‹ Petites ignorances de la conversation (volume 2)Chapitre 4 sur 10 · Le livie des cent cl un, Laclvocat · texte numérisé non relu

Le livie des cent cl un, Laclvocat

ronteslor. Les mois qu'on raconte ainsi soi-même, il fant au moins qu'on les ait dits.

llugiiciiot<$. — Ce nom sous lequel on désignait autrefois les protestants a été très-diversement expliqué. Chacun en a devisé à son appétit, selon l'expression de Pasquier, et aujourd'hui même on n'est pas sûr de sa véritable origine. Les uns voulaient qu'il eût été emprunté à Jean Hus, l'hérésiarque bohémien ; d'autres, remontant plus haut encore dans l'histoire, prétendaient qu'il venait du temps de Hugues Capet, parce que, disaient-ils, les huguenots, ennemis des Guises, ont protégé et défendu la maison de Valois, issue de Hugues Capet. D'autres racontaient qu'un jeune gentilhomme allemand, interrogé devant le cardinal de Lorraine au sujet de la conspiration d'Amboise, dont il faisait partie, avait commencé par ces mots: Httc nos, serenisse princeps, advenir mus. etc., et qu'on avait depuis appelé du nom formé par ces deux premiers mots tous les membres de la conjuration. Parmi ceux qui pensaient que ce nom était venu de la Suisse, quelques-uns lui donnaient pour racine les mots Heiis quenaiix^ qui signifient, dit- on, gens séditieux. Mais Pasquier n'admet aucune de ces explications. Selon lui, quand le peuple fut moins e/farouchè contre les protestants, il commença à leur donner certams

noms par iornic de sobriquets : en Poitou, il les nomme frihoiirs, par une méchante allusion à de fausses monnaies qu'on désignait ainsi, et, en Tourraine, liiiguenotSy du nom d'un lutin qui courait dans les rues de Tours pendant la nuit, et qu'on appelait le roi Hiigon. « Pourquoi le peuple, ajoute Pasquier, entendant qu'il y avait quelquesuns qui faisaient des assemblées de nuit à leur mode, les appela huguenots, comme disciples de Hugon, qui ne se faisait ouïr que de nuit : chose dont je me crois ; car je vous puis dire que huit ou neuf ans auparavant l'entreprise d'Amboise, je les avais ainsi ouï appeler par quelques miens amis Tourrangeaux. »

Mais on ne s'est pas contenté des témoignages de Pasquier. Bien qu'il eût dit sa pensée « sans aucune flatterie, moquerie ou maltalent (ressentiment), » on alla chercher ailleurs des raisons un peu moins tourmentées que les précédentes. Voici l'explication qu'on a trouvée et qui paraît assez grnéralement adoptée ; nous l'empruntons à l'Histoire de la format ioîi de la langue française, de M. Ampère : « ï'aute de connaître l'origine historique d'un mot, on risque de tomber dans les suppositions étymologiques les plus absurdes. Le mot de huguenot vient certainement d'eidgnoten, confédérés en bas allemand, pour eidgenossen. Ne sachant pas cela, plusieurs auteurs, et Bèze lui-

même, ont fait dériver le mot Huguenot du roi Hugon, personnage mystérieux , qui jouait, aux environs de Tours, un rôle à peu près semblable à celui du grand veneur de Fontainebleau, et qui n'a jamais rien eu à démêler avec les Huguenots. » Il n'est pas inutile d'ajouter, pour compléter cette explication, que le nom de Huguenot avait été pris à Genève par les partisans de la liberté, qui s'étaient fait admettre parmi les confédérés suisses, et que d'ailleurs le mol alkimmd eidyetiossen signifie allies en foi,

L.onfi;clBani|>j^. — Il y avait autrefois h deux lieues de Paris, auprès de Boulogne, dans un petit village nommé Longchamps, une ancienne abbaye fondée par Isabelle, sœur de saint Louis, et restée célèbre par les concerts spirituels qu'on y exécutait pendant la semaine sainte. — Il était de mode d'aller entendre, le mercredi, le jeudi et le vendredi saint, l'office des ténèbres à Longchamps, et tout ce qu'il y avait de monde élégant à Paris s'y rendait en grand équipage. La semaine sainte coïncidant avec le renouvellement de la saison, les dames de Paris, dont l'existence, on l'a dit, consiste surtout à être regardées, profitaient de cette occasion pour exhiber les modes nouvelles et se montrer, dans leurs plus brillants atours. Les hommes suivaient cet exemple en faisant voir leurs plus • - 1

beaux chevaux, leurs voilures nouvelles, — el iiiscnsiblenicnt la visite à Lougcliamps ne fut plus qu'un prétexte pour aller rivaliser de beauté, de luxe et de tapage. On pensait longtemps d'avance à Longchanips, mais l'office n'était pas pour grand'chose dans cette longue préoccupation : il s'agissait de savoir quelle toilette on y montrerait, quelle innovation on y porterait. L'archevêque de Paris crut mettre fin à ce désordre en supprimant les cérémonies religieuses de l'abbaye de Lonchamps, mais on se soucia fort peu de l'interdit épiscopal : l'habitude était prise d'aller faire étalage de son luxe aux Champs-Elysées et au bois de Boulogne, et l'on continua, pendant les jours les plus saints de la sainte semaine, de prendre le chemin de Longchamps sans aller à Longchamps.

C'est ainsi que s'est établi l'usage de cette j>romenade où, pendant bien des années, le monde élégant de Paris est venu donner le ion et dicter les lois de chaque mode nouvelle. — Longchamps aujourd'hui n'est plus qu'un souvenir ; le temps l'a usé d'abord, les fiacres et les dames de toutes les fractions du monde l'ont achevé.

Faire Cliarleiuagiic. — C'est se retirer du eu, ai)rès avoir gagné, sans offrir de revanche à, ses advei'saires. Cis joueurs dont parle. M"" de (iirardin, qui, lorscj[u'ils gagnent, sont tout à coup

saisis (rétourdisscintiil, éprouveiU le besoin de respirer uu air plus frais , et profilent d'une discussion qui s'élève pour prendre leur chapeau et s'en aller, ont perfectionné à notre époque l'art de /<2<Ve Charleniagnc'j cette honteuse action exprimée par un grand nom.

Il n'y a guère qu'une seule manière d'expliquer cette locution; la voici telle que 31. Génin l'adonnée dans ses Notes sur le Dictionnaire français : « Je ne puis trouver à cette façon de parler d'autre origine qu'une allusion à la mort de Charlemagne, arrivée au moment de la plus grande puissance d'Occident. Charlemagne garda jusqu'à la (in toutes ses conquêtes, et quitta le jeu de la vie sans avoir rien rendu du fruit de ses victoires. Le joueur qui se retire les mains pleines fait connue Charlemagne, il fait Cliarlemagne. — Le fils du grand empereur n'eut pas autant de bonheur que son père. Louis le Pieux ne fit pas Charlemagne, et ses successeurs pas davantage. C'est justement ce contraste ([ui a dû donner naissance à cette expression assez poétique. Lt elle se présentait naturellement, puisiiue l'un des quatre rois du jeu de cartes porte le nom de Charlemagne. »

Wons eles orfèvre, iiioiisiciii* JoK^e. —

Celle ])hrase, devenue proverbiale, est en usage dans noire langue j^our caraclériser ces donneurs de

conseils qui, au lieu de prendre part à votre position, ne considèrent que leur intérêt personnel. Elle est empruntée à VAmoiw médecin, comédie de 31olière. La fille de Sganarelle est plongée dans une profonde mélancolie , dans une tristesse dont rien ne la peut tirer, et le pauvre père, qui est à bout de moyens, aurait besoin , dit-il, d'un bon conseil sur cette matière. H consulte donc sa nièce, sa voisine et ses amis sur ce qu'il doit faire. Chacun de ces personnages donne un conseil dicté par son propre intérêt, et l'orfèvre, M. Josse, entre autres, pense qu'une belle garniture de diamants, ou de rubis, ou d'émeraudes, serait la chose la plus capable de réjouir Lucinde. — Malgré son chagrin, Sganarelle n'a pas perdu le sens, et il découvre aisément les secrètes intentions de ses conseilleurs : « Tous ces conseils sont admirables, assurément, mais je les tiens un peu intéressés, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. — Vous êtes orfèvre, monsieur Josse, et votre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries, monsieur Guillaume, et vous avez la mine d'avoir quelque tenture qui vous incommode, etc., etc. » Le mot : vûus êtes orfèvre, dit à lui seul toute la pensée de Sganarelle ; il venait là parfaitement à propos, et c'est parce qu'il tombait juste que ie bon sens public l'a adopté.

Couleur Isabelle. — douleur jaune clair, participant, comme il est dit clans Trévoux, du blanc, du jaune et de la couleur de chair. Ce mot s'emploie particulièrement en parlant du poil du cheval : un clicval Isabelle, ou, absolument, un Isabelle.

Celte couleur a, dit-on, pour origine une chemise de l'archiduchesse Isabelle d'Autriche, fille du roi d'Espagne, Philippe II, et d'Elisabeth de France. — Cette chemise, et sa couleur historique, datent du siège d'Ostende^ qui dura comme on sait trois ans, trois mois et trois jours. — L'archiduchesse ayant accompagné Albert, son époux, dans ses guerres contre les Hollandais, fut témoin de ce siège fameux. Voyant les efforts infructueux des assiégeants, elle lit le vœu de ne changer de chemise que lorsque Oslende serait prise. Les assiégés résistèrent trois mois encore avant de livrer à Albert ce monceau de cendres qui devait lui coûter plus de cent mille hommes, et ils laissèrent ainsi à la chemise royale le temps de devenir couleur Isabelle. — Ce genre de jaune

fut bientôt à la mode, et l'on porta avec enthousiasme la couleur de la chemise jaunie dans ces héroïques circonstances.

Motre ennemi, eVst notre maître^ Je vous le dis en bon français.

Chamfort, et quelques autres avant lui, se sont occupés de savoir pourquoi La Fontaine avait dit :

Notre ennemi, c'est notre maître,

vers qui exprime cette idée, bien généralement vraie cependant, ([ue nous n'aimons pas ceux qui nous dominent et nous mettent en servitude; — mais on ne paraît pas avoir songé à se demander le sens du vers suivant :

Je vous le dis en bon français.

Parler français^ en bon français, signifie aujourd'hui, dire sa pensée franchement et sans détour ; mais celte expression n'était pas en usage dans ce sens au xviic siècle, et La Fontaine n'a pu vouloir exprimer cette idée.

En bon français veut dire ici à la française, à la bonne gauloise. La Fontaine croyait à celte vieille vérité de son pays, que nous n'aimons ni le joug ni ceux qui nous l'imposent, et il la proclamait en bon français (jitil était. Il faisait ainsi allusion à cet ancien proverbe :

Oncques amour cl seigneurerie Ne se tinrent compagnie.

Cape. — Espèce de manteau à capuchon. Des

(Hymologislcs trop savants ont été chercher bien loin l'origine de ce mot. Il vient, a dit l'un, de capcUa (petite chèvre), parce qu'on employait le poil de chèvre à la fabrication des étoffes servant h faire capes et capuchons; — il vient, a dit un autre, de capcre, contenir, couvrir entièrement, parce que la cape enveloppe tout le corps de celui qui la porte. Heureusement, un troisième, et quelques honnêtes gens à sa suite, ont pensé qu'il était plus simple de recourir au mot caputy et cela nous a beaucoup tranquillisé. Nous aurions été bien contrarié si nous avions dû faire un choix entre ces deux premières élymologies. Cape, capuckon, capiic/ic, et tous les mots qui éveillent l'idée des choses qui se rapportent à la tète, tels que capitaine , chapitre, chapeau, chaperon, cli" pon S capot, ne peuvent avoir d'autre origine raisonnable que le mot capiit.

La cape, qu'on retrouve encore dans les Pyrénées, n'est plus guère en usage parmi nous, au moins avec son nom, caria mode nous apporte de

1. « Philippe le Hardi obligea les Juifs de porter une corne sur la Ifite. 11 leur tHail défendu de se baigner dans la Seine ; et, quand on les pendait, c'était toujours entre deux chiens. Sous le règne de Philippe le l'cl, leur société s'appelait societas caponiim, et la maison oîi ils s'assemblaient, domussocictads caponum, d'oU est venu, sans doute, le mot injurieux capo/(.» (llurtaut. D{ct, (lisl. (le ta ville (le Paris.),

temps en temps des vêtements qui la rappellent ; mais ce nom est resté dans quelques-unes de nos locutions proverbiales, où il fait même assez bonne figure.

Rire sous cape, avec malice et en se cachant, comme on cacherait sa tête sous une cape. C'est dans le même sens qu'on dit plus familièrement 7Ù-e dans sa barbe. ■ — L'idée de se cacher attachée au mot cape a fait dire, par extension, sous capey des choses qu'on exécute en cachette. "^

Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui ilort, Et vous menez, sous cape, un train que je hais fort.

( Molière. )

La cape a été autrefois un manteau de che\ alier. C'est pour cela qu'on disait d'un gentilhomme sans fortune, et qu'on dit encore, selon l'Académie, d'un homme qui n'a qu'un mérite apparent et superficiel, il na que la cape cl l*épée.

Les pièces qu'on appelle de cape et d'èpèe sont des comédies de genre et d'intrigues. Cette dénomination nous vient de l'Espagne. Dans le théâtre espagnol, et particulièrement depuis Lopc de Vega, on distinguait les comédies en divines et humaines : les unes se subdivisaient en vies des saints et actes sacramenlaux ; les autres en comédies héroïques, historiques ou mythologiques, et

en comédies de cape et d'èpèe qui représentaient les mœurs élégantes et les manières du jour.

Frappe, maïs écoute. — Lorsque Xercè?, roi de Perse, marcha contre Athènes, il fut décidé que les Lacédémonicns iraient défendre le passage des Thermopyles, et que les Athéniens conduiraient la flotte au détroit d'Artémise. Il s'éleva une contestation entre les Lacédémonicns et les Athéniens au sujet du commandement général de l'armée navale. Thémistoclc, qui avait droit à cet honneur, persuada aux Athéniens de ne pas compromettre par ces débats le salut de la Grèce, et ce fut Eurybiade que la prépondérance de Sparte fit nommer. Mais quand Eurybiade voulut partir, et se retirer vers l'isthme, où l'armée de terre des Péloponésiens était rassemblée, Thémistocle s'y opposa. — « Thémistocle, lui dit Eurybiade^ dans les jeux publics on châtie ceux qui se lèvent avant d'en avoir reçu l'ordre. » — Cela est vrai, répondit Thémistocle, mais aussi on ne couronne jamais ceux qui restent derrière. » Eurybiade, ayant levé son bûton pour le frapper, — « Frappe^ lui dit Thémistocle, mais écoute. »

Chien de Jean de Mîvelle. — De tous ceux, hommes ou bétes, qui s'en vont ou se sau-

vent quand on les appelle, on dit communément .• C'est le chien de Jean de Nivelle, il s'enfuit (juand on l'appelle. Cette façon de parler donnerait à i>enser que Jean de Nivelle avait un chien révolutionnaire et mal élevé, qui se distinguait par une désobéissance tellement rare chez notre compagnon le plus fidèle, qu'elle avait dû faire événement, et, par suite, devenir proverbiale. — Il paraît cependant que la vérité n'est pas là. Ce fameux chien n'est pas un chien, c'est un homme, c'est Jean de Nivelle lui-même, un très-vilain homme qui, d'après les renseignements que nous avons recueillis sur son compte, a bien mérité l'épithète injurieuse aécolée à son nom. On ne s'entend pas toujours sur les reproches qu'on lui adresse, mais on est généralement d'accord pour le traiter de chien. Les uns disent : Jean II, duc de Montmorency, voyant que la guerre allait se rallumer entre Louis XI et le duc de Bourgogne, fit sommer Jean de Nivelle et Louis de Fosseusc de quitter la Flandre où ils avaient des biens considérables, et de venir servir le roi. Ni l'un ni l'autre ne comparurent. Leur père irrité les appela chiens et les deshérita. — Cette version ne satisfait pas complètement : on y voit bien que Jean de Nivelle a été appelé, mais on ne voit pas précisément qu'il ait fui ; et puis, il y a là son frère, Louis de Fosseuse, que nous avons laissé

tolaleincnt de coté, bien qu'il ait été fait chien anssi par l'indignation paternelle. — Voici maintenant l'opinion la plus accréditée : Jean de Montmorency^ seigneur de Nivelle, était d'un caractère très-vio^ent ; dans une querelle qu'il eut avec son [)ère, il lui donna un soufflet. Cité pour ce fait devant le parlement, il ne comparut point ; en vain, ilfutsonnné selon l'usage, à son de trompe, « tant plus on l'appelloil, dit un conteur, tant plus il se hastoit de courir et de fuir du costé de la Flandre. » C'est alors, dit-on, que le peuple l'ap- |)ela chien de Jean de Nivelle^, qui s'enfuit quand, on l'appelle. — Quelques-uns, c'est le petit nombre, vont encore plus loin : ils prétendent (juc Jean de M v elle aurait tué son père, et que le remords de son crime lui ayant fait fuir tout le monde, on aurait dit de lui : Ce chien de Jean de JSivclle, il s enfuit quand on l'appelle.

Les personnes pour lesquelles la question du chien n'existe pas, et qui disent simplement : Il ressemble à Jean de ISivelle, il s'enfuit quand on l'appelle, expliquent ainsi leur comparaisDn : en Belgique il y a dans la petite ville de ÏNivelle, sur l'une des tours latérales de l'église de Sainte- Gertrude, une statue en bronze qui frappe les heures avec un marteau, et qu'on a appelée Jean de Nivelle. Faisant allusion aux heures qui s'enfuient à mesure que Jean semble les appeler avec

son marteau, on a dit d'abord : Il ressemble aux heures de Jean de Nivelle, qui s'enfuient quand on les appelle ; et le peuple, qui abrège volontiers les phrases aux dépens du sens, a fini par dire : Il ressemble à Jean de Nivelle qui s'enfuit quand on l'appelle.

Ceux enfin qui veulent que le chien de Jean de Nivelle soit un vrai chien racontent l'histoire suivante : dans le xii'^ siècle , le couvent d'Oignies ( Pas-de-Calais) comptait au nombre de ses membres un nommé Jean de Nivelles, chanoine de l'ordre de Saint- Augustin, et ancien doyen de l'église de Saint-Lambert, à Liège. La goutte lui ayant paralysé une jambe, on fit venir de France un médecin renommé qui lui promit sa guérison s'il voulait s'imposer un repos rigoureux de quatre mois. Jean de Nivelles, ne voulant pas rester pendant un temps aussi long sans travailler au salut de son prochain, poursuivit sa pieuse mission en bravant les plus horribles douleurs. Mais bientôt il fut vaincu. « Le bienheureux Jean de Nivelles, dit la légende, était fort malade et s'en allait mourir. L'extrême fatigue et les austérités l'avaient tellement endolori que tout bruit un peu vif, tout mouvement imprévu redoublait son agonie. Ce cruel état durait depuis huit jours lorsqu'on se décida d'écarter de lui son chien qu'il aimait beaucoup, mais qui, par ses jappements et

sa vivacité, lui causait de fréquents gémisseinenls. — D'abord on crut qu'il suffirait de le chasser ; mais l'animal était si importun à revenir, car il était très-attaché à son maître, qu'il fallut le mettre hors de la maison et le battre de verges, à toutes les heures du jour et de la nuit, pour le tenir éloigné. La première journée, le saint vieillard ne dit rien, mais le lendemain il demanda son chien; on lui dit qu'on l'avait éloigné afin de hâter sa guérison ; et comme il soupirait, on ajouta qu'il devait supporter cette privation, si c'en était une pour lui, en esprit de pénitence. Jean gard. le silence, mais on voyait qu'il en était affligé. Le troisième jour il demanda encore son chien ; on lui fit la même réponse, et il se tut tristement encore. Cependant la maladie faisait de rapides progrès; on vit bien que Jean allait mourir. Le matin du quatrième jour il ne parla plus, mais il étendit la main pour caresser une dernière fois son chien fidèle. Un des frères fut touché de compassion, et on alla appeler le chien. Ce fut peine inutile ; on avait battu tant de fois la pauvre bét<e pendant trois jours, que, bien qu'il rôdât encore autour de la maison, il n'osa plus approcher, et, comme S'il se fût fait en lui une révolution, il s'enfuyait au contraire à mesure qu'on l'appelait. Ce manège dura deux jours, autant que la dernière agonie du malheureux Jean de JNivelles. A

l'heure où le maître trépassa, le chien, s*élançant au loin, s'enfuit et ne reparut jamais. »

Cette explication justifie le sens dans lequel La Fontaine paraît avoir entendu le proverbe :

Une traîtresse voix bien souvent nous appelle;

Ne vous pressez donc nullement.

Ce n'était pas un sot, non, non, et croyoz-m'en.

Que le dilen de Jean de Nivelle.

{Le faucon et le cliopon.)

(y est aussi dans ce sens qu'était formulé le proverbe dès le xvi'' siècle :

Le cliicn de maîstrc Jean de Nivelle S'enfuit toujours quand on l'appelle.

Si Ton se demandait [)ourquoi Jean de Diivclle, fils il est vrai d\m grand chambellan de France, mais t)ersonnago peu important par lui-même, est venu jusqu'à nous, enchâssé ainsi dans une locution proverbiale qui n'a pas encore vieilli, il faudrait, croyons-nous, en chercher le motif dans la rime. Nous avons, et nos pères avaient plus que nous encore, un grand faible pour la rime. Nivelle rimait avec appelle, il n'en fallait pas davantage pour que la phrase fût consacrée, (j'est la rime qui a sauvé de l'oubli un très-grand nombre de nos proverbes ; mais si elle a contribué à les fixer plus aisément dans les mémoires.

elle a eu riiiconvôniciit aussi de leur donner parfois de bien étranges allures :

Qui art a Partout part a.

Souvent la rime a fait négliger un peu la raison, et l'on s'est laissé entraîner à donner force de loi à des préceptes qui n'étaient tout au plus que des demi-vérités; souvent aussi, pour sacrifier à cette rime intlispensabie, on a altéré l'idée* ou contoiu'né la phrase d'une façon obscure et bizarre, et le sens n'y a pas toujours gagné. La grammaire ellemême a été sacriliée quelquefois sur l'autel de la rime.

L'amour, la toux et la fumée On ne peut pas tenir cachée.

llalle-postc. — Le mot?îi«//t', employé pour désigner spécialement la voiture qui fait le service de la poste aux lettres, est assez singulier. Il semble d'autant plus étrange, que dans la plupart des cas en l'emploie seul : La malle est avrivcc^ le coiurier de la malle. Pour se rendre compte de ces expressions, il faut se rappeler qu'autrefois, avant Louis XIV, et même du tenjps de ce roi, il n'existait guère en France de routes praticables pour les chevaux de poste qu'aux environs de Paris ; ailleurs les chemins étaient à peine tracés, et

le transport des lettres ne pouvait se faire que dans une malle attachée sur le dos d'un cheval. Cette malle a laissé son nom à la voiture qui l'a remplacée; on appelle même encore mallier le cheval d'une chaise de poste.

llourii* de la mort de Roland. — Les

historiens n'ont parlé qu'une seule fois de Roland, ce prétendu neveu de Charlemagne que les romans du moyen âge ont rendu si fameux ; c'est pour dire qu'il périt dans le combat où l'arrièregarde de l'armée de Charlemagne fut attaquée par les Vascons d'Espagne dans les défilés de Roncevaux. (' Les Gascons s'embusquèrent sur la crête de la montagne qui, par le nombre et l'épaisseur de ses bois, favorisait leurs artifices; de là, se précipitant sur la queue des bagages et sur l'arrièregarde destinée à protéger ce qui la précédait, ils les rejetèrent dans le fond de la vallée, tuèrent, après un combat opiniâtre, tous les hommes jusqu'au dernier, pillèrent les bagages, et, protégés par les ombres de la nuit, qui déjà s'épaississaient, s'éparpillèrent en divers lieux avec une extrême célérité. Les Gascons avaient pour eux dans cet engagement la légèreté de leurs armes ; la pesanteur des armes et la difficulté du terrain rendaient au contraire les Francs inférieurs en tout à leurs ennemis. Egghiard, maître-d'hôtel du roi, An-

selmo, conUc du palais, Roland, coininandaut des frontières de Bretagne, et plusieurs autres périrent dans cette affaire.» (Eginhard.)

La tradition populaire prétend que Roland sonna du cor avec tant de force, pour appeler à son aide la première moitié de l'armée franque, qu'il se rompit les veines du cou, et que, pour ne pas voir tomber sa bonne épée entre les mains des ennemis, il la lança dans les rochers de la vallée de Roncevaux où elle alla percer la montagne et ouvrir le passage appelé brèche de Roland.

!>lais au dire de Fleury de Bellingen, Roland s'élant extrêmement échauffé à la bataille de Roncevaux, il aurait été forcé de se retirer de la mêlée pour chercher de l'eau, et, n'en ayant pas trouvé, serait mort de soif. C'est ce qui aurait donné lieu au proverbe : Mourir de la mort de Roland, mourir de soif. — D'après les relations qu'on nous a laissées sur le carnage de la journée do Roncevaux, il est difficile d'admettre que Roland ait eu le loisir d'aller chercher à boire, et nous n'oserions pas garantir celte étymblogie.

Revenir à ses moulons. —

Or, laissant tout cecy, retourne à nos moutons, Muse, et sans varier dy nous quelques sornettes.

Retourne à nos ynoulons , c'est-à-dire re-

viens à la question, à l'objet qui nous intéresse. Ce proverbe, « si juste et si utile à rappeler parfois aux orateurs, aux professeurs, à tous ceux qui parlent % » est pris de la farce de Pathelin. — Le drapier Guillaume a été volé, par l'avocat Pathelin, de six aunes de drap^. et par Agnelet, son berger, de six-vingts moutons. Guillaume veut faire pendre son berger. Au moment où il l'accuse devant le juge, il croit reconnaître Pathelin, son voleur de drap, dans l'avocat d'Agnelet. — Préoccupé alors de son drap en même temps qwe de ses moutons, il fait une confusion plaisante dans ses réponses.

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