LE DIMANCHE DE JEAX-PIERRE
le troupeau, le mannequin vivant, chargé d'épouvanter les pigeons maraudeurs, au temps des semences. On l'abandonne et il s'abandonne. Depuis que sa femme est morte, c'est comme s'il était mort à moitié.
Jean Pierre est seul. Assis sur le coffre au sel, au coin de l'âtre, il penche vers la chaleur des braises sa tête cavée d'ombre, ses cheveux blancs qui pendent en filasse sous sa bonnette de laine. Du silence l'enveloppe : silence du dimanche autour de la maison, autour de lui, plus intime, silence de la chambre. Pas d'autres bruits que le trottinement des rats sur le plancher, et encore, tombant de haut, par l'ample cheminée, la sonnerie des vêpres, étouffée, lointaine.
Jean-Pierre songe. À quoi? Peut-être à des événements de la terre, à des dimanches très anciens: peut-être à des années d'abondance, à des marchés avantageux, peut-être simplement, à la douceur de la minute présente, à la tiédeur des braises, en caresse sur ses mains qui tremblent.
Jean-Pierre songe et les minutes passent, les tisons s'éteignent. Il fait froid, il fait triste dans la chambre, et, dehors, le soleil luit*, le soleil d'automne fait signe à Jean-Pierre de sortir. Il sort. Les poules picorent le fumier devant la
porte; une giroflée tardive fleurit à l'abri du mur, près de l'évier. Et Jean-Pierre se souvient. 11 revoit le pied de giroflée que sa défunte avait transplanté là, de chez elle, quand, nouvelle mariée, elle était entrée dans la maison. Ce pied est mort, mais les jeunes plants, ensemencés de graine, n'ont pas cessé de germer, de fleurir à la même place. Hier les giroflées fleurissaient pour la Marion, c'est pour Thrésil aujourd'hui, demain ce sera pour l'Annétou.
Péniblement, Jean-Pierre a dépassé le jardin, les alignements de salades, les carrés de choux hauts sur tige, avec leurs têtes rondes, frisées d'or pâle; il a longé le hangar, le pailler. Au delà, les terres commencent, l'héritage est devant lui, sur la pente; il l'embrasse, il le possède d'un coup d'œiJ. Une vigne en gradins, un champ de blé, un lopin de luzerne, une source à micôte, un ruisseau au fond, bordé de peupliers, c'est tout. Mais que ce peu est grand pour Jean- Pierre! Changements de cultures, annexions de terrains, que d'événements inclus dans le pli de cette combe ! L'ancien les recense. Ici une enclave le gênait au début, là, un bosquet de chênes portait ombre aux récoltes. Et la source? Elle coulait à peine : rien qu'un naissant d'eau qui