Villcmain. Tableau de la litlcruturc an moyen âge
Chaiitoi* poiiille. — Chanter pouillc à quelqu'un signifie, d'après l'Académie, lui dire des injures, des choses oiïensantes. — D'où vient cette expression? >[ous nous le demanderions encore si M. Génin ne nous avait donné le choix entre les deux explications suivantes :
'.( Pouillc, dit-il, était d'abord la machine que nous écrivons et appelons encore 'poulie. Chanter ponille à quelqu'un serait donc l'injurier d'une voix aigre comme le chant d'une poulie qui grince dans sa chape rouillée : Cette harengèrc a chanté pouille à son mari.
« Pouille signifiait aussi une écurie à mettre des chevaux. Nous appelons encore /;o?//iWt<? une jeune cavale, ce que nos pères nommaient poultre, et un poulain ce qu'ils nommaient un poullrain.
'< Alors chanter pouillc signifierait chanter écurie, c'est-à-dire gourmander brutalement, grossièrement, en style d'écurie ou de palefrenier. »
L'une et l'autre de ces explications paraissent plausibles ; cependant, puisque M. Génin nou^ laisse le choix, nous optons pour la dernière. Elle a, selon nous, le mérite d'aller plus au fond des choses. La poulie ne rend compte que du ton; l'écurie explique aussi la chanson. On peut dire des choses très-agréables avec la voix aigre d'une innocente poulie ; on dit grossièrement des choses
grossières quand on chante la gamme des palefreniers.
Réjouissance. — L'ordonnance de police dn 1" octobre 1855, concernant la taxe de la viande de boucherie, porte, art. 7 : « Défenses sont faites aux bouchers de mettre dans la balance et de livrer aux acheteurs des os décharnés ni ce qu'on appelle vulgairement de la réjouissance. » — Le mot réjouissance , que l'on regarde depuis longtemps comme une amère ironie, a eu sa raison d'être.
En attendant que le rêve de la poule au pot pût se réahser, Henri IV avait voulu que le peuple pût au moins manger du bœuf, et pour cela, il avait décidé, sur la proposition du prévôt des marchands, 31yronS que, vu le prix extraordinaire de la viande, les morceaux de qualité inférieure seraient vendus sans os. On stipula en même temps, pour que les marchands n'eussent point à souffrir de cette mesure, que ces os seraient ajoutés, dans la vente, à tous les morceaux de qualité supérieure, à ceux qu'on appellerait aujourd'hui la première catégorie. Ces fameux os devenaient donc ainsi une charge de moins pour les pauvres et
1. Myron qui a si bien mérité que Montesquieu dit de lui que son âme était celle de tout le peuple.
une charge de plus pour les riches ; à ce double litre, ils devaient être pour le peuple un motif de réjouissance. C'est de là que le nom leur est resté.
Turlupinade. — dette expression sert à caractériser ces sottes plaisanteries, ces jeux de mots et ces quolibets insipides qui ont rendu ridicules tant de gens peut-être spirituels et qui défraient depuis trop longtemps les conversations à la mode. « Mais, à propos d'extravagants, ne voulez-vous pas me défaire de votre marquis incommode ? Pensez-vous me le laisser toujours sur les bras, et que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles. » (Molière.)
Turlupinade doit son origine au nom de Tur^ lupin sous lequel était connu Henri Legrand, acteur du xvi" siècle, qui s'était fait une renommée dans les rôles plaisants et facétieux. Faire une plaisanterie à la façon de Tur lupin ^ c'est faire une turlupinade.
Le mot Turlupin n'était pas nouveau à celte époque ; il avait servi à désigner, au xiir et au xiv*' siècle les hérétiques de la fraternité des pauvres, et c'est probablement au souvenir laissé par ces misérables que Legrand aura dû son surnom. On a dit que Turlupin était venu de tire-lupins, les lupins étant des pois-chiches, nourriture or-
dinaire dos pauvres. « Rabelais, dit Le Duchat, écrivait beaucoup de mots suivant l'origine qu'il leur donnait. Persuadé que les tw lupins de l'an 1372 avaient été ainsi nommés, parce qu'à la manière des cyniques auxquels on les comparait, il semblait qu'ils vécussent de lupins tirés par ci par là, il prit droit d'écrire iire-lupins pour turlupins. »
A la queue leu leu. — Leu est un vieux mot français qui se disait pour loup. « Le mot leu se dit encore en Picardie et en d'autres lieux, au même sens. On dit encore populairement, c'est un vieux leu, pour signifier un maître-homme, un homme fin, rusé. C'est encore de là qu'on surnomma autrefois Pel de leu un noble nommé Raoul, parce qu'il portait une veste de peau de loup. » [Dict. de Trévoux.) Les loups maichent à la suite les uns des autres ; marcher à la queue Leu leu signifie donc marcher à la file, l'un derrière l'autre. Les petites filles qui jouent à /a (jueuc leu leu défilent en se tenant par la robe.
Le loup figure dans un grand nombre de nos expressions proverbiales. Nous citerons parmi les plus usitées :
Entre chien et loup. — Le loup ressembla beaucoup au chien; il a la même forme, la même silhouette; dans l'ombre, on ne les dis
liiiguorail pas. C'est pour cela que cette locution sert à désigner le moment du crépuscule, le moment où l'on n'aperçoit pas assez bien les objets pour pouvoir distinguer un chien d'un loup.
Brebis comptées, le loup les mange. — Les précautions excessives ne nous mettent pas à l'abri du danger. Selon nous, ce proverbe dit même quelque chose de plus ; il exprime qu'on est trompé dans le moment même où l'on vient de prendre ses précautions pour ne l'être pas: c'est quand l'avare vient de compter son or qu'on le lui vole ; c'est quand la ronde vient de passer que les malfaiteurs font leurs coups.
Les loups ne se mangent pas. — Les méchants s'entendent, ils ne s'attaquent pas entre eux. Si le loup n'était pas de tous les animaux celui qui mérite le mieux d'être comparé au méchant, on ne s'expliquerait pas pourquoi, dans celte plnase, on a donné les loups pour exemple. Il est acquis à la science, en effet, que les loups se dévorent enire eux plus volontiers que tous les autres animaux. Ecoutez plutôt Buffon : tc H (le chien) l'abandonne pour servir de pâture au corbeau et même aux autres loups ; car ils s'entredévoienl,et lorscju'un louj) est grièvement blessé, les autres !e suivent au sang et s'attroupent pour l'achever. » Jit t)lus loin : c Plusieurs mfdes sui-
vent la même foinelle\ et cet attroupement qsi encore plus sanguinaire que le premier ; car ils se la disputent cruellement ; ils grondent, ils fr*'missent, ils se battent, ils se déchirent, et il arrive souvent qu'ils mettent en pièce celui d'entre eux qu'elle a préféré. Ordinairement elle fuit longtemps, lasse tous ses soupirants, et se dérobe, pendant qu'ils dorment , avec le plus alerte ou le mieux aimé ^ » Et plus loin encore : « Sa chaire est si mauvaise qu'elle répugne à tous les animaux, et il n'y a que le loup qui mange volontiers du loup. »
Buiîon ne dit pas, il est vrai, que les loups pressés par la faim s'attaquent entre eux ; ils cherchent d'ordinaire d'autres proies, des meilleures
1. Ces lignes semblent avoir été inspirées à Buflbn par ce passage de Pasquier : « Pliôbus, comte de Foix, dans le livre qu'il a fait de la cliasse, remarque que quand la louve devient amoureuse elle est aussitôt accompagnée du piemier loup qui la rencontre, lequel la suit. Le second qui y vient se tient derrière le premier, et ainsi de tous ceux qui y accourent, tellement que de queue en queue ils font une grande traînée de loups. La louve les meine sans s'arrestcr, jusqu'à ce qu'éiant lous las elle commence à se reposer, et à son cxem|)le les auiies loups aussyqui s'endorment. Pendant leur sommeil la louve s'adresse au pire de la troupe qui est celui qui le premier Va. suivie; après elle s'en va laissant ce loup qui s'endort aussitôt; les autres à leur réveil, esionnez de l'absence de la louve, reconnoissant au nez ceUiy qui leur a été préféré, se jettent sur lui et le dévorent. »
sans doule, et une victoire plus facile. Ils ont peur de leurs pareils et en cela ils ressemblent fort bien aux méchants. Dans ce sens^ le proverbe est exact, mais alors il eût fallu l'expliquer autrement qu'on ne l'a fait : les méchants s'épargnent entre eux. Ce n'est pas pour s'épargner qu'ils ne s'attaquent point, c'est parce qu'ils n'osent pas.
Coloiine<!> d^ilerculc. — Le détroit de Gibraltar se nommait autrefois détroit d'Hercule {Heracleum fretutn) parce que, selon la Fable, ce héros ayant pénétré dans ses expéditions jusqu'à Cadix* et croyant avoir atteint les bornes du monde, voulut mettre en communication l'Océan et la Méditerranée. Il sépara à cet effet les montagnes de Calpé (en Espagne) et d'Abyla (en Afrique) et y éleva deux colonnes destinées à perpétuer sa gloire, sur lesquelles il grava l'inscription : ISec plus ultra, on ne peut aller au delà. Ce sont ces deux colonnes ou plutôt ces deux montagnes qu'on appelle aujourd'hui les Colonnes d'Hercule.
Faire le Kodoiuont. — Faire le brave, se
1. L'aniiqiie CculUis dont Sirahon attribue la fondation aux Phéniciens, et qui fut appelée Gadès par les Grecs et les Romains»
vanter de ses exploits pour imposer aux autres, Rodomont est synonyme de fanfaron, iiomme qui chante lui-même ses louanges et célèbre sa propre gloire. Fanfaron vient de fanfare, bruit ou concert d'instruments militaires. « Le mot, dit Ménage, est pur espagnol et il est originairement arabe, où il signifie un homme léger et hâbleur qui promet plus qu'il ne peut tenir. » — Quant à Rodomont^ il est aussi d'origine arabe. C'est un roi d'Alger, « brave mais altier et insolent, » que le comte de Boiardo dans Roland l'amoureux , et l'Arioste dans Roland le furieux, ont rendu populaire. — C'est le personnage de ces deux romans qui a fait appeler rodomonts les hommes qui veulent se faire valoir et se faire craindre.
Le comte de Boiardo cherchait depuis longtemps un nom qui caractérisât un guerrier rcdoulable, lorsque, pendant une partie de chasse, celui de Rodomont lui vint à la pensée. Il en fut si satisfait que, retournant aussitôt à son château, il fit sonner les cloches et tirer le canon en signe de réjouissance, comme pour la fête d'un saint, « au grand étonnement de ses paysans, dit Sisfnondi, auquel ce nouveau saint n'était point encore connu. » — Presque tous les noms de son roman Orlando innamorato, tels que Gradasse, Sacripan, Agramanl, Mondricard, sont empruntés aux guerriers maures ou chrétiens dont les noms sont devenus célèbres.
Boiardo avait rclroiivé ces noms dans son ficf de Scandiano où les familles s'étaient conservées.
C'Iicrclier midi à qiiator/e heures. -^
Chercher les choses où elles ne sont pas, aller audelà, se créer des difficultés, se donner plus de peine qu'il ne faut. Les mots quatorze heures, qui ne s'expliquent pas d'eux-mêmes dans ce puoverbe, puisque notre cadran n'a pasdechilFreplus élevé que douze, nous viennent de l'Italie où l'usage est de compter par vingt-quatre heures, d'un soleil à un autre, au lieu de séparer en deux séries de douze heures, comme nous le faisons, l'espace de chaque jour.
Vous qui vivez clans ces demeures, Etes-vous bien ? lenez-vous-y.
Et n'allez-pas chercher midi A quatorze heures.
(Voltaire.— Poe'stes mêlées.)
La rue du Cherche-Midi doit son nom à un cadran près duquel on avait peint des gens qui cherchaient midi à ({uatorze heures.
Que diable allait-il faire dans eetie galère? — Parlez d'nn homme qui s'est mis dans un mauvais cas par une fausse démarche ou cjui s'est mal trouvé d'avoir été là où il n'avait rien à
faire, et vous entendrez dire sur-le-cliamp : Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? ou plus simplement, si la situation n'est pas trop grave et qu'elle comporte une réflexion plutôt qu'une critique : Qu'allait-il faire dans cette galère? — S'il était possible qu'on n'eût pas lu Molière, cette exclamation aurait à peine un sens ; mais il n'arrive jamais qu'elle soit prononcée sans réveiller dans l'esprit de ceux qui l'entendent une des plus charmantes scènes des Fourberies de Scapin. Géronte est avare, il n'a rien de plus précieux au monde que son argent, et Scapin veut lui arracher cinq cents écus pour lui racheter son fils Léandre qui, à l'entendre, a été pris sur une galère turque. Le malheureux Géronte est au supplice, il ne peut comprendre qu'on aille se promener sur une galère ; possédé de cette idée, il répète huit fois de suite ces mots dont l'effet comique va toujours en augmentant : 3Iais que diable allait - il faire dans celte galère? Rien de plus amusant et de plus caractéristique à la fois que cette exclamation toujours si bien amenée et si heureusement dite. Cyrano de Bergerac avait déjà fait une scène analogue dans le Pédant joue (acte 2, scène 4), mais il ne lui avait pas donné cette allure vive et naturelle qui en fait, dans les Fourberies, un trait de caractère.
Se donner «les gaiit.«i. — Il était d'iisage, chez les Espagnols, de donner des gants, ou |)lutot pour des gants (paraguantcs) à ceux qui apportaient les premiers une bonne nouvelle. Cet usage s'étant introduit chez nous au xvir siècle, le mot espagnol même nous a été transmis, et pendant longtemps il a eu cours : « En un mot, il se regarde comme le collègue du duc de Lerme ; et, dans le fond, on dirait qu'il partage avec lui l'autorité de premier ministre, puisqu'il fait donner des charges et dos gouvernements à qui bon lui semble. Le public en murmure souvent, mais c'est de quoi il ne se met guère en peine : pourvu qu'il tire des paraguantes d'une affaire, il se soucie fort peu des éjiilogueurs. » (Le Sage. — Gilblas.) — On le voit par cet exemple, la jjaraguantc avait pris aussi de l'extension ; elle était devenue synonyme de gratification, de profit, et elle ne s'appliquait plus exclusivement aux porteurs de bonnes nouvelles.
La paraguante a disparu, les gants sont restés, au moins comme image : on n'en donne plus^ mais on en parle toujours. Vous n'en aurez pas les gants se dit à ceux qui apportent une nouvelle déjà connue, ou qui trouvent, pour résoudre une difficulté, des moyens, des expédients qu'on avait proposés avant eux. Les expressions figurées se donner les gants de quelque cliose, se donner des
^aw«5^ qui s'emploient dans le sens de s'attribuer le mérite ou la gloire d'une chose qu'on n'a pas faite, veulent dire littéralement et ironiquement que personne ne nous ayant récompensés, nous nous sommes sans doute donné à nous-mêmes ces gants que nous prétendons avoir mérités.
Prendre la iiioiiehe. — Le mot moiicke rappelant ici l'idée de -piquer, on comprend trèsbien le rôle qu'il joue dans cette expression proverbiale. Ceux qui prennent la moxxoXxQ, sa 'piquent, se fâchent aisément. — Pour expliquer le mot prendre^ qui ne semble pas aussi bien à sa place, M. Génin fait remarquer avec raison que ce verbe est souvent employé dans le sens de être pris de, contracter. Il cite pour exemple les loculions : it a pris un rhume ^ il a pris froid, il a pris la fièvre, « De même, dit-il, celui qui prend la mouche la reçoit, est pris, piqué par elle. »
Orthographe de Voltaire. — On nomme ainsi la substitution de ai à oi dans un certain nombre de substantifs et dans l'imparfait et le conditionnel des ^ erbes. C'est Voltaire^ en effet, qui, en adoptant cette orthographe, l'a popularisée et l'a fait passer dans notre langue. Il pensait que l'orthographe doit se rapprocher autant que possible de la prononciation; à ses yeux, c'est
une incongruité d'écrire emploieraient ^ octroieraient quand on prononce emploiraient, octroiraient. « L'écriture, dit-il, est la peinture de la voix ; plus elle est ressemblante, meilleure elle est. » Autrefois, les mots en oi se prononçaient connue ils s'écrivaient, et alors l'incongruité cjue signale Voltaire n'existait pas. Plus tard, à la cour de JMédicis, notre langue s'est italianisée ; on a voulu adoucir les sons qui paraissaient trop rudes à l'oreille, et c'est de là en réalité que date cette transformation qui se fit dans la prononciation d'abord,
Quand l'argent estmcsléron ne peut rcconnoislre Celui du serviteur il'avec celui du niaistre.
(Régnier.)
et ensuite dans l'orthographe.
Laurent Joubert, le fameux médecin de Henri ïll, et l'auteur d'un Dialacjue sur la cacographie française^ est l'inventeur de la nouvelle orthographe. « Laurent Joubert, dit Charles >odier dans ses Notions élémentaires de- li?igiiistiqîie, est en elVet le premier néographè qui se soit avisé de substituer le diagramme ai à la diphthongue oi dans l'orthographe de notre nom national. Certains princes d'xUlemagne lui ayant donné charge d'essayer à leur faire comprendre exactement le langage fransais (je prie le lecteur d'être bien per-
snadé que c'est Laurent Joubert qui parle et écrit). f< Pour ce, continue-t-il, j'ay méprisé tous livres (( écris en fransais, et me suis contraint d'ap- « prandre le langage an conversant familièrement « avec cens qui parlet mieus, observant trae soic gneusement la vraye prolacion. De laquelle « m'étant bien assuré, j'ai commencé d'exprimer « par écrit le naïf parler du Fransais. » Cette prononciation niaisement italianisée, née de l'impuissance à la cour italienne des Valois, et propagée dans la province par un sot esprit d'imitation, n'avait pas encore gagné les grammairiens. Il appartenait au médecin du roi d'en faire les honneurs, qui étaient réservés, en dernier ressort, à un de ses genlilsliommes. »
On cite, après Laurent Joubert, le grammairien Honorât Rambaut et l'avocat Bérain, qui ont aussi tenté d'introduire dans l'orthographe le changement dont nous nous occupons.
Racine paraît être le premier, parmi les grands écrivains, qui ail substitué ai à oi dans les personnes des verbes : « La catastrophe de ma pièce, dit-il en parlant de la Tliébdide, est peut-être un peu trop sanglante; en effet, il n'y parait presque pas un acteur qui ne meure à la fin. »
Ainsi, l'orthographe dite de Voltaire n'a pas été inventée par lui; elle remonte au xvr siècle, et elle a fait un pas dans le xvii* sous l'autorité de
naciiic; ; mais si Voltaire n'en est qne l'Améric Vespiice, c'est lui inconteslablement qui l'a fait l)révaloir sur l'ancienne orlliograplie.
Jl est à remarquer que, par horreur sans doute de tout ce qui vient de Voltaire, la plupart des membres du haut clergé ont conservé l'usage de la diphthongue oi dans l'imparfait et le conditionnel des verbes. Quelques-uns de nos écrivains ont fait de même : Chateaubriand et Nodier sont de ce nombre.
(■uell'cs et Cibelin^. — Ces deux mots, qui ont servi à désigner tant d'agitations et de querelles \ sont restés particulièrement attachés dans l'histoire aux partisans du pape (les Guelfes), et aux partisans de l'empereur (les Gibelins), pendant les luttes intestines de l'Italie au xiir siècle. Les dénominations de Guelfes et de Gibelins sont les noms, « modifiés par une traduction conforme aux analogies de la langue italienne » de
t. « Ces deux mots magiques, Guelfes et Gibelins, passèrent par quatre significations successives. L'Italie les emprunta aux querelles domestiques de l'Allemagne. Ils s'attachèrent aux défenseurs du sacerdoce et de l'empire ; se réduisirent ensuite à un rôle plus humble dans la lutte des communes contre le système féodal, et descendirent enfin jusqu'à désigner les imprudents alliés delà domination étrangère. Malheureusement pour la Péninsule, cette dernière acception fut la plus durable. » (Ozanaui. Dante et la pltilosopliie cof/iolique au XII l^ siècle.)
Welfet de Weibiing, les deux puissantes maisons qui divisaient l'Allemagne au WV siècle, et qui prirent parti, l'une pour le sacerdoce et l'autre pour l'empire, quand AVelf II eut é[X)usc la comtesse Mathilde, bienfaitrice de l'Église, — et que le mariage de Henri VI avec Constance cul fait entrer dans la maison des Hoenstauffen ou Weiblingen, la couronne de Sicile.
Il arrive quelquefois qu'on se demande, dans cette complication d'événements où se trouvent mêlés les Guelfes et les Gibelins, quels sont les partisans du Saint-Siège, et quels sont ceux de l'empire. Aux personnes, qui auraient éprouvé ces hésitations, nous rappellerons qu'il existe un moyen mnémonique de fixer les souvenirs à cet égard : les Guelfes, comme le pape dont ils étaient les défenseurs, ont deux syllabes ; les Gibelins et l'empereur en ont trois.
I^a cour du roî Pétaud. —
Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée : Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée; On n'y respecte rien, chacun y parle haut, Et c'est tout justement la cour du roi Pétaud.
(Molière. — Le Tartufe. Acte II, scène I.)
Le mot Pétaud nous vient, selon toute apparence, des anciennes corporations de gueux dont
\d clicf, ou roi ', (Uail désigne par dérision sous le nom de Peto (mol laliu qui signifie j(; demande). Ce gueux, le plus gueux de tous peutêlre, devait, en qualité de roi, commander dans sa cour, présider dans le conseil, et le peu de pouvoir qu'il avait sur ses sujets, a fait comparer à la cour du roi Pélaud les maisons et les assemblées où tout le monde commande. Ce pauvre roi n'avait ni sonnette, ni chapeau sans doute pour se faire respecter dans ces réunions indisciplinées; en se rappelant combien il a été |)arf()is difficile, à certains présidents, de maintenir l'ordre dans de graves assemblées, on s'explique ce que pouvait être, au milieu de ces gueux, l'autorité du roi Pétaud.
Parmi les diverses origines qu'on a cherchées à ce mot, celle-ci nous paraît la plus vraisemblable. On lui a reproché de n'être pas satisfaisante pour l'orthographe ; mais c'est un tort si fréquent en pareille occasion, qu'il ne faudrait croire qu'à bien
1. Autrefois, le mot roi ne se disait pas exclusivement du souverain. Il sigiiiliait aussi le premier, le principal : ainsi les chefs des corporations élaienl appelés rois : il y avait le roi des merciers, le roi des ménétriers, le roi de la bazoche, etc. Il y avait aussi le I oi des at l)aléli iers, le roi de l'arquebuse et beaucoup d'autres de ce genre. C'est depuis Iloiiri III que cette dénomination n'est plus en usage ; il défendit, par un édit, qu'aucun <le ses spj^its prît la qualité do roi.
peu d'étymologies si l'on voulait se montrer rigoureux sur ce point. On sait ce que le temps et l'usage ont fait subir de transformations à un grand nombre de mots.
Nous consignerons cependant une opinion assez accréditée et qu'ont adoptée les auteurs du Magasin pittoresque et ceux de la Bibliothèque de poche : « Les Pétauds, disent-ils, étaient autrefois une certaine espèce de soldats, de fantassins dont le ■ nom venait probablement du mol latin pes, pied. Il en est question dans Froissard. Or, comme il y avait en France, à cette époque, force routiers et grandes compagnies, c'est-à-dire force troupes de brigands, composées sans doute en grande partie de ces fantassins, qui, à la paix, n'avaient plus ri(!n à faire ni à mangei*, pétaud et brigand devinrent synonymes. »
De pétaud on a fait pétaudière pour signifier une assemblée confuse, en désordre, où chacun fait le maître.
Cercle de Popilius. — Tracer le cercle de Popilius veut dire mettre quelqu'un en demeure J de répondre d'une manière positive, de prendre * un parti, de se prononcer catégoriquement. — C'est une allusion au fameux cercle du consul Caïus Popilius. Antiochus Épiphane, roi de Syrie, 1 faisait le siège d'Alexandrie ; les Romains, alliés
t!es Égyplicns, dôpulèrent auprès de lui \o, consul Popilius. (loiïimc le roi ne répondait que d'une manière évasive à l'envoyé des Romains, ce dernier traça un cercle autour de lui, et lui défendit d'en sortir avant d'avoir donné une réponse décisive ou de paix ou de guerre. Celte action hardie intimida Antiociius, et Je siège fut levé.
Ainsi lit Charles le Téméraire à Péronne en apprenant la révolte excitée à Liège par des agents de Louis XI : il enferma le roi dans le château de Péronne, et ne lui rendit la liherté que lorsque celui-ci eut accepté la condition humiliante de se joindre à Charles pour réprimer la sédition des Liégeois.
Le honteux traité de Madrid que signa François V est sorti du cercle de Popilius dans lequel Charles-Quint avait enfermé son rival après la défaite de Pavie.
L'amiral Duquesne mit aussi les Génois dans le cercle de Popilius lorsqu'il les menaça de détruire leur ville si le doge et les principaux sénateurs n'allaient se jeter aux pieds de Louis XIV.
Le roi du grand siècle eut aussi son tour. Les conditions que lui imposèrent Eugène, Malhorough etHeinius après les désastres de Hoschaedt,deRamillies, de Turin et d'Oudenarde, l'obligeaient à faire lui-même la guerre à son petit-fils, et il dut, pour échapper à celle clause hnmilianle, continuer
une guerre qui ruinait et désolait la France. Mais nous n'en finirions pas, l'histoire est une chaîne dont presque tous les anneaux sont des cercles de Popilius.
Anguilles de lleliin. — On dit proverbialement de quelqu'un qui s'épouvante sans raison ou qui crie avant d'avoir aucun mal : // ressemble , aux anguilles de Melim, il crie avant quovt^ i'écorche.
Dieu a accordé la parole, manifestée d'une manière plus ou moins intelligible à presque tous les animaux, il l'a refusée aux poissons. Les poissons souffrent et sont heureux en silence. Quand on les ^ torture, soit à la pèche, soit à la cuisine, ils expriment leurs douleurs par des contractions parfois trèsviolentes, mais ils restent muets. L'oiseau chante, le lion rugit, le serpent siffle, le poisson s'agite et se tait. L'anguille donc ne crie pas, même à Melun, même quand on l'écorche, et à plus forte raison quand on ne l'écorche pas. L'anguille de notre proverbe n'est donc pas une anguille. On prétend que c'est un habitant de Melun, chargé, dans le temps des mystères, de représenter le personnage de saint Barthélémy, qui, comme on sait, fut écorché vif.^ Soit qu'il n'eût pas toute la force d'àme nécessaire pour jouer un pareil rôle, soit qu'il ne fût pas à la réplique, ce Melunois,
nommé Langiiille, se serait mis à crier bien avanl qu'il fût qiicslioii de lui faire subir son supplice. C'est ainsi qu'il aurait laissé son nom aux gens qui crient d'avance, qui se plaignent avant de souffrir ou s'effraient avant le danger.
liCS délices de Capoiie, — de l'ancienne, bien entendu. Cette capitale de la Campanie qui fut fondée, dit-on, par Capys, compagnon d'Énée, et détruite j)ar les Londjards dans le vii'^ siècle, était la seconde ville de l'Italie. — Annibaldevait-il, après la victoire de Cannes, profiter de la déroute des Romains pour marcher droit à Rome? Voilà une question que l'on a beaucoup agitée. Qu'on se rassure, nous ne la reprendrons pas ; nous nous bornerons à constater que si Annibal était parti avec l'espoir de déjeuner quelques jours apiès au Capitole,il aurait i)u être trompé dans son attente, (Papoue, elle, ne faisait aucune résistance, elle ouvrait ses portes au vainqueur, et il était plus sûr de déjeuner là. Annibal passa l'hiver entier dans cette ville pleine alors d'opulence et de séductions; son armée s'y amollir, se laissa corrompre i)ar les vins fameux et les jouissances faciles, et c'est ainsi que nous avons eu les délices de Capoiie.
liOreUc. — Le mot lorciie éveille tout h la fois l'idée d'une des célèbres églises de l'Italie et
celle cVune femme qui se nourrit de truffes, de crevettes et de Champagne, et qui négocie son cœur pour du papier. Explication : il y a dans les États-Romains, à cinq lieues d'Ancône, sur une montagne et non loin des bords de la mer Adriatique, une ville de 6,000 habitants environ qui a nom Lorette. Celte ville renferme une riche et magnifique église dédiée à la Vierge ; cette église renferme une chapelle de Nazareth, objet des pèlerinages de toutes les parties de la chrétienté, et, à son tour, cette chapelle renferme une statue de la Vierge ornée de pierreries. De 1824 à 1836, une nouvelle église a été construite dans le faubourg Montmartre à Paris, et en souvenir des saintes choses de la sancta-casa des Italiens, elle a été appelée Notre-Dame-de-Lorcite. IJn quartier nouveau qui s'est formé autour de cette église a reçu le nom de quartier Loretie; une population presque exclusivement composée de femmes belles, jeunes et faciles est venue s'y grouper, et les élégantes du quartier Notre- Dame-de- Lorette ont été bientôt désignées, par abréviation, sous le nom de lorettes. C'est ainsi que d'une église dédiée h la Vierge ces dames ont reçu le baptême. Le mot de loretie est si bien aujourd'hui un mot de notre langue, il seit à représenter si clairement une classe toute particulière de notre société, que les idées sont entièrement
déplacées. Ce nom, célèbre dans l'histoire de la chrétienté, ne rappelle plus qu'à l'esprit d'un petit nombre la Vierge, la chapelle de Nazareth et les pieux pèlerinages. Si dans quelque cent ans, ((uand les lorettes auront porté leur réputation et leur industrie sur tous les points du globe, des curieux s'avisent de rechercher l'origine première de leur nom, ils ne seront pas médiocrement surpris du rapprochement.
Si nous ne pouvons pas dire quel est celui qui, le premier, a prononcé, en parlant de certaines femmes, le mot iorctic, nous ne devons pas taire le nom de l'artiste qui l'a popularisé. Est-il permis de parler des lorettes sans citer Gavarni, leur spirituel historien ? Avec son inteUigcnte habileté et sa rare finesse d'observation, il a peint leur splendeur et leur misère, comme Balzac avait fait des courtisanes, et, certes, le crayon de l'artiste n'est pas resté au-dessous de la plume de l'écrivain.
Kiioépliale. — Le cheval d'Alexandre, dont le nom nous sert à désigner les chevaux de parade, et aussi, par ironie, ceux qu'on appelle vulgairement des rosses, occupe une des premières places dans l'histoire des chevaux célèbres.
« \\\ Thessalien, nommé Philonicus, amena un jour à Philippe un cheval qu'il voulait vendre 13 talents: on descendit dans la plaine pour l'es-
sayer, mais on le trouva difficile, farouche, et impossil)le à manier ; il ne souff'rait pas que personne le montât ; il ne pouvait supporter la voix d'aucun des écuyers de Philippe, et se cabrait contre tous ceux c|ui voulaient l'approcher. Phihppe mécontent, et croyant qu'un cheval si sauvage ne pourrait jamais être dompté, ordonna qu'on l'emmenât. Alexandre, qui était présent , ne put s'empêcher de dire : « Quel cheval ils perdent là par leur inexpérience et leur timidité ! » Phi- Uppe, qui l'entendit, ne dit rien d'abord ; mais Alexandre ayant répété plusieurs fois la même chose, et témoigné sa peine de ce qu'on renvoyait le cheval, Philippe lui dit enfin : « Tu blâmes des gens plus âgés que toi, comme si tu étais plus habile qu'eux et que tu fusses plus capable de conduire ce cheval. — Sans doute, reprit Alexandre, je le conduirais mieux qu'eux. — Mais si tu n'en viens pas à bout quelle sera la peine de ta présomption? — Je payerai le prix du cheval, repartit Alexandre. Celte réponse fit rire tout le monde; et Philippe convint avec son fds que celui qui perdrait payerait les 13 talents. — Alexandre s'approche du cheval, prend les rênes, et lui tourne la tête en face du soleil, parce qu'il avait apparemment observé qu'il était effarouché par son ombre, qui tombait devant lui et suivait tous ses mouvements. Tant qu'il le vit souffler de co-
1ère, il le flatla doucement de la voix et de la main ; ensuite, laissant couler son manteau à terre, d'un saut léger il s'élança sur le chev4al avec la plus grande facilité. D'abord il lui tint la bride serrée saiis le frapper ni le liarceler; mais quand il vit que sa férocité était diminuée et qu'il ne demandait plus qu'à courir, il baissa la main, lui parla d'une voix plus rude, et, lui appuyant les talons, il le poussa à toute bride. Pbilippe et toute sa cour, saisis d'une frayeur mortelle, gardaient un profond silence; mais quand on le vit tourner bride, et ramener le cheval avec autant de joie que d'assurance, tous les spectateurs le couvrirent de leurs aj)plaudissements. Philippe en versa des larmçs de joie, et lorsque Alexandre- fut descendu de cheval, il le serra étroitement dans ses bras : « Mon fils, lui dit-il^ cherche ailleurs un royaume qui soit digne de loi; la Macédoine ne peut te suffire ^ ')
S'il faut en croire les auteurs latins, Bucéphale se laissait conduire sans difficulté, lorsqu'il n'avait l)oint de sellCj par l'écuyer qui en prenait soin ; mais une fois revêtu de son harnais, il ne souffrait pas qu'un autre qu'Alexandre le montât, et aussitôt qu'il voyait ce prince, il pliait le genou pour le recevoir.
i, Pluiarque, Fies des hommes iUuslres. Trad. Ricard.
Alexandre ne quitta plus Bucéphale. — Lorsque, les barbares de l'Hyrcanie l'eurent enlevé à ceux qui le conduisaient , Alexandre leur envoya un héraut, et les fit menacer, s'ils ne lui rendaient pas son cheval, de les passer tous au fil de Tépée, avec leurs femmes et leurs enfants. Les barbares, en le lui ramenant, lui livrèrent toutes leurs villes ; Alexandre les traita avec beaucoup de douceur, et paya la rançon de son cheval à ceux qui l'avaient pris.
Selon les uns, Bucéphale mourut après la bataille contre Porus, h la suite des blessures qu'il avait reçues. Selon d'autres , il serait mort de vieillesse ; il avait alors trente ans. — Quelquesuns prétendent même qu'il fut tué sur le champ de bataille par le fils de Porus ; on ajoute .qu'il emporta son maître hors de la mOlée, et qu'il tomba mort après l'avoir mis en sûreté. Quoi. qu'il en soit, Alexandre le regretta vivement. En mémoire de ce fidèle compagnon, il bâtit sur les bords de l'Hydaspe, et dans le même lieu où il fut enterré, une ville qu'il appela de son nom Bticcphalic, et que l'on croit être aujourd'hui celle de Lahore.
Le cheval de César n'était pas, comme celui d'Alexandre, marqué de la tète d'un bœuf; mais, si l'on en croit Suétone, il se distinguait aussi par des particularités très-remarquables : il avait des pieds qui rappelaient la forme humaine, et dont le sabot fendu offrait l'apparence de doigis. Ce che-
val était né dans sa maison, elles aruspices avaient promis l'empire du monde à son maître; aussi l'éleva-t-il avec grand soin. César fut le premier, le seul, qui dompta la fierté rebelle de ce coursier. César ne donna pas une ville à son cheval pour mausolée , mais il lui érigea une statue devant le temple de Vénus Génitrix.
On ne saurait parler des chevaux célèbres sans citer Incitatus, l'heureux favori de Caligula. On sait que la veille des courses du Cirque, CaligJida envoyait des soldats commander le silence dans tout le voisinage, afin (juc le repos de son cheval ne fût point troublé. Il lui fit faire une écurie de marbre, une auge d'ivoire, des couvertures de pourpre, des colliers de perles; il lui donna une maison complète, des esclaves, des meubles, enfin toul»ce qu'il fallait pour que ceux qu'on invitait, en son nom, à venir manger chez lui, fussent traités magnifiquement. On a dit même que Caligula lui destinait le consulat.
L.C bon billet qu'a l^a C^hàtrc! — Mesdames, quand M. Legouvé, dans une épître à votre adresse, ose vous dire
Que vous prenez parfois pour tracer vos serments La plume dont Ninon écrivait à La Châtre,
il vous calomnie d'abord, et il fait ensuite allusion
à ni) mot devenu proverbe dont on a peut-être trop abusé dans ces derniers temps.
Nous revenons aux proverbes avec une véritable rage ; nous n'avons pas tort ; seulement, nous ferions bien de choisir les bons . « Les beaux proverbes bien appliqués, dit Henri Estienne, ornent le langage de ceux qui, d'ailleurs, sont bien emparlés. » Qu'on répète donc tous les jours, si l'on veut, ceux qui donnent un bon conseil ou qui rappellent une parole utile, mais qu'on ne dise pas à chaque instant : Le bon billet qu'a La Châtre. — C'est quelquefois offensant pour vous, mesdames, et c'est toujours de mauvais goût.
Vous connaissez sans doute l'anecdote qui a donné naissance à cette expression tant répétée. Pour le cas cependant oii elle ne serait pas venue jusqu'à vous, la voici en deux mots : — Le ifiarquis de La Châtre aimait tendrement Ninon. Obhgé, par un voyage, de la quitter pendant quelque temps, il s'était demandé si, pendant l'absence, Ninon l'aimerait toujours. Nous ne savons quelle idée le marquis se faisait de l'amour et de la fidélité d'une fille d'Eve, mais il voulut, pour mettre fin à ses anxiétés, que Ninon s'engageât, par écrit, à lui rester fidèle. Ninon signa, le marquis partit, et... Ninon qui n'aimait pas les entr'actes * oublia bien-
1. Une liaison de cœur est la pièce où les actes sont les plus courts et les entr'actes les plus longs. (Ninon de Lencios.)
tôt promesse et signature. Comme il était un peu tard quand son billet lui revint en mémoire, elle ne put s'enipOcher de s'écrier: Ah! le bon billet f/ti'a La Châtre !
Ci'est dcj)uis ce temps ou plutôt depuis cette histoire, que le mot est passé dans la langue. Ayez dans les mains un billet sans valeur, un engagement |)eu séricuxj et l'on dira pour caractériser votre situation : Le bon billet qu'a La Châtre !
Otc-toi lie» mon soloil. — C'était à Corinthe, Alexandre venait d'élrc nommé chef de l'expédi- (ion contre les Perses, et, un grand nombre d'hommes d'État et de philosophes étant venus le féliciter de cette élection, Alexandre se flattait que Diogène viendrait aussi le visiter. Diogène, qui se souciait fort peu d'Alexandre, ne se dérangea pas, et ce fut le roi qui alla voir le cynique. Alexandre le Irouva couché au soleil ; après l'avoir salué, il lui demanda s'il désirait quelque chose : « Oui, lui répondit Diogène, ôie-toi un peu de mon soleil. » Alexandre, frappé de celle réponse et du mépris que Diogène lui témoignait, admira sa grandeur d'Ame, et conmie ses oflicicrs, en s'en retournant, se moquaient de Diogène : « Pour moi, leur dit-il, si je n'étais pas Alexandre, je voudrais être Diogène. »
Faire ripaille. — On pense généralement que ce mot est venu du singulier genre de macération que s'imposa Amédée VIII, surnommé le Pacifique et le Salomon de son siècle, lorsqu'il se retira au prieuré de Ripaille après avoir fait ériger la Savoie en duché. Lui et ceux des seigneurs de sa cour qui l'avaient suivi étaient venus là pour se faire ermites, mais il n'en avaient guère que le nom, car ils négligèrent complètement, pendant tout le temps de leur résidence, de se livrer aux austérités du cloître. « Tous ceux qui étaient admis dans ce séjour de plaisirs, disent les biographes, étaient logés avec magnificence; les mets les plus exquis couvraient leur table ; ils vivaient plus en honnêtes épicuriens qu'en véritables ermites. Ils portaient néanmoins ce nom, parce qu'ils avaient exclu les femmes de leur société et qu'ils laissaient croître leur barbe comme les capucins. Leur habit était moins rude que celui de ces religieux ; c'était un drap gris très-fm, un bonnet d'écarlate, une ceinture d'or et une croix au cou de la même matière. Amédée jouissait d'un repos voluptueux dans cette maison de délices, lorsque les Pères du concile de Bàle lui donnèrent la tiare l'an 1/|39, et l'opposèrent à Eugène IV. Le cardinal d'Arles fut député pour lui apprendre son élection. Amédée vint au-devant de lui avec ses ermites et ses domestiques, etconsen-
lit à êlrc |)a|)C après avoir témoigné quelques regrets (le ((uittersou ermitage. » — C'est ainsi que les repas trop peu frugals du prieure où s'était letij'é le duc de !i?avoic aurait donné naissance à rex))ression faire ripaille, vivre à la façon des ermites de Ripaille, faire bomic chère, mener joyeuse vie.
Uoi d' Vvclol. — Pour qu'il ait été question du roi et même du royaume d' Yvetot dès Louis XI ; pour que Jean Baucher ait été qualifié de roi sous Charles VIII ; pour que François I" ait appelé reine la dame du lieu; pour que Henri lY ait dit le mot connu : Ventre saint-gris, si je perds le royaume de France, je veux être au moins roi d'Yvetot ; enfin, pour que Dérangerait fait sa johe chanson, il faut absolument qu'il y ait eu un roi d'Yvetot. Cependant, si l'on retrouve un peu partout des traces, nulle part on ne découvre d'origine : on paraît ne savoir ni quand ni comment s'est formée cette petite royauté. On se borne à répéter, en attendant mieux, une histoire qui n'a aucune apparence de vérité, et qui, de plus, remonte aux temps mérovingiens. Nous la recommandons aux personnes qui croient aux remords de Clotaire. — Le seigneur d'Yvetot^ AValtier (aujourd'hui Gauthier), était très-aimé de Clotaire. On réussit à le perdre dans l'esprit du roi et il fut obligé de fuir.
Lorsqu'il revint à Soissons clans l'espoir de rentrer en grâce auprès de son maître, il était muni de lettres du pape ; il profita, pour se présenter, du moment où le roi était dans la cathédrale, le vendredi saint. Mais Clotaire, en le voyant, oublia l'exemple du Sauveur ; il tira son épée et la lui plongea dans le cœur. On ajoute que les remords et le pape Agapet obligèrent le roi à expier son crime ; c'est alors qu'il aurait érigé la seigneurie d'Yvetot en royaume pour les héritiers et les successeurs de Gauthier.
Point de quartier. — Pomt de quartier et les expressions analogues : 7ie point donner de quartier^ se battre sans quartier ont pour origine la convention faite entre les Hollandais et les Espagnols de payer la rançon d'un officier ou d'un soldat d'un quartier de sa solde. Quand on voulait retenir un prisonnier ou le mettre à mort, on refusait la rançon qui devait payer sa délivrance, on le traitait sans quartier. C^est ainsi que la locution ne point faire de quartier a voulu dire ne faire aucune concession, agir avec la plus extrême rigueur.
Coiuuic en revenant de Pontoise. —
Voilà une phrase qui est depuis bien longtemps dans la bouche de tout le monde. A quelle époque
a-t-elle pris naissance? Comment s'est-elle glissée dans notre langage familier ? Est-ce h la faveur d'un événement historique ou d'un dicton purement local ? Telles sont les questions que nous nous sommes adressées et auxquelles il ne nous est pas possible de répondre avec certitude. L'opinion la plus accréditée, celle qui se retrouve partout, fait remonter h la féodalité l'origine de cette expression. Il y avait, dit-on, dans la ville de Poutoise, un seigneur farouche et soupçonneux qui soumettait à un interrogatoire sévère les voyageurs égarés sur son territoire. Ceux d'entre eux qui n'étaient point retenus prisonniers revenaient trèsclîrayés des menaces qui leur avaient été faites; on reconnaissait à leur consternation qu'ils revenaient de i'ontoisc, et c'est de là que serait venue l'habitude de dire des gens h la mine piteuse : Ils ont l'air de revenir de Ponioise. Cette explication ne rend pas exactement compte de l'emploi que l'on fait de la même locution pour exprimer qu'on a l'air niais, qu'on n'est au courant de rien; elle ne doime pas raison non plus de la phrase faire une chose comme en revenant de Pontoise, phrase usitée fréquemment pour indiquer faire mal, sans énergie ou sans goût. Peut-être, au reste, le sens s'est-il étendu ou un peu détourné et les deux expressions doivent-elles réellement leur origine à l'histoire du tyran de Pontoise. Il est à regretter.
dans ce cas, qu'on ne nous ait transmis ni le nom de ce tyran, ni l'époque exacte où il vivait. — A ceux que cette origine féodale ne satisferait pas, nous offrirons l'histoire de la prise de Pontoise parles Anglais (le 29 juillet 1^19). Les pauvres habitants de Pontoise furent mis alors dans le plus piteux état, et il ne serait pas impossible qu'ils eussent donné lieu, dans cette circonstance, aux expressions qui nous occupent. « Les habitants de tout sexe, de tout état, dans le plus grand désordre, pleurant sur la ruine et le pillage de leurs maisons, sur la mort violente de leurs amis, de leurs parents s'enfuirent du côté de Paris, et se présentèrent à la porte de Saint-Denis. De cette troupe de fugitifs, les uns étaient blessés et les autres dépouillés ; on voyait des femmes porter leurs enfants dans leurs bras ou dans des hottes, la plupart étaient saps chaperon ou n'avaient qu'un simple corset ; quelques-uns étaient en chemise. On y remarquait des prêtres qui n'étaient vêtus que d'une chemise et d'un surplis par dessus. Tous se lamentaient et criaient : Nous sommes de Pontoise! celte ville a été prise ce matin par les Anglais, et à midi nous avons été réduits au désespoir; nous sommes comme gens exilés et demandant Jiotre pain. La chaleur était excessive : ces malheureux en étaient accablés et de plus pressés par la faim. Plusieurs femmes grosses accouchèrent dans le
chemin et moururcnl iniséiablcment. Les Parisiens, ([uoique manquant de vivres, accueillirent ces malheureux. Ils s'étonnèrent de ce que le roi et le duc de Bourgogne, étant à Saint-Denis avec une bonne troupe de gendarmes, lors de la prise de Pontoise, s'enfuyaient du côté opposé, vers Charenton et Lagny ^ »
Bonne renommée vaut mieux que eeinlupe dorée. — La ceinture, ce ruban qui semble destiné ù fermer la robe des femmes, a du être autrefois le signe de la pudeur, la gardienne de la chasieté. Nous en trouvons une preuve dans cette ce iniw'c de vierge que portaient les jeunes hlles en Grèce et à Rome et que le mari dénouait lui-même le jour de ses noces. En devenant un objet de toilette, un élément essentiel du costume féminin, la ceinture perdit insensiblement sa signification morale: les femmes (jui avaient conservé intact l'antique nœud d'Hercule n'eurent plus de marque distinctive. (l'est alors sans doute que s'introduisit la mode des ceintures d'orfèvrerie. En adoptant ce bouclier plus expressif de leur vertu, les femmes de bien voulaient rétabhr^ par un signe visible, la distance qui existait entre elles et une certaine classe de la société. Mais la mode devint bientôt générale , tout le