais sûr. Le matin même, on avait porté une boite de chez le marchand de jouets ; j'avais surpris mon père au moment où il l'enfermait dans

l'armoire à glace. Oh! si je pouvais... Un coup d'œil seulement! Après, je dormirais tranquille.

Silencieux et sournois, je guettais l'occasion. Elle ne tarda pas à venir. La visite d'un ami avait obligé mon père à passer dans son cabinet de travail; ma mère était sortie, à son tour, appelée à la cuisine par les soins du ménage. J'étais seul.

Sans perdre une minute, je me glisse dans la chambre, je vais droit à l'armoire. La boîte est devant moi, soigneusement enveloppée, ficelée. Oh! mon impatience à déplier le papier, à dénouer la ficelle. Encore un papier, encore un autre. Le navire, enfin! C'est un navire! Mais pas tel que je l'avais imagé, en bois ou en carton : un navire en verre, en verre filé, soufflé, une chose adorable et fragile, un joujou de fée, avec ses canons aux sabords, avec son équipage de bonshommes, accrochés à des agrès aussi ténus que des fils de la Vierge...

Je contemple, j'exulte. Et tout à coup, du seuil de la salle à manger, j'entends la voix, la voix sévère, la voix fatidique qui m'appelle :

— Emile, que fais-tu?

Sans répondre, à la hâte, j'essaie de réempaqueter la merveille. Mon cœur bat, ma main tremble. Un faux mouvement, et: patatras! La

universités HECA

merveille a glissé de mes doigts; elle s'écrase en tombant sur le parquet. Plus de navire ! Ce que je ramasse, maintenant, ce que je recueille dans l'espoir, bien chimérique, hélas! d'une réparation, d'un recollage, ce n'est qu'une pincée de débris, une poussière brillante, qui s'émiette encore, se fond dans mes doigts, à mesure que je la touche... Le désastre est complet. Et je pleure, je pleure... les larmes m'aveuglent, les sanglots m'élouffent; c'est un orage de douleur, une tempête de désespoir qui me terrasse, qui m'abat, naufragé à mon tour parmi les reliques du naufrage.

Inutile de me gronder; je suis assez puni. Mon père me relève doucement, me prend dans ses bras, m'asseoit sur ses genoux. Oh! ces genoux! Les bonnes heures que j'y avais passées, tantôt blotti, bercé au rythme lent de quelque chanson, tantôt à cheval, au trot, au galop! Et mes chagrins d'enfant s'en allaient, emportés au vent de la course illusoire. Mais, cette fois, je ne peux pas oublier. Je pleure. A travers mes larmes, je vois, comme dans un mauvais rêve, la figure de ma mère qui me câline, je vois la bonne, accourue au bruit, qui pousse devant elle, à coups de balai, les épaves du désastre. Et il aie semble que c'est un mort qu'on emporte. Ce n'est pas le navire seulement qui est

brisé, c'est moi, c'est l'univers. Tout est fini, tout est perdu.

Vainement, mon père, qui a son idée, sans doute, essaie de me persuader que le malheur est réparable, qu'on pourra recoller le navire. Il le dit, et je refuse de le croire. Je pleure. Je pleure à table, dans mon assiette; au lit, même, les sanglots me secouent; je ne peux pas m'endormir. Oh! la triste veillée, avec les bruits de joie qui montent de la rue, avec les rumeurs de la foule qui se presse devant les boutiques d« jouets, devant les étalages des confiseurs... J'écoute, et la joie des autres fait ma détresse plus profonde. Mon père est sorti après le diner ; il rentre maintenant; je l'entends qui cause avec ma mère, ils rient tous les deux, ils plaisantent. Us m'oublient! Il me semble que je suis orphelin...

Le lendemain, quelle surprise! Mes parents sont là qui attendent, qui guettent mon réveil; et, sur mon lit, à portée de ma main, une boîte pareille à la boîte d'hier : la même, dirait-on ! Je tàte, je regarde; j'hésite à m'assurer de la réalité. Le sourire de mon père m'encourage. Il m'aide à dénouer la ficelle, à déplier l'enveloppe; il ouvre la boîte. Le navire! le

navire! Intact! Voilà les canons dans les sabords, les petis matelots dans les agrès. Et pas une tare, pas une souillure à la pureté du cristal.

Miracle ! Je ris, je bats des mains, je suis fou. Puis un geste, un élan : un geste de ferveur, un élan de piété; je me jette dans les bras de mon père. Comment, par quel sortilège a-t-il réparé ces débris, a-t-il ressuscité ce néant? Comment? De cause naturelle, d'explication plausible, je n'en cherche aucune. L'idée ne me vient pas d'une substitution, d'un jouet neuf remplaçant le jouet brisé. Ma crédulité ne s'arrête pas devant l'impossible. Le prodige est là, devant moi; le prodige, c'est l'amour infini, c'est la puissance illimitée d'un père — de mon père !

Oh! Providence divine de mes jeunes années, Père ! la chère figure n'est plus qu'un souvenir, une ombre parmi des ombres. Bien des jours ont passé sur ce jour où la bonté me révéla le. divin; bien des cendres se sont accumulées sur cette cendre. Et cependant, mon émotion n'est pas morte.

Telle que je la vois maintenant, dépouillée de l'illusion du surnaturel où se complaisait l'ingénuité de mon rêve, réduite à l'humanité, ta tendresse me touche peut-être davantage.

Et c'est pourquoi j'ai voulu, renouvelant, au déclin de mon âge, mon geste de piété enfantine, m'agenouiller, une fois encore, en adoration devant toi.

Parce qu'il a eu la chance de porter un mauvais numéro quand il a tiré au sort. Firmin Barjalé, colonial malgré lui. a visité les pays d'outremer. Il a moisi dans des garnisons malsaines au bord des fleuves; il a habité des postes perdus au seuil de la forêt où miaule monsieur Tigre; il a eu la tête fracassée par l'insolation, les boyaux brûlés par la dysenterie. Puis, ce furent les misères d'une expédition en colonne, à la poursuite des rebelles, les longues marches sous la pluie, dans la boue fiévreuse des rizières, l'assaut des villages palissades de bambous, et la capture mouvementée du grand chef... Elle fit

un certain bruit, cette capture. Les feuilles publiques de la colonie et de la métropole en retentirent. Il y eut un ordre du jour glorieux pour la compaguie, et le capitaine reçut la croix. Et Barjalé? Barjalé a sauvé sa peau. C'est bien quelque chose.

Maintenant, son temps de service est fini; il revient. Et il n'est pas fâché de revenir. Ça sentait vraiment un peu trop le Chinois, là-bas. ei ces vilaines congaïes avec leurs faces à jaunisse. quel régal! Non' Barjalé n'est pas fâché de revoir les figures du pays.

A la dernière étape, en chemin de fer, quand s'est levée devant lui la haute falaise quercinoise, toute bouquetée de chênes, pavoisée de toits rouges et de pigeonniers blancs, le cœur du terrien a sauté sous son déguisement de soldat de mer. A la station seulement, quand il descend du train, il s'étonne de ne voir personne de sa parenté sur le quai de la gare. Il leur a écrit cependant, il les a prévenus de son arrivée. Que font-ils? Il espérait les voir là tous, le papa, la maman, Julou, son petit frère; il jouissait d'avance de leur ^saisissement, de leurs embrassades. Et ils ne se sont pas dérangés. Ce retour au pays qui est un si gros événement pour lui n'a pas l'air d'émouvoir beaucoup les autres. Le chef de gare a été changé, le facteur

aussi : ce sont des étrangers qui le laissent passer sans un signe d'intérêt. Le train reparti, le chef de gare se hâte de quitter sa redingote d'ordonnance, le facteur fait basculer le disque. Ils ne s'occupent pas de Firmin.

Le voilà seul sur la route blanche, entre les ai lires maigres à demi-effeuillés par l'automne. C'est le temps des semailles. Dans les champs, façonnés, émiettéspar les labours, de* hommes, des femmes, travaillent à émottcr la terre, à jeter le blé dans les sillons tandis que des bandes de pigeons, engourmandis par l'odeur du grain, tourbillonnent à grands vols au-dessus d'eux, chassés par les cris des semeurs, par la menace des émottoirs. brandis par les femm<

Barj aie reconnaît les gens, les salue au passage.

Et ils lui répondent tranquillement sans interrompre la besogne. La terre d'abord, l'amitié ensuite: le travail presse, on causera plus tard .

C'est égal; ils ne sont pas curieux les voisins !

Barjalé a quitté la route, il a pris un chemin de traverse, un raidillon qui grimpe entre les bois. Et voici, à mi-cùte, adossée a la colline, la maison familiale, la vieille bâtisse avec le pampre en festons sur la porte, et le crépi blanc du pigeonnier, et la gueule noire du four à cuire le

pain. Le logis, le jardin, tout est pareil. Les abeilles frileuses bourdonnent autour du rucher, les pigeons se poursuivent sur le toit de la grange. On dirait que le soldat a quitté ces choses la veille, tant elles sont identiques. Et pour achever l'illusion, c'est, au retour comme au départ, la môme douceur de l'air, le même parfum de fruits mûrs dans le verger, la même odeur de vinasse émanée du chai où la vendange fermente dans la cuve.

Mais Barjalé s'inquiète de ne voir personne autour delà maison. Que se passe-t-il chez lui? 11 s'avance. La porte de l'étable est ouverte. Le vieux Barjalé, la Barjalette sont là, des voisins aussi et Fricasse, le rebouteur. Us travaillent à délivrer la Casta, une malheureuse vache en vêlage, qui ne peut pas expulser son fruit. Le moment est décisif. Fricasse vient d'attacher une corde aux pattes déjà sorties du veau mort-né. Les hommes tireront dessus, pendant que la Barjalette et lui aideront... Attention! Us sont tous tellement occupés de la malade, qu'ils n'ont pas vu entrer le soldat. C'est la Barjalette qui l'aperçoit la première.

— Firmin! s'exclame-t-elle.

— Te voilà, petit? dit simplement le père. Tu

arrive? bien. Un de plus pour tirer, ce ne sera pas de trop.

11 fait passer le bout de la corde à Firmin qui n'a que le temps de se débarrasser de sa musette.

— Y êtes-vous? commande Fricasse. Une, deux, allez-y!

Le cadavre résiste, la Casta meugle.

— Milo dious! sacre le vieux Barjalé. Le bougre n'est pas sorti d'un pouce. Encore ckiq minutes et la Casta va tourner l'œil. Allons, vivement !

La manœuvre recommence. Ça y est. cette fois. La charogne est dehors. Rageusement, le maître la pique d'un coup de fourche, la jette au fumier.

La Casia . débarrassée, se soulève, essaye de se remettre sur pieds, retombe sur la litière.

— Un bon litre de pur lui donnerait envie de vivre, suggère le rebouteur. Elle n'en peut'plus, la pauvre garce !

— Et lu ne serais pas fâché de t'arroser les intérieurs par la même occasion, pas vrai, l'ami? C'est bon, je vais remplir les bouteilles. Vous en tâterez, vous autres, ajoute-t-il, en s'adressant aux voisins. Et toi, aussi, mon petit Firmin. Tu dois avoir l'estomac aux talons. Allons,

on va casser une croûte et boire à la santé de l'enfant.

— Tu nous arrives dans un mauvais moment, mon pauvre Firmin, se lamente la Barjalette en embrassant son fils. C'est égal, on est content de te voir.

Du revers de la main, la Barjalette essuie une larme; et on ne sait pas, elle ne sait peutêtre pas elle-même, si c'est d'avoir perdu son veau ou d'avoir retrouvé son fils, qui lui a retourné le cœur.

Cependant, le vin est tiré, la miche est sortie; on s'attable, on cause; on cause sans entrain; il y a un mort dans la maison. C'est comme un de ces repas d'enterrement, une de ces noces tristes, encore en usage dans le Quercy, où les invités mastiquent en silence, avec la gravité d'un rite. Aussitôt repus, les voisins s'en vont; les semailles pressent. Fricasse lui-même, après un dernier coup d'œil à l'accouchée, prend congé de ses clients.

Les Barjalé restent seuls. Et le vieux laisse crever son fiel.

Le voilà dans un joli pétrin, avec la Casta sur la paille! Comment s'arrangera-t-il pour achever les travaux? Louer une vache; impossible; tout le bétail du pays est occupé. Et pour en acheter une, il faudrait avoir de quoi. Ah! s'il avait

prévu! Tout cet argent, cinq pistoles, peut-être, qu'il a envoyé à Firmin depuis qu'il est au régiment, quelle folie! Et Julou, le petit dernier, lui coûte cher aussi. Sept francs de livres et de cahiers pour sa rentrée à l'école. Une ruine!

— Ah! conclut-il, les femmes qui font trop d'enfants et les vaches qui ne savent pas vêler, autant de misères pour le pauvre monde!

Le vieux ronchonne et le jeune s'attriste. Pas la peine d'échapper aux engueulades du sergent pour subir la mauvaise humeur de son ancien. Ce veau mort-né! c'est fâcheux sans doute; mais faut-il mettre sa tête au lit pour si peu? Firmin s'étonne. L'avarice paysanne ne l'a pas repris encore; le voyage l'a déformé, il garde le pli de la caserne, l'insouciance de celte vie au jour le jour qu'il a menée depuis trois ans. Une bête de vie, mais qui avait ses bons moments, tout de même. Des journées à la coule, va comme je te pousse. Et ici, à peine arrivé, à la première minute, les soucis de la terre, les difficultés d'argent. Ça commence mal. Heureusement le père Barjalé sort; la Barjalelte a quitté la vache malade pour tenir compagnie à l'enfant. Firmin l'interroge. Les amis, que sontils devenus?

— Jean-Pierre?

— Marié avec Ton des Eques.

SOLDAT DE MER ili

— Le cadet d'Esparsac?

— Rengagé aux dragons. Il va tirer encore quatre ans...

— Et le Frisé?

— Parti en apprentissage chez un maître tailleur de Montauriol.

Mariés ou absents, Firmin n'a plus un camarade au pays.

— Alors, qui a tenu la fête, celte année? qui a payé les musiciens?

Barjalette nomme ces nouveaux fêtiers : Julou de Pierresse, Estèfe de Brouquisse, le petit Dasque. Ce sont des freluquets, des gamins montés en graine avec qui Firmin ne fréquentait pas avant son départ; une bande de ces petits jeunets qui s'amusent à regarder s'amuser les autres, qui dansent entre eux pour apprendre, à la porte du bal, pendant que leurs aînés font sauter les filles. Et c'est avec ces blancs-becs, qu'il sera réduit à se divertir le dimanche ! Firmin fait la grimace.

Et les filles, les brimes, les blondes de sa connaissance? Mariées aussi, sans doute!

— Liette?

— Brouillée avec le cadet d'Esparsac; c'est le petit Dasque qui lui parle. On dit qu'ils épouseront h la Noël.

— Germaine?

— Mariée avec le grand Haranquet. Ton père ne te l'avait donc pas écrit? La noce s'est faite avant la moisson. Et il n'était que temps. Son ventre est entré avant elle dans l'église. Tu la serrais de près, autrefois. Que veux-tu? Les absents ont tort. Ils ont fait filleul baptisé un enfant) la semaine dernière.

La Barjalelte bavarde et Firmin la laisse dire, Ces changements le déroutent: il ne s'y habitue pas. On a donc vécu, on s'est amusé sans lui. Les filles qu'il courtisait se sont établies sans le consulter: celles qui ont grandi depuis ne l'ont pas attendu pour choisir leurs galants. Il se sent seul, très seul dans ce petit monde où d'autres ont pris sa place. C'est toute une vie à recommencer, des connaissances à faire...

Il songe et l'heure du souper est venue. Le vieux Barjalé rentre, et presque en même temps que lui, Julou, le petit frère, un blondin qui revient de l'école avec son cartable en sautoir, et l'ébauche d'un pétard qu'il est en train de tailler dans une branche de sureau. On s'embrasse, on s'attable. Et Firmin, harcelé de questions par la curiosité du petit, se décide à raconter ses garnisons, ses campagnes. Il sort, il étale son pirate, son fameux pirate...

— ... Ce grand chef, vous savez bien, qui avait échappé à toutes les expéditions. C'est nous qui l'avons pris. Et nous avons eu du mal. Vous avez dû lire ça dans les journaux.

Mais le vieux Barjalé ne lit pas les feuilles; il ne sait rien. Et puis, quoi? Un pirate, c'est un chef de brigands; on l'a pris, on Ta exécuté. La chose est très simple : une histoire de voleurs et de gendarmes...

Firmin a raté son effet. Il se rattrappe sur l'anecdote, sur la couleur locale. Il dit ce qu'on boit là-bas et ce qu'on mange, et comment on s'habille. Ces hommes déguisés en femmes avec leur chignon relevé sur la nuque, ça fait rire Julou ; c'est un succès.

Le narrateur encouragé continue ; il explique ses voyages le long des fleuves, ses expéditions dans la montagne. Malheureusement, sa mémoire est courte et sa géographie incertaine.

Julou complète, rectifie au besoin, rétablit les noms propres que son grand écorche. Julou a récité le Tonkin tout à l'heure au régent; sa science est toute fraîche; il colle son frère à chaque coup. Et le père l'applaudit, la mère l'embrasse.

Le Tonkinois est battu; il se tait. D'ailleurs, un malaise vient de le prendre, un frisson; il grelotte. Et il sait bien ce que ça veut dire. C'est

l'accès qui commence, l'accès de cette mauvaise lièvre de là-bas. qui couche les conscrits par centaines dans les lits d'hôpital, qui fait pousser les croix noires, aussi dru que de l'herbe, dans les cimetières à soldats. 11 se souvient de son premier accès, de cette nuit de l'été annamite, où on l'avait posté seul, en grand'garde, dans la brousse. Des vapeurs glacées s'étaient levées tout à coup des marécages. C'étaient comme des fantômes blancs devant lui, et il shallucina.it à les suivre. La fièvre l'avait saisi peu à peu, l'avait jeté sur le sol glacé où grouillaient des bêtes, où fermentaient des pestilences. On l'avait relevé, grelottant encore, le lendemain, et, depuis, il n'avait jamais guéri tout à fait. Un jour bien, l'autre mal. La fièvre le quittait, le reprenait à son heure, comme si elle jouait avec lui, si elle s'amusait à le faire souffrir. Cette fois, cependant, après une plus longue intermittence, il s'était cru délivré. Illusion! La gueuse ne veut pas le lâcher. L'accès est revenu. Une lassitude le gagne, une demi-inconscience. Où est-il? À la chambrée, là-bas, ou chez lui, au pays? Il ne sait plus au juste. Les images d'hier et celles d'aujourd'hui, la réalité et le rêve se brouillent dans sa tête. Firmin voit double, pense double, moitié soldat, moitié terrien. Soldat, il ne l'est plus; terrien, il ne l'est pas encore. Le sera-t-il

demain? N'a-t-il pas trop roulé déjà, trop laissé do lui sur les routes étrangères, pour retrouver jamais son âme de natif?

La fièvre augmente. Le malade a tout juste la force de se lever, d'aller chercher son lit, qu'on a dressé comme autrefois, dans l'étable, à coté des vaches. Il sort, et Fidèle, la chienne, si tendre à ses maîtres, si mauvaise aux passants, Fidèle hésite à le reconnaître, sous son déguisement de soldat. Elle grogne, elle jappe, elle défend la porte de l'étable. Pour Fidèle, Barjalé, Firmin Barjalé n'est pas encore revenu.

SAINT BOURROU

Fussiez-vous hagiographe ou folkloriste de profession, il y a des chances pour que vous n'ayez jamais entendu parler de saint Bourrou. Son nom ne figure sur aucun calendrier ; les recueils des Bollandistes l'ignorent... et pour cause. Si j'en crois le témoin scrupuleux de qui je tiens cette découverte, saint Bourrou — autrement dit saint Bourgeon — n'aurait jamais existé. Son culte, cantonné d'ailleurs dans quelques pauvres paroisses du haut Rouergue, n'aurait d'autre origine qu'un mythe créé de toutes pièces par l'imagination populaire, et ce

SAINT BOURROU 117

mythe ne remonterait guère à pins d'une quarantaine d'années.

Un saint moderne, un mythe contemporain d'Alfred Maury et de Renan, le phénomène valait d'être signalé.

Pour préciser, c'est aux environs de Marcillac, dans la petite paroisse d'Orensan, sur les collines d'argile rose, qui s'étagent en face des rochers calcaires et des eaux jaillissantes de Salles-la-Source, que la légende de saint Bourrou a pris naissance. Le vignoble de Marcillac est renommé dans le pays, et les vignerons y tiennent une place importante. Ceux d'Orensan formaient à cette époque une confrérie, sous le patronage de saint Vincent. On sait l'intérêt spécial que ce martyr porte à la viticulture. C'est lui qui écarte le fléau de la grêle, qui arrête le souffle des gelées tardives, fatal aux jeunes pousses. Saint Vincent est un grand saint.

Depuis des centaines et des centaines d'ans, les meilleurs rapports n'avaient pas cessé de régner entre le patron et la confrérie. Le banc d'oeuvre à l'église était tout usé et luisant des dévotions, peut-être aussi des sommeils des dignitaires, qui s'y accoudaient le dimanche, pendant le prône; la bannière, qui occupait la place d'honneur aux processions, juste avant le dais du Saint-Sacrement, s'effilochait, dédorée,

déteinte comme un vieux drapeau. Des révolutions, des guerres avaient bouleversé la paroisse, sans qiife, chez ces âmes naïves, le prestige de saint Vincent eût reçu la moindre atteinte.

Plus puissant que les révolutions, plus dévastateur que les guerres, le phylloxéra troubla cette bonne entente. L'invasion fut lente à venir. Du haut de leur montagne, comme d'une citadelle, les vignerons d < ►rensan défiaient l'ennemi. Tant d'obstacles à franchir, de rivières à traverser avant d'arriver jusqu'à eux! La bête, l'innombrable, la pullulante bête se noierait sûrement en route: ou bien, on découvrirait le remède, la drogue infaillible, qui en purgerait le pays. Saint Vincent était là, d'ailleurs ; c'était son affaire de protéger le vignoble. En attendant, comme le prix du vin avait augmenté, les confrères d'Orensan trouvaient leur compte au malheur des autres.

Joie brève ! Un jour vint où il fallut déchanter. Le danger se rapprochait. Après avoir détruit les vignes du Languedoc, cette merde pampres qui s'étalait de Cette jusqu'à Perpignan, jusqu'à Béziers, le monstre s'attaquait aux plants du Ouercy. du bas Rouergue. Deuil suprême ! les

SAINT BOUHROU 119

crus fameux de Villaudric, de Cahors, n'étaient déjà plus qu'un souvenir. Bientôt, ce fut le tour d'Orensan. Les taches, les terribles lâches apparurent. A quoi pensait saint Vincent? On le pressait, on l'adjurait d'agir; des prières d'abord, des imprécations ensuite, quand on en vint à constater son impuissance : « Un propre à rien, ce saint Yincent, une bûche! » Et on ne parlait de rien moins que de le casser aux gages, de lui chercher un remplaçant. Mais à quel saint se vouer?

C'est alors — la proximité de la légende a permis de remonter à sa source — qu'il fut pour la première fois question de saint Bourrou. Un de ces brûleurs d'eau-de-vie qui courent les chemins d'automne, avec leur alambic sur le dos, offrant leurs services de porte en porte, annonça la bonne nouvelle. 11 l'avait reçue, prétendait-il, de compagnons passants rencontrés au hasard d'une étape, à l'ombre d'une olivette provençale ou d'un mas languedocien. Saint Bourrou faisait merveille là-bas; il était le grand médecin des vignes. On l'invoquait en une sorte de prière rimée sur un air de cantique, qu'il avait apprise par cœur et qu'il psalmodiait volontiers, après s'être rafraîchi d'un verre de vin pour éteindre la poussière de la route. La voici telle qu'on la chantait, qu'on la chante

peut-être encore aux environs de Marcillac et d'Orensan :

>*oé m'a planté, Pousse, saint Bourrou ! pousse !

Noé m'a planté, Jésus m'a récolté.

Pour le jeudi-saint, Pousse, saint Bourrou! pousse!

Pour le jeudi-saint Sortira le raisin.

Celui qui le boira, Pousse, saint Bourrou! pousse!

Celui qui le boira Son âme et sa vigne sauvera.

Les brûleurs, comme tout le peuple des grands chemins, mendigots, trimardeurs, gagne-petit ou raccommodeurs de faïence, sont sujets à caution. Était-ce un malin compère, ce passant, un farceur qui s'amusait de la crédulité publique, ou bien un convaincu qui avait foi dans l'efficacité de sa légende?

Un convaincu plutôt.

La fin de la vigne, c'était la fin de tout pour ce petit monde des vignerons, des tonneliers, des brûleurs; c'était la serpe au clou avec l'alambic et la doloire; perspective peu égayante! D'où qu'elle vint, la prière à saint Bourrou était bien

SAINT BOURROU 121

le cri d'une âme de paysan en détresse. Les vignerons d'Orensan l'adoptèrent d'enthousiasme. A nous, saint Bourrou ! La gloire du nouveau saint éclatait en météore, tandis que déclinait à l'horizon l'astre éteint de saint Vincent. Pauvre saint Vincent! Les vignerons, réunis en assemblée générale, décrétèrent sa déchéance; saint Bourrou fut proclamé patron de la confrérie.

Mais cette révolution ne pouvait pas s'accomplir sans l'assentiment du curé de la paroisse. Un brave homme de prêtre, cet abbé Pécoul, et qui ne demandait qu'à cultiver en paix la vigne du Seigneur, pendant que ses paroissiens bêchaient ou vendangeaient leur vignoble. Ces gens d'Orensan n'étaient pas de mauvais chrétiens. L'esprit du siècle, ce phylloxéra des âmes, pénétrait bien çà et là; mais le mal n'était pas grand encore. Le nombre des communions pascales, étiage de la foi rurale, ne diminuait pas sensiblement; le chiffre du casuel non plus. Les cadeaux d'œufs frais et de volailles affluaient au presbytère, et, le jour de l'Adoration perpétuelle, l'église était fleurie du haut en bas, et éblouissante de luminaire, à faire sécher d'envie tous les curés du canton. Et voilà que pour une sotte histoire de confrérie, ce bon

accord était compromis, cet âge d'or allait finir? Que faire, mon Dieu! que décider?

Certes, l'abbé Pécoul était navré à la pensée de s'associer au vote de blâme infligé à saint Vincent. Saint Vincent avait des droits acquis; il n'avait rien fait pour démériter de l'estime publique. Cependant, dans l'intérêt des âmes, peut-être aussi de son casuel, qui pouvait souffrir d'une brouille avec les vignerons, l'abbé Pécoul aurait consenti à lâcher saint Vincent, à donner un nouveau patron à la confrérie, mais un patron sérieux, approuvé par l'Église, un saint du calendrier pourvu de titres et de références! Et c'était un saint Bourrou qu'on lui offrait, un saint Bourgeon! Que diraient ses confrères? Que penserait monseigneur, visitant sa paroisse en tournée pastorale, quand ils verraient cet étranger, cet imposteur, intronisé dans l'église, aux lieu et place de saint Vincent? Saint Bourgeon! cela sentait le fagot d'une lieue; sans doute, quelque invention du diable, qui profitait du trouble des esprits pour introduire sous un déguisement d'emprunt un mythe renouvelé des plus mauvais temps du paganisme !

L'abbé Pécoul hésitait à prendre un parti. 11 avait demandé au président, chargé de lui notifier la décision de la confrérie, le temps de réfléchir, de se renseigner. Il avait fait appel aux lumières

SAINT BOURROU 123

de quelques savants confrères, de l'abbé Roquabert notamment, dont les travaux faisaient autorité dans les questions d'hagiographie. Il avait poussé son enquête jusqu'en Languedoc, berceau présumé de sa légende. Hélas! Pas plus dans les témoignages écrits que dans la tradition orale, on n'avait trouvé trace de saint Bourrou.

Le malheureux curé était prêt à se donner à tous les diables, quand le hasard vint à son aide. L'explication qu'il était allé chercher si loin, il l'avait là sous la main, dans son bréviaire. Comme il feuilletait le Propre des saints, un nom lui donna dans l'œil : Saint Charles Borromée. Borromée ! ce fut un éclair dans les ténèbres. Borromée, en patois, Bourroumeou ; en décomposant : Bourrou-meou, bourgeon mien, et, par abréviation, Bourrou. Saint Bourrou, le fameux saint Bourrou, n'était qu'un saint Charles Borromée Ironqué, déformé par la légende. Saint Bourgeon rentrait dans l'orthodoxie.

L'étymologie est une belle science. Grâce à elle, les choses s'arrangèrent entre la confrérie et l'abbé Pécoul. D'un commun accord, sans trouldc, siins secousse, saint Charles Borromée, vulgo saint Bourrou, reçut les honneurs du patronat. < )n garda par économie le portrait de saint Vincent sur la bannière avec l'addition d'un cep chargé de bourgeons, qui remplaça désormais la

palme que le martyr portait à sa main droite. Et tout le monde fut satisfait. L'abbé Pécoul surtout ; il était assuré de sa tranquillité, et la gloire lui venait par surcroît. Sa découverte étymologique, consignée dans un mémoire, eut les honneurs d'une lecture à la Société archéologique du haut Rouergue. (Voir les pages 235 et suivantes du tome xxn des Annales de la société. ) Peut-être même ce travail a-t-il été communiqué et analysé dans une séance du Congrès des sociétés savantes, en Sorbonne, mais je ne suis pas sûr de ce détail.

Et le phylloxéra ?

Le phylloxéra poursuivit paisiblement ses conquêtes. Les souches contaminées succombaient l'une après l'autre. Du beau vignoble de Marcillac, l'ogre ne fit qu'une bouchée. Saint Hourrou, à l'user, n'était qu'un médiocre thaumaturge. La confrérie avait beau multiplier les neuvaines, promener la bannière du saint à travers les vignes dévastées en psalmodiant la prière :

Noé m'a planté ; Pousse, saint Bourrou ! pousse !

les bourgeons ne poussaient pas. Et les vigne-

SAINT BOURROU 125

rons, désabusés, se lassaient de leur idole. D'autres intercessions s'offraient, plus efficaces peut-être. De bonnes âmes conseillaient d'attacher aux pampres malades une médaille de Noire-Dame de Lourdes; on pailait d'organiser un pèlerinage. Puis, comme le mal empirait, en désespoir de cause, les braves gens finirent par où ils auraient dû commencer ; ils recoururent au miracle scientifique de la greffe.

Bien leur en a pris. Le vignoble est à peu près reconstitué, m'a-t on dit; mais la confrérie ne bat plus que d'une aile ; il est question de la transformer en syndicat.

C'est le soir. Là rivière est au çrand calme. Entre les bordures fraîches des peupliers et des vergnes qui l'isolent de la vie des campagnes, l'eau s'en va sommeillante, engourdie de la torpeur du jour, accablée de l'incendie à peine éteint du soleil d'avril.

Silence.

Les pêcheurs de sable sont partis. Charg jusqu'à la ligne mince, à la ligne noire du bordage, leurs barques dérivent lentement à fleur d'eau. En amont, en aval, plus personne. Les pêcheurs de poissons ont fini leur journée; ils ont noyé les lignes de fond dans le mystère des

remous; sur la litière flottante des herbes d'eau, ils ont allongé Ja perfidie des nasses. Ils s'en vont maintenant. On n'entend plus le coup de fouet de l'épervier, la chute de la plombée souffletant la rivière, le choc de l'aviron frappant les barques. Depuis un moment déjà les battoirs des lessiveuses se sont tus. Ployées sous le poids des toiles paysannes — comme de la blancheur qui marche — les lessiveuses se hâtent vers le foyer, vers la fumée bleue qui monte à travers la fumée verte des branches.

Silence encore.

Des abois de chiens se prolongent un moment sous la voûte des peupliers ; une chanson de passant meurt et renaît et meurt encore au lointain dune route. La rivière est seule maintenant, affranchie de l'homme, rendue à la liberté de l'élément. Sans un pli, sans une déchirure à sa robe verte, elle s'étale, elle s'étire dans la plénitude heureuse, dans la grâce ininterrompue de son rythme ; elle s'otfre au reflet amical des arbres fi du ciel.

Mais voici paraître au sommet de la berge — et l'image en même temps au miroir d'en bas — voici paraître, comme un croissant de lune au ras de l'herbe, les cornes blanches, le mufle rose

d'une génisse. Elle descend un peu, elle se penche vers l'eau, vers la fraîcheur attirante des verdures riveraines. Elle se penche et, tout à coup, un éhoulement, une chute, des branches qui craquent, de l'eau qui saute...

La génisse est tombée dans la rivière.

Elle se débat, elle nage, elle essaie d'atterrir. La pente la rejette, elle roule, elle nage encore, elle prend pied dans le limon. La tète hors de l'eau, elle souffle, elle attend.

Et le tumulte déjà s'est apaisé. Ile vivante. la rivière l'investit, la vie recommence autour d'elle. Tout près, un rat qui avait plongé au bruit, reparait, reprend ses cheminements circonspects, ses trotlinements de bète rongeuse, le long de la berge, sur les branches. Des poissons frétillent, crèvent l'eau d'un élan, retombent en pluie d'argent dans l'obscurité des gouffres.

L'ombre gagne. Ce n'est plus le soir ; c'est déjà le crépuscule, l'invitation au repos, au gîte nocturne. Des chauves-souris festonnent, fantômes gris, dans la grisaille des saulaies. C'est le signal de dormir. Des pies, en caravane, descendent des cimes de l'azur apàli, plongent dans la ténèbre accueillante des ramilles. Puis ce sont des hirondelles, de pauvres âmes inquiètes d'hirondelles qui arrivent en tourbillon, avec des cris comme

étranglés parla peur, qui se blottissent à la hâte dans les feuilles.

Derniers caquets, ramages écourtés. Puis, rien : te souffle de la génisse qui refoule l'eau de ses narines, et, venant de la rive, le jeu de trituration lente, régulière des vaches qui, à quelques pas de la bête disparue, tondent l'herbe déjà moite de la rosée du soir.

Et le crépuscule s'en va à son tour. Entre les murailles plus compactes des peupliers, la rivière est comme un corridor sombre, un couloir frais où passe une vie muette, une vie silencieuse. Dans la bande de ciel que les arbres limitent, une étoile s'allume, puis deux, puis cinq, puis toutes. Le firmament s'illumine. Des reflets blancs, des reflets jaunes se tordent au fil des remous : flambeaux pour des fêtes invisibles. L'air fraichit, en même temps; des souffles humides balancent les saulaies, promènent des senteurs de menthes et d'armoises.

C'est l'heure de la rentrée aux étables. D'ellesmêmes, les vaches, les bœufs, qui pacageaient sans maître et sans chien pour les garder, le long du rivage, ont pris le chemin de la maison. Lentes, elles s'en vont dans l'herbe obscure. Les a-t-elle entendu partir? la nuit, plus épaisse, lui a-t-elle suggéré la litière, la mangeoire? la génisse abandonnée meugle en appel vers les com-

pagnes d'étable qui la quittent. La dernière du troupeau s'arrête alors : la tète tourne'e ve*s la rivière, elle meugle une vague réponse ; puis, serve de l'habitude, elle reprend sa marche à la suite du troupeau.

La maison, l'étable, la mangeoire, elle ne les reverra plus, la malheureuse génisse. L'eau la couvre presque, maintenant. Elle en a jusqu'à l'échiné, jusqu'à l'épaule. Chaque mouvement, chaque effort qu'elle fait pour se dégager l'enlisé, l'engloutit plus profondément dans la vase. Seule, sa tète émerge, verticale, se dresse en imploration vers la nuit.

Tout est fini. Pas encore. La loge vide dans l'étable avertit le maître. Il cherche, il appelle. Des lanternes s'allument, des pas se hâtent vers la rivière. Hommes, femmes, enfants, toute la famille est là sur la berge. Des gestes écartent les branches, des traînées de lumière s'allongent sur l'obscurité de l'eau. Où est-elle, la génisse? Perdue, noyée déjà, sans doute. Non; un meuglement l'a signalée. Vite, le sauvetage s'organise. En barque, doucement, avec des paroles d'amitié pour rassurer la bête, on la cerne, on l'aborde, on attache une corde à ses cornes. Elle se laisse faire, inconsciente du secours au-

tant que du danger ; docile, elle se laisse remorquer jusqu'à la plus prochaine coupure de la berge.

La barque a touché. Les hommes sautent à terre, munis de la corde qui, tirée d'en haut, aidera la génisse à remonter, à escalader la pente. Le maître, dans l'eau jusqu'à la ceinture, poussera la bête, l'aiguillonnera au besoin. Allons ! D'elle-même, soulevée par un instinct de salut, la génisse se piète, attaque la montée. Mais, au premier élan, au premier pas, elle défaille, blessée, une jambe hors de service, rompue dans sa première chute. L'os perce la peau, jaillit à chaque effort. Tant pis! il faut qu'elle monte. C'est une bête finie, maintenant, de la viande bonne à vendre au boucher. Pas la peine de se gêner avec elle. Morte ou vive, il faut l'avoir, la hisser jusqu'à la berge. Furieux de l'accident, furieux de la perte, le maître fonce sur die; à coups de pied, à coups de trique, il s'acharne :

— 11 i ! garce ! hi ! sale carne !

Oh! cette berge, quel calvaire ! La bête renâcle; les bourreaux tiennent conseil. Si l'on n'est pas assez forts à trois pour la hisser, il n'y a qu'à atteler les bœufs. (Ju'elle le veuille ou non, la salope ! cette fois, il faudra bien qu'elle V vienne.

Le bouvier va garnir l'attelage ; la femme le suit. L'enfant, un Jeantou de sepl ans, un petit barbare à l'œil clair, ne veut pas s'en aller. Il a pris goût au supplice.

— Laisse-le, commande le père. Ça l'amuse, cet enfant ; il n'est pas mauvais qu'il s'habitue...

Et pendant que les hommes, assis dans l'herbe, fument une cigarette, le gamin taquine l'agonie de la génisse ; il pince les paupières qui tremblent, il fourre le poing dans les naseaux qui pleurent la bave et le sang. Il s'habitue.

Les bœufs arrivent, accouplés. Solidement fixée aux cornes de la génisse, la corde est nouée de l'autre bout au joug de l'attelage, campé au sommet de la berge.

— Attention!

Piquée, frappée, insultée, la bête obéit encore une fois, se soulève en tremblant.

— Allez, là-haut ! à vous !

Roulée dans l'élan des bœufs qui tirent à plein joug, la génisse monte en paquet, déchirée, défoncée aux racines de la berge ; elle monte éclaboussée de terre et de sang en jetant une plainte rauque, un bramement d'agonie.

— Assez! assez! commande le maître. Vous allez me la mettre en morceaux.

Trop tard. Une secousse plus violente de

l'attelage a déraciné, arraché les cornes de la patiente, qui retombe mutilée, mourante.

— Du beau travail que nous avons fait! gronde le maître, que va dire le boucher? La peau est trouée comme une écumoire. Il ne nous donnera pas moitié prix. Enfin, nous verrons ça demain matin. Allons souper en attendant. Pas de danger qu'elle s'en aille maintenant, la rosse! Elle tient son compte.

Les lanternes s'éloignent; les voix se taisent. C'est de nouveau, sur la rivière, le grand silence nocturne. L'eau s'en va, ignorante du désastre, de l'agonie qui se débat au pied de la berge. Elle en a vu tant d'autres ! tant de râles accueillis dans la paix des gouffres, tant de cadavres bercés au rythme indolent des remous! Qu'est-ce, pour elle, la mort de celte martyre? Martyre? Oui, sans doute; mais ne vaut-il pas mieux pour elle le brusque néant, la destruction d'un seul coup, en pleine jeunesse, que le long esclavage, l'usure lente, l'insulte quotidienne et l'abattoir pour finir !

L'eau s'en va, docile à la pente. Les convulsions, les ruades dernières de la mourante ne s'opposent plus à la volonté du courant. La génisse est morte. Elle dort, le muftle dans l'herbe,

les pieds étirés vers la caresse de l'eau. De son front mutilé, de ses flancs crevés, le sang suinte encore ; ruisseau funèbre, il va se mêler à l'innocence de la rivière.

« La saison batson plein àSirejols-les-Bains... » ai- je lu. ces jours-ci, dans Y Abeille de la Haute- Veyre, et, jointe à l'annonce d'un grand festival que l'orphéon de Saint- Vergondin se proposait de donner « aux hôtes de notre charmante station balnéaire avec le gracieux concours du sympathique ténor Trantoul et du violoniste IVquine >>, cette constatation m'a laissé rêveur. La saison bat son plein ! Je me suis rappelé le temps, déjà lointain, hélas! où, pédeslre visiteur des vallées et des causses quercinois, j'avais fait une halte d'une heure sous les peupliers de Siréjols, au bord des sources. Elles s'épanchaient

alors en toule modestie, vierges de réclame, au fond d'une tranchée ouverte presque sous les fondations d'une vieille église, à quelques pas de la rivière. Le cimetière était à côté, sur la berge ; des tombes anciennes y dormaient dans un fouillis de figuiers, de ronces et de romarins. L'ombre rigide des cyprès s'allongeait, mêlée à l'ombre fuyante des saules, sur l'herbe de la rive ; des vignes, des vergers de pruniers, de plantureuses chènevières s'étalaient le long de la vallée, et en face, de l'autre côté de l'eau, la montagne se dressait à pic, hérissé du haut en bas d'une épaisse broussaille de nerpruns, de sanguines et de rouvres.

L'endroit était peu fréquenté. S'il est vrai, comme une tradition locale le rapporte, qu'une maîtresse de Louis XIV. laMontespan ou la Fontanges, y soit venue jadis faire une cure, il y avait beau temps que l'empreinte légère de ses talons rouges avait disparu du chemin des sources, écrasée sous la roue des chariots rustiques, sous le sabot des paysans. Les buveurs, c'étaient eux maintenant, c'étaient les gens du village, les vignerons, les laboureurs, qui y puisaient un peu d'eau en passant, dans le creux de leurs moins ; c'étaient les merles et les tourdes enhardis par la solitude qui trempaient leur bec au ruisseau, ignorants de ses vertus médicinales.

Quelquefois, rarement, des bourgeois de campagne, des cultivateurs du voisinage, y venaient soigner leur gravelle ou laver leurs intestins en famille. Quand les deux chambres de l'unique auberge du village étaient occupées, la saison battait son plein. On se traitait, d'ailleurs, on guérissait à la bonne franquette, sans médecin, sans ordonnance. La nature prévoyante fournissait, après l'eau légèrement purgative, les refuges discrets, l'ombre favorable des taillis.

Tel j'avais connu Siréjols ; tel il était resté longtemps encore après mon passage: ingénu, patriarcal et solitaire. Les violonistes céièbies, les ténors sympathiques passaient sans y descendre devant la petite station noyée dans les verdures. Le train lui-même s'y arrêtait à peine « Siréjols ! Siréjols! » Et la vision légère fuyait, à peine entrevue. Les distractions des baigneurs — quand il y avait des baigneurs — se bornaient aux longues siestes en plein air, aux émotions de la pêche à la ligne, à moins qu'une troupe d'ambulants ne donnât une représentation, le soir, quinquets allumés, sur la place du village. Mais ces occasions étaient rares ; les saltimbanques eux-mêmes brûlaient l'étape de Siréjols.

Tout cela est changé. La compagnie fermière — nous avons maintenant une compagnie fermière — a lancé les sources, dûment analysées et titrées dans les plus ot'liciels laboratoires. Elles sont, parait-il, sulfatées, calciques, ferrugineuses et sulfureuses, dépuratives, résolutives, iaxatives et encore beaucoup d'autre choses <in iqùe et en ive. La science a parlé, la réclame aussi. La presse départementale et régionale a notifié l'existence et l'efficacité des eaux de Siréjols. de Siréjols débaptisé, amplifié en Siréjols-les-Bains.

Dans une série d'entrefilets et d'articles de fond, les journalistes ont éveillé l'attention des médecins, la curiosité du public. Us ont vanté à grand renfort d'adjectifs les avantages de la station, la salubrité du climat, la beauté des sites « de notre petite Suisse quercinoise » ; ils ont célébré l'intérêt des excursions « où les ruines du passé se parent de la jeunesse éternelle de la nature » ; ils ont loué la facilité des trains qui desservent l'établissement, la gracieuseté des hôtes, le confortable de la cuisine... In paradis, ce Siréjols, un Eden à la portée des petites bourses.

Voir l'affiche. Car il y eut une affiche, une belle affiche en couleurs, de dimensions modestes, il est vrai — la compagnie n'est pas encore très

riche — mais suffisamment expressive et invitante. On y voyait reproduits en divers compartiments que séparait une arabesque de verdure, les attractions les plus essentielles et les sites de Siréjols. Premier compartiment : l'Hôtel des Sources. Sur la terrasse d'une villa aux blanchesarchitectures, des messieurs et des dames, vêtus selon les dernières créations de la mode, évoluent ou se reposent en groupes sympathiques. Deuxième compartiment : la Buvette. Des buveurs et des buveuses échangent leurs impressions, le verre à la main, devant le robinet des sources : un malade pressé qui se dirige vers un petit chalet voilé de feuillages est là pour attester la composition des eaux et refficacité du traitement. Compartiment n° 3 : la Rivière. Immense, sillonnée de barques de plaisance, peuplée de canotiers et de pêcheurs. Les filets crèvent, les lignes craquent sous le faix des poissons. C'est la pèche miraculeuse, et l'île qui s'épanouit en bouquet dans la perspective, ne peut être que l'Ile des Plaisirs.

Ces merveilles m'ont tenté. J'ai voulu voir de près le Siréjols nouveau signalé par l'affiche. Je suis parti, j'ai vu. La voiture de l'hôtel attendait les baigneurs à la gare : un breack

poussiéreux, de fabrication antique, et qui ne donnait qu'une assez piètre idée des splendeurs ultérieures. Je l'ai laissé s'en retourner à vide comme il était venu. La route ombragée invitait à la marche et le trajet est si court de la station à l'établissement! Le village que j'ai traversé d'abord m'a paru intact. Pour avoir amplifié son nom, il n'a pas changé sa figure; Siréjols-les- Bains n'est pas plus propre que Siréjols tout court. Il a gardé cette belle patine de vieillesse et de crasse sans laquelle il n'est guère de pittoresque. Le peuple bavard et hardi des oies et des pourceaux circule paisiblement dans les rues, en quête de nourritures; comme les vautours en Afrique et les chiens à Constantinople, ce sont eux, et eux seuls, qui sont chargés de nettoyer la voie publique; ils déblaient les immondices et finalement ils en ajoutent. Ils sont les génies bienfaisants et familiers des maisons. Leur vie est brève, mais heureuse. Leurs dépouilles congrument préparées et salées constituent le fondement de la cuisine nationale. Elles pendent en forme de jambons aux solives enfumées des chambres, tandis que les régimes de maïs achèvent de mûrir en chapelet sous les auvents et que sèchent au soleil, devant les portes, les toisons de brebis imprégnées de celte belle couleur fauve qu'elles

ont prise, vivantes, dans la poussière des causses. Rien de changé à Siréjols.

Mais voici paraître, à l'extrémité du village, les architectures neuves de l'Hôtel des Sources; une rangée d'acacias-boule le protège contre la poussière de la route, et l'ensemble n'a rien d'imposant ; on dirait d'une honnête villégiature bourgeoise, plutôt que d'un établissement thermal. On le dirait si des inscriptions peintes sur les murs, au-dessus des portes, ne précisaient pas la destination de l'immeuble : ici la salle des douches, là le cabinet du directeur, plus loin la table d'hôte et le salon. Pas moyen de s'y tromper. Le malheur est que toutes ces pièces sonnent le vide. Un air de solitude discrète émane de la maison et du jardin. Les persiennes des chambres sont closes; dans le salon désert, les numéros les plus récents de Y Abeille de la Haute-Veyre, traînent sur la table à côté d'un jeu de loto et d'une boîte de jacquet. Où sont les baigneurs ? Assis sur les bancs du jardin, à l'ombre des acacias. J'en compte jusqu'à sept, dont plusieurs prêtres, un marchand de bestiaux et un vieux monsieur déplumé, qu'on me dit être un vicomte authentique. La présence de ce vicomte orne la station. M. le vicomte par-ci, M. le vicomte par-là; quand ils le nomment, les gens de l'hôtel en ont plein

la bouche. Cependant, un collégien en vacances exécute des rétablissements sur un trapèze, une fillette, les jupes serrées aux genoux, s'abandonne au vertige d'une escarpolette, les papas bâillent ou devisent en dessinant des figures avec leur canne, sur le sable de l'allée. Et ce petit monde mène si peu de bruit que j'entends, par-dessus le murmure assoupi des conversations, les pépiements des moineaux dans les gouttières. Evidemment les baigneurs, les buveurs plutôt, sont occupés à leur traitement; je les trouverai aux sources. Une allée droite y conduit. Elle traverse un jardin d'arbres fruitiers, file longe le carré sablé d'un tennis où de l'herbe pousse, elle se perd dans le gazon d'un sentier qui côtoie la rivière. Et le sentier est solitaire comme l'allée, comme le tennis. C'est le parc de la Belle au bois dormant. Une mélancolie me gagne, je me hâte vers les sources. Elles coulent à la même place, elles chantent la même chanson monotone en tombant dans leur bassin de pierre. Mais quelle idée de leur donner des noms : Sainte-Eugénie, Saint-Jean- Baptiste ! Serait-ce pour flatter la clientèle ecclésiastique? Les fidèles* de Saint-Jean-Baptiste et de Sainte- Eugénie sont d'ailleurs en petit nombre : une dame de campagne qui brode, assise au pied d'un saule, un buveur qui fait les cent pas sur

la berge pour activer l'effet des eaux. Et c'est tout. Quand la dame aura replié sa broderie, quand le monsieur aura bu son dernier verre, le silence se refera; les merles, comme autrefois, viendront boire à la source.

Et, réflexion faite, les choses me paraissent bien ainsi; je suis plein d'indulgence pour ces petits arrangements qui ne défigurent pas trop le caractère du pays; de la sympathie me vient pour cette société paisible de petits baigneurs, de bourgeois en vacances, de curés jouant à la bourre ou promenant à pas comptés la récitation du bréviaire. Il me semble qu'on serait bien là pour travailler, pour rêver. Quand on en aurait assez d'écouter les histoires de chasse du vicomte ou de jouer aux cartes avec les messieurs prêtres, on s'amuserait, allongé dans l'herbe du rivage, à suivre le vol des libellules à la pointe des joncs, les coups d'épervier du pêcheur, la chute de la plombée qui cingle l'eau sommeillante. Et ce seraient encore des flâneries à travers le village, dans le dédale des ruelles, au seuil des vieilles maisons qui racontent la vie traditionnelle des travailleurs de la terre, la gaieté des départs dans la nouveauté de l'aube, la joie lasse des retours, la bêche à l'épaule, dans le recueillement des crépuscules ; ce seraient des haltes paresseuses sur le pont, au bord de la

grève où se soleillent les lessives blanches, où claquent, multipliés par l'écho des rochers, les battoirs des laveuses...

Mais cette tranquillité ne fait pas l'affaire du fermier des eaux. Il rêve d'un Siréjols bruyant et grandiose. Il a des projets plein la tête et des plans sur le papier, des plans en couleurs avec la coupe et le profil d'un établissement modèle : hôtel, casino, buvette. Un nouvel appel aux actionnaires lui permettra de faire sortir de terre ces merveilles. Et quand elles seront réalisées, quand la prochaine saison s'ouvrira, en avant la réclame! Si la presse locale ne suffit pas, il s'adressera à la grande presse, aux journaux à fort tirage : des échos partout, un déluge d'annonces. Et des affiches, encore des affiches ! Ah ! vous ne connaissez pas Siréjols, eh bien ! vous le connaîtrez, mes amis. Bon gré mal gré, Siréjols entrera dans vos yeux, dans vos oreilles. Publicité dans les gares, publicité dans les rues, publicité diurne, publicité nocturne. Le monde entier retentira du nom de Siréjols.

Décidément, ce fermier est un homme d'imagination et de ressources. Il a plus d'un tour dans son sac. Est-ce qu'il ne songe pas à mettre Siréjols en chanson?

— Une bouffonnerie sur l'effet des eaux, quelque chose de salé, avec de la musique imitative à l'orchestre, m'explique-t-il, en me reconduisant, sur le perron de l'hôtel. On ferait lancer ça par une étoile de café chantant: J'en sais une qui serait parfaite là-dedans, Yvette Guilbert ! Je la vois d'ici se tortiller au refrain...

— Excellente idée, approuvai-je.

— J'ai pensé à autre chose. Un roman sur Siréjols-les-Bains, qu'en diriez-vous? Un roman sérieux, genre Revue des Deux Mondes. Je m'en occupe. Ma femme a été en relation autrefois avec Mme X... (mettez le nom d'un romancier célèbre). Vous connaissez X..., vous savez son talent de paysagiste. Je suis sûr que ce pays lui plairait : des bois, des eaux vives, des fruits et du gibier en abondance. Il est un peu porté sur sa bouche, ce naturiste. Et en lui offrant le vivre et le couvert...

— Bravo! lui dis-je. Si X... s'en mêle, le succès est certain. Vous refuserez du monde l'année prochaine.

— Il y aura toujours une chambre pour vous, me promet l'inventeur de Siréjoîs, en me serrant les mains. Mais, ajoute-t-il, pourquoi ne restez-vous pas ce soir? Tout Saint- Yergondin arrive avec l'orphéon. Yous entendrez Trantoul. Quant à Béquine...

— Son éloge n1est*plus à faire, complétai-je.

— Justement. Et l'orphéon n'est pas négligeable, je vous l'assure. Des voix splendides. Encore un second prix de lecture, le mois dernier, au concours de Carcassonne! Vrai, vous ne savez pas de quoi vous vous privez.

— Hélas! il le faut. Croyez que je regrette... Le train stoppait comme j'arrivais à la gare.

Le quai était couvert de monde. Le sympathique ïrantoul et l'illustre Béquine descendaient entourés d'une troupe de messieurs endimanchés, coiffés d'une casquette d'uniforme.

L'orphéon déployait la bannière de velours rouge, lourde de médailles et d'emblèmes. Groupés autour du chef, un petit homme très important, qui gesticulait, armé de son bâton d'ébène, les orphéonistes prenaient le la, préludaient en sourdine, avant d'attaquer le grand choral de l'arrivée :

Salut! enfants de l'Aquitaine!

La locomotive siffla. Il n'était que temps do quitter Siréjols.

Ils sont loin, les jours de la Bible, quand Booz, cultivateur débonnaire, « laissait tomber exprès des épis » pour les pauvresses de Moab. Les temps sont durs, la gerbe avare. Après que les râteaux des paysans y ont passé, il ne reste plus rien à glaner dans nos ratoubles. A peine si les oiseaux du ciel, les passereaux des paraboles, trouvent à picorer quelques grains de blé dans les sillons. Il y a beau temps qu'on ne voit plus pèleriner clans nos campagnes ces troupes de vieilles femmes et de petits va-nu-pieds qui, sitôt la dernière gerbe enlevée, s'emparaient des éteules avec leurs bissacs de toile grise où se

glissaient toujours quelques fruits maraudes en passant le long des vergers, les œufs d'une poule dont on avait découvert le nid dans la haie — et quelquefois la poule avec les œufs. On n'était pas plus riche alors, ni plus charitable; mais la vie était plus large, plus copieuse. La facilité des communaux, des jachères, l'abondance des fruits qui, faute de moyens de transport, se consommaient sur place, aidaient à subsister toute une bohème campagnarde tolérée, acceptée, florissante. Elle s'accommoderait mal avec l'activité inquiète de ce monde d'à présent, acharné au gain, jaloux de la terre, qui ne souffre pas une mauvaise herbe dans les champs, une bouche inutile dans la communaulé.

11 est vrai que la confrérie des trimardeurs a pullulé depuis ; mais ce sont des étrangers, des rebuts de la ville que la campagne voudrait bien rejeter à son tour. La race des mendiants indigènes, des bons ivrognes chanteurs de complaintes, des miséreux ramasseurs de bois mort ou réciteurs de chapelets devant les portes a presque disparu de chez nous. Le glanage, le grapillage ne sont plus que des souvenirs.

J'évoquais ces traditions abolies, l'autre jour, en longeant un champ de blé moissonné, dont

les charrettes venaient d'emporter les gerbes. Et voici — comme un démenti immédiat à mes regrels, — que je vis venir vers moi une glaneuse. Je ne la reconnus pas d'abord ; le champ était vaste, et long le parcours qu'elle avait à faire avant d'arriver jusqu'à la lisière où je promenais mes songes. La tête enfouie sous l'ample pail/ule qui l'abritait du soleil, elle s'avançait courbée en deux, penchée sur les sillons. Deux ou trois fois je la vis se baisser rapidement, joindre quelques épis à la mince javelle qui luisait entre ses doigts comme une poignée de layons. Le soleil d'août flambait ; une vapeur pareille à de l'éther en fusion tremblait au-dessn- de l'éteule. Et c'était une chose héroïque et touchante à voir, cette fourmi humaine, qui s'en allait claudicante, en compagnie de son ombre portée, dans ce désert de feu, parmi la torpeur universelle.

Sa boiterie, plus évidente, à mesure qu'elle se rapprochait de moi, m'aida à mettre un nom sur sa figure encore invisible. C'était la Marion, une vieille fille un peu simple, perdue de rhumatismes, qui vivait de la charité publique. Elle n'avait pas toujours été pauvre. Pas plus laide qu'une autre et suffisamment argentée, les occasions ne lui avaient pas manqué de s'établir. Mais elle n'avait pas l'idée au mariage. Pauvreté

de sang ou lubie nerveuse, elle était rétive à l'amour. Vierge cblorotique et farouche, elle s'offensait des moindres privautés ; des griffes, des dents, elle repoussait le mâle. Et cette infirmité, cette faiblesse d'esprit et de corps, peu commune chez les filles de campagne, avaient fait d'elle la risée du pays. Elle servait d'amusement aux veillées d'automne, quand la jeunesse se divertit au clair de lune, en décortiquant les régimes de maïs ; elle était le souffre-douleur des paillades, quand les fumées du vin après la fièvre du battage mettent les cervelles en folie...

— Gare à toi, Marion ! je te tiens, je t'embrasse !

Elle ruait alors, elle mordait, telle la pouliche surprise par l'étalon, parmi les trépignées de rires des rustres ameutés contre elle.

Les enfants eux-mêmes, quand ils la rencontraient à la sortie de l'école, la houspillaient, menaient des rondes autour d'elle, des rondes qu'ils chantaient sur des paroles d'insulte. Pauvre Marion ! Méprisée, bafouée par les étrangers, elle avait encore eu la mauvaise chance d'être dépouillée par les siens, ruinée jusqu'au dernier sou, jusqu'à la dernière chemise, par des procès auxquels elle n'avait compris goutte et qui avaient dévoré sa part de l'héritage paternel. La maison familiale avait été vendue. Sans res-

sources, à moitié impotente, à peu près imbécile, depuis des années déjà, elle était la mendiante, l'unique mendiante du pays.

Péniblement, sur ses jambes inégales, — telle une sauterelle écrasée, — la Marion venait vers moi. Sa figure dolente eut, en m'apercevant. une grimace de surprise. Ses yeux d'enfant, de vieille enfant, s'écarquillèrent. Elle s'étonnait de peu, la Marion.

— Vous ici, à courir les champs avec ce soleil? interrogea-t-elle en me saluant.

En même temps, d'un geste de pudeur offencomme si j'avais été curieux des révélations que pouvait m'offrir le désordre de ses hardés, elle recroisait le fichu d'indienne entrouvert sur sa poitrine, elle rabattait la jupe sur la nudité de ses maigres tibias.

— Et vous. Marion, vous n'y pensez pas, d'arpenter les ratoubles, avec vos rhumatismes ?

— 11 faut bien, répondit-elle en reprenant son souffle. La chaleur ne fait pas de mal à mes pauvres jambes. Et puis, que deviendraient mes poules, si je ne leur rapportais pas ce soir un peu de provende ? C'est la mauvaise saison pour elles ; les raisins commencent à vérer, et elles

en sont gourmandes, les coquines ! Les voisins m'obligent aies tenir enfermées.

— Vous avez donc du bétail à vous, Marion ?

— Trois poules ; mais elles pondent comme six. Deux douzaines d'œufs par semaine — des œufs énormes. La noire, à elle seule, en met jusqu'à trois par jour dans son panier. Elle est vaillante, la noire ! la grise aussi : mais elle couverait tout le temps, si on la laissait faire, cette innocente ! Alors, je la sauce dans l'eau froide, pour lui en ôter l'envie. Ça vous fait rire : pourtant le remède est bon et pas cher ! Ah ! c'est joliment espérité. les poules, voyezvous. La noire me suit partout comme un petit chien. Quand je suis seule, là-haut, elles me tiennent compagnie, les petites. Aussi je ne plains pas ma peine, quand il s'agit de glaner pour elles. Si vous les voyiez faire ! Elle viennent chercher leur manger dans ma main : elles iraient le prendre dans ma bouche...

— Eh ! eh ! Marion. je ne vous savais pas le cœur si tendre ; si ce qu'on dit est vrai, vous n'êtes pas aussi complaisante pour vos galants que pour vos poules !

Morion avait rougi jusqu'aux oreilles.

— C'est vrai, dit-elle, que je ne suis pas portée d'affection pour tous ces dégourdis qui veulent se divertir de moi ; mais, tout de même, si

amileusos qu'elles soient, les bêles ne sont que des bêtes...

— Vous avez raison de les aimer, puisqu'elles vous aiment. J'irai les visiter un de ces jours, quand je me trouverai en chasse de votre côté. Il paraît que c'est joli, chez vous...

— Un château ! Vous verrez ! Les araignées et les lézards l'habitaient avant moi et les orties poussaient dans ma chambre. N'importe! C'est encore assez beau, puisqu'il ne pleut pas dedans et que le maître m'a donné la rctirance à rien ne coûte. Et puis, mes meubles ne risquent pas de s'abîmer : une chaise, une paillasse. Le reste, qu'en ferais-je ? Un vaisselier ? J'ai si peu de vaisselle ! Une armoire? Inutile ; linge et hardes je porte tout sur ma peau. Un vrai château que je vous dis, et de la terre autour, grand comme un mouchoir, de la terre avec des arbres : un noisetier, un tiguier, un noyer devant la porte de l'étable ; des fruits et de l'ombre. Il ne me manque rien. Est-ce que des abeilles ne sont pas venues se loger dans un trou du noyer? Je récolterai ma provision de miel, l'hiver prochain, de quoi étaler sur mon pain, quand je n'aurai pas autre chose. Vous ne me croyiez pas si riche !

— Et vous ne vous ennuyez pas là-haut, dans votre nid à rats?

— L'été, je sors, je vais à la gagnée, comme aujourd'hui, je glane, je grappille. Il y a tant de fruits qui se perdent dans les fossés, au pied des arbres. Un peu que je ramasse, un peu qu'on me donne, je ne rentre jamais les mains vides. L'hiver, tant qu'il fait jour, je ravaude, je tricote. Quand j'ai fini de travailler pour moi, je travaille pour les autres ; du chanvre à filer, du tilà tordre ; l'ouvrage ne me manque pas. Tout irait à peu près bien sans ces maudites douleurs. Comment appelez-vous ça vous autres ? La xalique0. Ça me suit tout le long de la jambe. On dirait que j'ai là une troupe de tats qui me rongent l'os jusqu'à la moelle. Quand je souffre trop, je crie, je crie si fort que les Samaran, qui habitent au bas de la côte, se dérangent quelquefois, viennent voir si je suis encore en vie...

— Ils ont bon cœur, les Samaran ?

— Oh ! le cœur ne les étouffe pas. Seulement, on leur saurait mal, peut-être, s'ils me laissaient crever sans me porter assistance... Je ne me plains pas d'eux, d'ailleurs, ni de personne. A la volonté de Dieu ! 11 n'y a qu'une chose qui me passe. Et je sais bien que je suis fautive ; mais c'est plus fort que moi ; je ne peux pas en prendre mon parti.

(iLANEUSE 155

Mari on resta un moment songeuse. Puis, avec un long soupir, un soupir qui venait du fond de l'âme :

— Quand on est pauvre, dit-elle, on ne devrait s'attacher à rien ; mais j'ai beau me raisonner je regrette toujours ma maison. Vous ne pouvez pas vous figurer ça, vous qui habitez tantôt ici, tantôt là, l'hiver à la ville, l'été à la campagne. Vous ne saurez jamais ce que c'est de quitter la maison où on est né, où vos parents sont morts. C'est terrible. Vous la connaissez, notre maison. D'aussi bien placée qu'elle, il n'y en a pas dans le pays. C'est un peu dur pour y monter, mais, quand on y est, quelle vue ! A la Saint-Jean d'été, quand chaque paroisse allume son feu nous en avons compté jusqu'à trente qui flambaient à la fois, et si loin, quelques-uns, que nous ne savions môme pas où, nous ne connaissions pas les noms des villages. Notre pauvre maison ! Depuis qu'elle est vendue, je n'ai pas eu le courage d'y revenir, mais je ne cesse pas d'y penser. J'en rêve la nuit ; il me semble que je suis encore là, occupée à coudre à l'ombre, sous la galerie, à monter les soupes dans l'âtre ; je vais, je viens, je bois une gorgée d'eau à la fontaine, je mange des prunes dans le jardin, je picore les chasselas à la treille. Quand je m'éveille, j'en ai encore le goût à la bouche.

Et je pleure, alors, je me désole jusqu'à ce qu'il fasse jour. Une fois, une fois seulement, il m'est arrivé d'être à portée de la revoir, la maison ! C'était dans le travers de Combeprionde, en allant chez les Rémézy. Tout à coup, en sortant du bois, je la vis plantée ju^le en face, sur la crête du coteau, au-dessus de la garenne. Je ne la vis pas longtemps, les larmes m'aveuglaient ; j'étais comme imbécile. Tenez, d'y penser seulement, voilà que je pleure encore.

Honteuse, Marion essuyait ses yeux du revers de la manche. Je la consolai de mon mieux.

— Excusez-moi au moins, brave monsieur ; c'est malgré moi. Mais voilà déjà un moment que je bavarde, et ma récolte n'est pas bien avancée, dit-elle en me montrant d'un air pileux la mince poignée d'épis qu'elle serrait entre ses doigts. Ce n'est pas pour dire, mais vos bordiers ont de bons yeux et des râteaux bien dentés ; ils n'ont rien laissé après eux. Mes poules, ce soir, n'en auront pas à leur faim.

Elle m'avait quitté. Lentement, lourdement elle avait repris sa quête misérable à travers le chaume. La paille crépitait sous ses pieds nus, l'air flambait autour d'elle et, dans cette auréole de fournaise, vibraient tout à coup le vol bleu

d'une sauterelle, la danse éperdue d'un essaim de papillons blancs, soulevés au vent de sa jupe : vies innocentes aussitôt happées par les hirondelles en chasse, glaneuses infatigables de l'azur.

C'est de mon ami Fonade, un désillusionné de la politique, revenu au barreau après quelques mésaventures électorales, que je tiens ce qui va suivre. Comme l'anecdote n'est pas à son avantage, il y a des chances pour qu'elle soit véridique.

Depuis quelques jours déjà, nous conta-t-il, nous étions en tournée aux environs de Saint- Sernin-des-Rais, en Quercy : toute une commune à visiter maison par maison, une majorité à conquérir sur le maire et les conseillers sortants.

Rude corvée ! Et un temps de chien par sur-

croit ! Les giboulées do mars : pluie et soleil ; peu de soleil, beaucoup de pluie. Du matin au soir, nous pataugions dans la glaise, au fond des combes, sur l'échiné des coteaux, le long des sentiers où l'eau du ciel luisait dans les ornières. Le vent de galerne soufflait, maussade, à travers les taillis de rouvres et de châtaigniers, qui s'égouttaient au passage sur nos tètes.

Le ciel était contre nous; les chiens aussi. Labris et Farous signalaient du plus loin notre caravane, l'escortaient jusqu'au logis dont ils avaient la garde, la reconduisaient quand nous repartions jusqu'au plus proche camarade, qui nous signalait, nous escortait à son tour.

Arrivés au droit de la maison où nous avions affaire, nous appelions l'habitant. Heurter brusquement à la porte eût été, paraît-il, un manquement à la civilité paysanne, aussi chatouilleuse en son genre que la politesse bourgeoise.

— Eh ! Bernât ! Eh ! Jeantou !

L homme était dehors à curer un fossé, à bêcher sa vigne. La femme nous répondait. Déliante, elle s'enquérait du but de notre visite, et, aussitôt avisée, elle hélait le seigneur du lieu, le citoyen électeur dont nous venions solliciter le suffrage.

— Eh ! Bernai. ! Eh ! Jeantou !

Lent et sournois, le front barré de combinai-

sons et d'astuces, Jeantou arrivait, la bêche à l'épaule, l'argile de son héritage gluant à ces sabots. Et c'étaient les rites de l'hospitalité, la flambée de sarments dans l'âlre, l'assaut des refus et des insistances en face de la bouteille à'atixerrois (vin cuit), autour de la mal-coiffée, de la conserve où saumuraient dans une eau-de-vie exaltée d'aromates les prunes de l'année dernière.

On trinquait, on causait. De politique, d'élections, pas un mot; on s'entretenait de la terre, des récoltes. Elles ne promettaient rien de bon. Quelqu'un avait jeté un mauvais sort à la vigne ; il y avait autant de maladies sur elle que de vermine sur un pauvre. Et le blé ? Pas la peine de s'esquinter pour lever six pour un de la semence ! Tout allait mal, très mal. Encore si l'on avait eu un chemin praticable pour porter ses denrées à la ville ! Quand il avait plu seulement une demijournée, pas moyen de se tirer des ornières.

Il arrivait si bien à propos, ce chemin.

— On te le radoubera, Jeantou, tu l'auras comme neuf, si notre liste passe. Tu n'as qu'à mettre ce bulletin dans la boite, dimanche prochain, et tu verras arriver le cantonnier chef et son équipe. La préfecture n'a rien à nous refuser. C'est comme si c'était fait...

— Et si ton cheval ou tes vaches attrapent un

mauvais coup, on te les remettra sur pied gratis ; tu connais ce que je sais faire... ajoute un second candidat, le nommé Datil dit Ficelle, demi-sorcier, demi-reboutenr, qui avait un secret pour les coups de sang et les foulures. Une pierre de lune dans ta marmite avec les herbes que je choisirai et les paroles qu'on m'a enseignées, il ne s'y connaîtra rien...

— N'oublie pas non plus, complétait un troisième, que nous avons le premier avocat de Montauriol sur la liste — c'était moi l'avocat, et je n'avais pas plaidé deux fois. — Avec lui il n'y a pas de mauvais procès. C'est comme au tourniquet de la Tantare, le jour de la fête. A tout coup, l'on gagne !

— Je n'ai pas de procès présentement et mon bétail marche droit, répondait Jeantou. Mais la grêle qui tomba à la Saint-Jean passée a endommagé ma récolte. On dit qu'on distribuera des indemnités à la commune...

— Tu auras ta part, l'ami, et on te fera bonne mesure. Allons ! c'est dit ; tu es des nôtres ; à dimanche ! On trinquait une dernière fois, et en route.

Combien de kilomètres de chemins avionsnous promis ce jour-là, combien de petits verres

dauxerrois et de prunes à l'eau-de-vie avionsnous ingurgités, quand nous arrivâmes le soir, harrassés, fourbus, trempés jusqu'à l'os et à sec de salive, à la croisière de Trabuc? La maisonnelte de Cantegril, le cantonnier, était postée làhaut, au bel air: plus qu'un raidillon à grimper pour arriver jusque chez lui. .Nous grimpâmes. Le cantonnier était notre meilleur agent, notre indicateur le plus sûr. Il nous rabattait le gibier, nous suggérait l'appât à employer pour le faire venir dans nos filels. Un homme précieux, ce Cantegril. Nous lui devions bien une visite.

Son fils nous regardait arriver, occupé à lier les sarments de la treille de muscat qui ombrageait, en été. le seuil de sa porte.

— Vous trouverez le père malade, nous dit-il. Il se plaint d'un point de coté. Sanglaçure ou fluxion de poitrine, on ne peut rien dire encore. La maman est inquiète...

Nous entrâmes. Il faisait obscur dans la chambre. Les volets à demi-fermés ajoutaient au mystère du crépuscule.

La Cantegril nous montra le lit d'un geste qui nous recommandait le silence.

— 11 s'est assoupi tantôt, nous renseigna-t-elle à voix basse. Il n'a pas fermé l'œil de la nuit ; il n'en peut plus.

Le cantonnier dormait. Le drap remonté jus-

qu'au menton, le bonnet de coton enfoncé jusqu'aux yeux, il mijotait sous ses couvertures. Il s'éveilla pourtant à notre approche, ouvrit un œil, se souleva sur le traversin. Il s'étonnait de nous voir là, s'excusait de ne pas se lever pour nous faire honneur.

— Ça m'a pris hier soir, geignait-il ; une douleur là, chaque fois que je respire... Ce qui m'enrage, c'est de ne pouvoir pas marcher avec vous. Mais, patience ! Une bonne suée me guérira ; je rattraperai le temps perdu.. . D'ailleurs, le travail est bien avancé. Hier encore j'ai parlé au Rumat, il est mûr ; vous n'avez qu'à le cueillir ; les Gratiboul aussi, le père et le lils. Trois voix de gagnées, sans compter les autres. L'affaire est dans le sac. Ne vous tracassez pas, monsieur Fonade. Dimanche soir, s'il plaît à Dieu, la jeunesse viendra planter le mai devant votre porte.

La Cantegril s'était levée :

— Tu parles, tu t'excites, dit-elle au malade. Tu payeras ça la nuit prochaine.

— Tant pis ! s'exaltait le cantonnier, ma carcasse est peu de chose, quand il s'agit de la République.

— La République a la vie dure ; pensez à vous d'abord, lui conseillai-je, louché par tant d'héroïsme.

— Une bonne infusion de bourrache, et tu seras sur pied demain, ordonnait le rebouteur Ficelle.

— Avec une cravate de laine garnie de cendres chaudes autour du cou ; ça ne manque jamais son effet, recommandait un autre.

— Et un bol de vin chaud, complétai-je, en prenant congé du malade. Je vais vous envoyer une bouteille de Cahors, du cacheté, du vin d'avant le phylloxéra ; on voudrait être malade pour en boire !

Le cantonnier se confondait en remerciements. Sa vieille figure tannée, recuite à la poussière des grands chemins, nous souriait de toutes ses rides, tandis que sa main, portée au bonnet de coton, ébauchait un salut.

Le lendemain, le surlendemain, pas de Cantegril. Le dimanche arriva, on forma le bureau, on ouvrit le scrutin, sans que le cantonnier eût donné signe de vie.

Après la messe, cependant, son fils vint nous porter de ses nouvelles.

— Le père n'est pas guéri, nous dit-il ; mais il viendra quand même, il fera son devoir...

On votait en attendant. Un par un ou en bande quelquefois tous ceux d'un hameau ensemble,

les électeurs arrivaient, défilaient devant l'urne. Silencieux ou bavards, les jeunes riant et se poussant du coude, les vieux muets comme la tombe et raides comme la justice, ils se présentaient devant le bureau, tiraient le bulletin plié en plusieurs doubles, des profondeurs de leur poche. Amis ou ennemis, assesseurs et public, tout le monde avait les yeux braqués sur le papier. Le président, 1res digne, le tenait un moment suspendu au-dessus de la boîte, pendant que le secrétaire, plume en main, vérifiait le nom, l'émargeait sur la liste. Après quoi le bulletin glissait dans la fente de la boite, le votant saluait. A un autre!

— Carendié (Jules-Donadieu), dit le Borgne, énonçait le secrétaire... Combat (Jean-Marie), dit Peu-Par le...

Le défilé continuait. La lutte aussi. Les deux partis ne désarmaient pas; ils bataillaient, ils intriguaient jusqu'au seuil de la mairie, jusque devant l'urne. Pour mieux faire, les nôtres s'étaient partagé la besogne. Datil le rebouteur, Roumégas le tisserand, plantés devant le bureau, surveillaient les opérations, suivaient le trajet de chaque bulletin, de la main de l'électeur jusqu'au plongeon, dans la boite officielle, attentifs aux irrégularités, décidés à réclamer, à protester s'il le fallait. Les autres installés, les

coudes sur la table, devant la porte du cabaret, racolaient les passants, payaient des tournées, plaçaient les bulle! ins, les changeaient à l'occasion en de subtils escamotages. Et le plus dévoué de la bande, le nommé Mille-Hommes, un républicain de la veille — le seul non du plébiscite — se tenait avec sa jardinière attelée à l'entrée du village, prêt à partir au premier signe, à relancer chez eux. à ramener avec lui de gré ou de force les paresseux ou les timides.

Précaution inutile, semblait-il; nos partisans affluaient; les pointages les plus minutieux nous donnaient la majorité. Mais, après les vêpres, nos gens commencèrent à déchanter. Des bruits circulaient, peu rassurants. Nos adversaires, qui avaient fait les morts pendant notre campagne, s'étaient réveillés à la dernière heure. Et ils n'avaient pas perdu leur temps. Leurs émissaires avaient employé la nuit à courir de maison en maison ; ils avaient déchiré nos bulletins, inondé la commune de leurs listes. Des défections s'étaient produites. Combien? Impossible de le savoir: mais ça allait mal, évidemment. Si la majorité nous restait, elle ne serait que de deux ou trois voix, d'une voix peut-être.

Et Cantegril ne descendait pas. A quoi pensait Cantegril? Plus souffrant, sans doute. Quel mauvais sang il devait se faire là-haut, dans son

lit, pendant que notre sort se décidait à la commune. Tout de même, si on allait le chercher en carriole? Soigneusement empaqueté, roulé dans une couverture, le malade ne pouvait courir aucun danger. Les candidats sont féroces. Mille- Hommes partit. Dans la musique des grelots, la carriole s'enleva rondement, disparut au tournant de la route.

11 était plus de quatre heures. La salle de vote un moment dégarnie, sommeillante dans le chaud de l'après-midi, se remplissait peu à peu, s'animait, à mesure qu'approchait la clôture du scrutin. Les auberges, les cafés se vidaient, envoyaient à la mairie les buveurs allumés par les tournées gratuites. Le verbe haut, la crête ardente, républicains et conservateurs se rangeaient, se pressaient autour du bureau. Les yeux levés vers le cadran de la pendule juchée sur un socle en symétrie avec le buste en plâtre de la République, débonnaire symbole couronné d'une guirlande d'épis, ils regardaient marcher l'aiguille prête à marquer l'heure du destin. Plus qu'un quart d'heure, plus que cinq minutes !

Tout à coup, un roulement de car-riole dans la rue. La carriole s'arrête; une rumeur se fait,

une poussée dans la foule. Cantegril! Gantegril! Soutenu par deux des nôtres, il entre, tel un spectre, il s'avance vers le bureau. Spectre, oui, mais spectre de mardi gras, avec son couvrepied en guise de linceul, son feutre rabattu sur les sourcils, et, sous le feutre, une grimace de Pierrot, quelque chose d'ahuri et de rusé, d'une signification énigmalique. De qui se moque Cantegril? Est-ce une illusion? Au moment où il lui présentait son bulletin, il m'a semblé voir entre lui et noire adversaire, le président du bureau, un clin d'œil d'intelligence. Soupçon injurieux que dément le passé du cantonnier. Un traître, lui, quelle apparence! Je ne m'arrête pas à cette pensée; mon attention est ailleurs. Le scrutin est fermé; le dépouillement commence. Les bulletins passent de main en main, contrôlés, soupesés, épluchés au droit et à l'envers. Les scrutateurs pointent les voix. A chaque bulletin, la majorité change, se déplace, saluée d'un frémissement de colère, d'une clameur de triomphe. Les femmes s'en mêlent; tout le village, toute la commune est là, empilée dans la salle, dans le corridor, aux fenêtres, dans la rue. Les têtes se penchent, sourcils froncés, vers le bureau, vers les listes. Puis, un silence d'angoisse; le maire proclame le résultat du vote.

Battus! Nous sommes battus! et d'une voix seulement! une voix!

Et si nous avions su laquelle!

Nous le sûmes plus tard. Tout finit par se savoir à la campagne. Aussitôt après que le cantonnier, pourvu par nos soins de certificats louangeurs, eut obtenu de la préfecture le règlement de sa pension de retraite, le pot aux roses se découvrit. Cantegril avait voté contre nous. Pour une poignée d'argent qu'il devait sur sa terre — et on menaçait de le faire exproprier — Gantegril avait trahi. Sa maladie? Une frime, un remords peutèlre, un prétexte pour s'abstenir. Et c'était nous qui l'avions obligé à voter Le bulletin qui assurait notre défaite. Mille-Hommes était allé le chercher, l'avait rapporté dans sa carriole.

Le coup du cantonnier! On rit encore, on rira longtemps à Saint-Sernin-des-Rais, de cette fausse manœuvre.

Nous étions en excursion depuis le matin, sur les bords du Celé, aux environs de Sauliac. Nous avions cheminé dans la gaieté des verdures printanières, entre les collines rocheuses qui enferment la vallée. Vers midi, comme la chaleur montait, nous avions fait halte à l'auberue. Puis après un déjeuner pittoresque, de chevreau rôti et de fromageons, arrosés de ce vin du causse, qui se ressent de l'amertume des huis et de la rudesse des pierrailles, nous avions flâné un moment le long des maisons blanches du village neuf étalé sur la pente de la montagne, et de là, gagnant le plateau, enjambant les clos

déserts où s'alloDge l'ombre grêle d'un figuier, où se dresse l'apparition d'un dolmen, nous étions arrivés au bord de la falaise qui surplombe le vieux Sauliac et le cours de la rivière.

Devant nous, sous nos pieds, s'ouvrait, creusée par la colère ancienne des torrents, une cuve énorme, un gouffre d'ombre encerclé de murailles calcaires. Le village était là, en suspens, accroché au précipice : une dégringolade de masures abolies, de jardinets portés sur des terrasses croulantes, troupeau de ruines que gardait un château squelette, planté en éperon, à la pointe d'un roc. De notre poste, an sommet de la falaise, notre regard plongeait à pic sur la misère des logis à l'abandon. Vision funèbre! Les croisées dégarnies bâillaient, orbites vides où l'araignée filait sa toile, les charpentes fléchissaient écrasées sous les joubarbes; des poutres calcinées, des solives tordues par l'incendie, gardaient le geste de douleur imposé par la morsure de la flamme. Des églantiers vivaces, des sureaux, des nerpruns habitaient les chambres désertes. 11 semblait qu'une lèpre de décrépitude, une contagion de mourir avait gagné les maisons, les avait couchées l'une après l'autre dans la poussière du passé. Et, dans cette universelle lamentation des choses, l'odeur qui nous arrivait d'un chèvrefeuille en

fleurs, épanoui au bord d'une terrasse, nous faisait penser à ces parfums qu'on brûle dans les chambres des morts.

Comment le village gothique, après avoir longtemps agonisé là-haut, dans les décombres, au fond de ses ruelles inaccessibles, avait émigré, pour ressusciter plus loin, sur la pente opposée de la montagne, comment le vieux nid de hiboux s'était changé en un nid de verdure et de fleurs, notre guide, l'aubergiste de Sauliac, nous expliquait ce miracle. Il nous montrait béante, au bord du Gelé, à la base de la montagne, l'arche du tunnel, qui, en évitant à la route le détour de plusieurs lieues qu'elle devait faire pour arriver au village, avait transformé le pays. L'attrait de la route avait décidé les maisons à descendre.

Le percement de ce tunnel avait été un gros événement dans l'histoire de Sauliac. Témoin et même acteur de cette mémorable entreprise, l'aubergiste nous en racontait les péripéties.

La chose, parait-il, n'avait pas été toute seule. Les gens de l'endroit, ignorants et têtus, les vieux surtout, avaient fait opposition au projet. Le plus enragé de tous, nous disait l'aubergiste, le meneur de la bande, habitait là, en plein

rocher, sur le terrain même où devait se livrer la bataille. Vous voyez ce trou noir, un peu audessus de l'entrée du tunnel ! C'est l'entrée de la grotte où logeait Cantareil. Il s'y était établi, tout jeune, du temps des grandes guerres, sous l'empereur premier, quand les gendarmes traquaient les conscrits; il y avait pris ses habitudes. Cette crose avait une issue vers le causse, un boyau par où Cantareil se glissait comme une couleuvre. L'endroit lui était commode. Pêche ou chasse, tout s'y trouvait à portée; à ses pieds les grands fonds du Celé, où chaque soir, à la nuit tombante, il allait poser ses nasses, en haut, sur le causse, des friches de genévriers et de buis, fréquentées par les grives et les tourdes. La sauvagine foisonnait alors; Cantareil n'était pas en peine de sa nourriture. Les bonnes âmes n'auraient pas manqué, d'ailleurs, de le secourir à l'occasion. Les réfractaires n'étaient pas mal vus dans le pays. Au carnaval, quand les maisons envoient aux passants la bonne odeur des boudins grillés ou des crêpes, à la belle saison, lorsque l'emboise et le tambour promènent à travers les campagnes l'annonce de quelque vote, Cantareil s'invitait, s'asseyait à la table de famille, ou bien il dansait le branle sur le pré communal, il nouait ses mains aux mains des jolies filles, dans le tourbillon de la ronde

tremblante. Et comme il était jeune et taillé en force, comme il était aguerri mieux que pas un aux intempéries des saisons, aux nuitées en plein air, aux courses folles sur la lande où s'allongeait l'ombre des gendarmes lancés à sa poursuite, cette vie ne lui déplaisait pas.

L'Empire tombé, le réfrac taire disparu, le braconnier resta. Se louer, servir, travailler pour les autres, il n'essaya même pas. 11 ne consentit pas davantage à quitter son abri sauvage pour le bien-être d'un lit, pour la sécurité d'une maison. Il demeura l'hôte de la montagne. Le seigneur de la grotte et du roc. Seulement, comme il n'avait plus de raisons de se cacher, il avait réparé son château, feutré d'herbes sèches les fissures des pierres; avec quelques pincées de terre charriées à bras, il avait même installé une manière de potager sur l'étroite corniche qui bordait sa résidence. Tant qu'il y aurait des carpes dans le Celé et des lapins sur le causse, Cantareil était sûr de ne pas mourir de faim.

Il vécut, en effet, et même il vécut bien pendant un assez long temps. 11 fut le fournisseur attitré des auberges du canton, le pourvoyeur des presbytères et des châteaux. Mais, après les années grasses vinrent les années maigres. Le métier se gâta. Trop de braconniers, trop de

gendarmes! La surveillance d'une part, la concurrence de l'autre avaient limité les profits; la concurrence surtout. Des étrangers venaient, des malfaiteurs; avec leurs engins perfectionnés, des dragues, des draps de mort, ils dépeuplaient la rivière, ils raflaient en une nuit la récolte des perdreaux. Le gibier se faisait plus rare et le chasseur moins robuste. Cantareil avait eu des malheurs. Son fusil trop chargé avait éclaté dans ses doigts, mutilé sa main droite, l'obligeant, déjà vieux, à faire son apprentissage de gaucher. Une chute dans les précipices du Liauzu, où il s'était fait descendre avec une corde, pour dénicher de jeunes buses, l'avait laissé boiteux, infirme d'une jambe.

L'homme tenait bon; mais son caractère avait changé. Lui, si bon enfant jadis, farceur même à l'occasion, il s'isolait maintenant, se terrait dans son trou, vivait comme une bête, dans la société des bêtes. 11 fallait que la faim le poussât, pour le décider à sortir, à se montrer au marché de Marcillac ou de Saint-Cirq, avec ses chapelets de perdreaux ou de grives, et, quelquefois, en temps prohibé, avec un lièvre sous sa blouse.

Vous imaginez sa stupeur, la première fois qu'il entendit parler de ce tunnel qui allait percer

d'outre en outre la montagne — sa montagne! 11 ne fit qu'en plaisanter d'abord. Un trou làdedans, une roule! La farce était bonne. Le vilebrequin qui exécuterait ce travail n'était pas encore inventé. Ils avaient perdu la tète, ces ingénieurs, ces agents-voyers, qui, sérieusement, sans rire, traçaient des plans, prenaient des niveaux.

L'entreprise marchait, cependant. Après les ingénieurs, les équipes de terrassiers, de mineurs arrivaient, installaient leurs chantiers au pied de la montagne, sous le nez de Cantareil. C'étaient, presque tous, des Limousins, de grands garçons aux yeux bleus, larges d'épaules, qui avaient la langue épaisse et le rire lourd. Leur patois n'était pas le même que celui de Sauliac, et ils chantaient, après boire, des chansons tristes, que les gens d'ici ne comprenaient qu'à moitié. Cantareil se gaussait d'eux tant qu'il pouvait, il clabaudait dans les cabarets, travaillait à ameuter le pays contre les étrangers.

Les ouvriers, qui n'ignoraient pas sa marotte, le blaguaient à leur tour, s'amusaient à le faire endêver. Tantôt l'un, tantôt l'autre, ils l'interpellaient : eux en bas, prêts à entrer dans le

tunnel, lui en haut, sur son rocher, au seuil de sa crose.

— Méfie-toi, Cantareil! Attention à la musique! lui criait un maître mineur. C'est aujourd'hui le branle-bas. Toi et ton rocher, vous allez faire un saut dans la rivière!

— Eh! brave homme? que fais-tu dans ton trou? ricanait un compagnon. Les chats-huants, tes voisins, ont déménagé hier, les corneilles sont parties; les renards ont quitté leurs terriers. Tous les locataires de la montagne ont déguerpi. Allons! vieux limaçon, sors de ta coquille! viens boire un coup avec nous à la cantine ; je t'invite.

— C'est moi qui régale, ripostait Cantareil; je paye une tournée à l'auberge de la Pescaderie, de l'autre côté de la montagne. Mais pas aujourd'hui; plus tard, quand tu pourras m'y conduire par le chemin des taupes. Seulement d'ici-là, le vin aura le temps de vieillir...

— Prépare tes sous et fais rincer les verres, concluait le maître mineur. La montagne sera aussitôt en perce que la barrique.

Les semaines passèrent. Octobre était venu. Le poisson ne se montrait plus dans les eaux du Celé, refroidies par les pluies d'automne. La pêche ne rendait pas : à peine quelques anguilles aux cordes, une pincée de menuaille

dans les nasses. La chasse elle-même n'était guère plus fructueuse. C'était la bonne saison, pourtant, lourdes, grives, merles noirs, merles gris, les oiseaux de passage descendaient en bandes des hauts plateaux de la Tronquière, où la neige avait commencé de paraître. Cantareil les entendait bavarder, s'appeler le matin, sur les peupliers à demi- effeuillés, le long de la rivière, et la petite outarde jetait dans la nuit son cri triste pareil à la plainte d'une brouette mal graissée.

Mais le gibier se défendait, cette année-là; le laiton des collets se rouillait, les grains de genièvre moisissaient sous les assommoirs.

Le tapage des chantiers, l'explosion des coups de mine épeuraient le peuple naïf des lapins et des grives. Les meilleurs postes, les passages les plus fréquentés demeuraient improductifs. Et où en chercher d'autres? Deux on trois jours de suite, Cantareil était rentré bredouille. Et sa haine contre le tunnel s'.exaspérait de cet affront. Si loin qu'il allât, au fond des plus reculées solitudes, le fracas des explosions le poursuivait, longuement prolongé parles échos de la montagne, lui défendait d'oublier l'ennemi.

Un après-midi, cependant, eette musique de malheur s'arrêta. Deux heures, trois heures de silence! Cantareil, ce jour-là, avait poussé une pointe du côté de Blars, où on lui avait signalé un fort passage de grives. Il supposa d'abord que la distance trop grande l'empêchait d'entendre; le vent aussi, peut-être, qui soufflait à l'opposé, emportait les bruits vers les grèzes de Saint-Chel. Mais les hasards de la chasse l'ayant ramené vers Sauliac, il eut beau écouter, le tunnel restait muet, la poudre ne parlait pas. Evidemment, les mineurs étaient en chômage, en grève peut-être. Oh! si ça pouvait être la grève!

La journée s'avançait quand il arriva à sa erose. Tout de suite, il comprit qu'il y avait du nouveau en bas. Mineurs, terrassiers avaient quitté les chantiers avant l'heure; quelquesuns buvaient, attablés au seuil de la cantine.

Cantareil fut signalé, dès qu'il parut au bord des roches.

— Eh! Cantareil? Payes-tu ta tournée? C'est le moment. Du bon, du vieux, tu l'as promis, exécute-toi. Descends un peu de ton perchoir! Descends, qu'on voie si tu es un homme de parole...

Cantareil descendit. Consterné et curieux. Que la montagne fût percée, il en doutait encore. En bas, il trouva l'ouverture du tunnel

pavoisée de drapeaux, enguirlandée de buis comme la porte d'une mariée. Avant dentier, le braconnier se signa.

— Un coup de raide t'aurait mieux profité que ton signe de croix, plaisantait le maître mineur. 11 fait froid par ici, je t'en préviens.

— Et obscur..., compléta Gantareil qui buttait au premier pas.

Le sol tantôt s'exhaussait, tantôt s'affaissait, obstrué de débris, troué de fondrières, barré par les boisages qui soutenaient la voûte. De l'eau suintait, s'étalait en bourbiers où les camarades s'enfonçaient jusqu'à mi-jambe, et, dans les ténèbres de plus en plus épaisses, leurs voix leur revenaient, en écho, dénaturées, inquiétantes. Plus inquiétant, redoutable, un bruit les arrêtait bientôt. Des pierres, de menues esquilles s'éboulaient, glissaient entre les boisages. Il en tomba une si près de Gantareil qu'il sentit sur la joue !e vent de sa chute.

— Va toujours, c'est rien! l'encourageait le camarade. Les pieds-droits tiendront, comptes-y ; c'est moi qui les ai plantés.

Ils avançaient lentement, à tâtons.

— Tiens, regarde! s'exclamait tout à couple mineur. Pas la peine d'éclairer. Voici le grand calei — la grande lampe — qui vient à notre rencontre.

De la clarté naissait, grandissait devant eux. Quelques pas encore et ils sortaient du tunnel... Déjà les peupliers, les maisons, l'auberge de la Pescaderie, montaient au fond, dans la lumière.

— Arrive, garréiou! dépèche-toi, jambe en retard ! criait le mineur au braconnier, qui demeurait là planté, comme hébété par le miracle.

Et l'homme filait droit, en même temps, devançait le braconnier.

Un fracas terrible derrière lui le fit se retourner. C'était comme si la voûte avait crevé, si le tunnel se fût écroulé sur ses talons. Rien qu'un bloc, cependant; mais Cantareil était dessous, — mort !

— Le tunnel lui a porté malheur, concluait l'aubergiste. C'est égal; il a perdu son pari; mais il n'a pas payé l'enjeu. C'était un malin, ce Cantareil !

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